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que Dieu te dira : — Les voilà qui viennent se plaindre d’exister, et cependant de ne pouvoir vivre : tu leur as fait un corps, à présent donne-leur une âme ! alors que répondras-tu? — Je répondrai au Créateur, dit l’Anglais : Seigneur, quant à ce qui est de faire dés âmes, vous vous en acquittez trop bien pour que je me permette de lutter avec vous... Mais si ces figures vous paraissent dignes de vivre, faites-moi la grâce de les animer. » De
L’Arabe trouva cette réponse satisfaisante, ou du moins ne sut que dire pour y répondre. L'idée du peintre anglais m'a paru fort ingénieuse; et si Dieu voulait en effet, au jugement dernier, donner la vie à toutes les figures peintes ou sculptées par les grands maîtres, il repeuplerait le:monde d’une foule d’admirables créatures, très dignes de séjourner dans la Jérusalem nouvelle de l’apôtre saint Jean.
Il est bon de remarquer, du reste, que les Turcs ont respecté beaucoup plus qu’on ne croit les monuments des arts dans les lieux soumis à leur puissance, C’est à leur tolérance et à leur respect pour les antiquités que l’on doit la conservation d’une foule de sculptures assyriennes, grecques et romaines qué la lutte des religions diverses aurait détruites dans le couts des siècles. Quoi qu’on en ait pu dire, la destruction des figures n’a eu lieu qu’aux premières époques du fanatisme, alors seulement que certaines populations étaient soupçonnées de leur rendre un culte religieux. Aujourd’hui la plus grande preuve de la tolérance des Turcs à cet égard nous est donnée par l’existence d’un obélisque placé au centre de la place de l”Azweidan, en face de la mosquée du sultan Sélim, et dont la base est couverte de bas-reliefs byzantins, où l’on distingue plus de soixante figures parfaitement conservées. Il serait difficile toutefois de citer d’autres sculptures d’êtres animés conservées dans l’intérieur de Constantinople, hormis celles que contiennent les églises catholiques. Dans le dôme de Sainte-Sophie, les figures des apôtres en mosaique avaient été couvertes d’une couche de peintures où l’on avait représenté des arabesques et des fleurs. L’Annonciation de la Vierge était seulement voilée 1, Dans lPéglise des Quarante-Martyrs, située près de l’aqueduc
1. Aujourd’hui, la restauration complète de Sainte-Sophie a été exécutée pat MM. Fossati frères. Les mosaïques sont rétablies d’après
de Valens, les images en mosaïque ont été conservées, bien que l'édifice soit devenu une mosquée. | Pour en finir avec les figures publiquement exposées, je puis citer encore un certain cabaret situé à l’extrémité de Péra, au bord d’une route qui sépare ce faubourg du village de San-Dimitri. — Cette route est formée par le lit d’un ravin, au fond duquel coule un ruisseau qui devient fleuve les jours d’orage. L'emplacement est des plus pittoresques, grâce à l'horizon mouvementé des collines qui s'étendent du Petit Champ des Morts jusqu’à la côte européenne du Bosphore. Les maisons peintes, entremêlées de verdure, consacrées la plupart à des guinguettes ou à des cafés, se dessinent par centaines sur les crêtes et les pentes des hauteurs. La foule bigarrée se presse autour des divers établissements de cette Courtille ! musulmane. Les pâtissiers, les frituriers, les vendeurs de fruits et de pastèques vous assourdissent de leurs cris bizarres. Vous entendez des Grecs crier le raisin à déka paras (10 paras, un peu plus d’un sou); puis ce sont des pyramides d’épis de maïs bouillis dans une eau safranée. Entrons maintenant dans le cabaret : l’intérieur en est immense; de hautes galeries à balustres de bois tournés règnent autour de la grande salle; à droite se trouve le comptoir du tavernier occupé sans relâche à verser les vins de Ténédos dans des verres blancs munis d’une anse où perle la liqueur ambrée; au fond sont les fourneaux du cuisinier, chargés d’une multitude de ragoûts. On s’assied pour diner sur de petits tabourets, devant des tables rondes qui ne montent qu’à la hauteur du genou; les simples buveurs s’établissent plus rès de la porte ou sur les bancs qui entourent la salle. Là, e Grec en tarbouch rouge, l’Arménien à la longue barbe, au kalpack noir, et le Juif au turban gris démontrent leur parfaite indépendance des prescriptions de Mahomet. Le complément de ce tableau est la décoration locale que je voulais signaler, composée d’une série de figures peintes à fresque sur le mur du cabaret. C’est la représentation d’une promenade fashionable, qui, si l’on en croit les costumes, remonterait à la fin du siècle dernier. On y voit
les dessins de M. Fornari. — Il existe sur cette restauration un très
intéressant travail de M. Noguès. { Note de Gérard.) N s’agit sans doute
ici de François Noguës, rédacteur en chef du Jowrnal de Constantinople. 1. Quartier à guinguettes du village de Belleville à Paris.
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une vingtaine de personnages de grandeur naturelle, avec les costumes des diverses nations qui habitent Constantinople. Il y a parmi eux un Français en costume du Directoire, ce qui donne la date précise de la composition. La couleur est parfaitement conservée, et l’exécution très suffisante pour une peinture néo-byzantine. Un trait de satire que contient le morceau indique qu’il n’est pas dû à un artiste européen, car on y voit un chien qui lève la patte pour gâter les bas chinés du merveilleux; ce dernier tente sans succès de le repousser avec son rotin. Voilà, en vérité, le seul tableau à personnages publiquement exposé que j’aie pu découvrir à Constantinople. On voit donc qu’il ne serait pas difficile à un artiste d’y mettre son talent au service des cabaretiers, comme faisait Lantara 1, Il ne me reste qu’à m’excuser de la longueur de cette note, qui peut servir du moins à détruire deux préjugés européens en prouvant qu’il y a dans les pays turcs et des peintures et des cabarets. Plusieurs de nos artistes y vivent fort bien, du reste, en faisant des portraits de sainteté pour les Arméniens et les Grecs 2.
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LETIRE D’AMROU: ?
c L’histoire du calife Hakem à été pour l’auteur un motif de compléter la description du Caire moderne par une description du Caire ancien, animée par les souvenirs de la plus belle époque historique.
Ün document qu’il ne faut pas oublier comme première impression de l'Égypte devenue musulmane, c’est la lettre écrite par Amrou ou Gamrou au calife Omar, qui lui demandait des détails sur sa nouvelle conquête :
1. Peintre bohème (1729-1778) qui est le héros d’un vaudeville de Batré, Lantara ou le peintre au cabaret (1809). Arsène Houssaye, l'ami de Gérard, en parle dans sa Galerie de portraits du XV1ne siècle.
2. Transcription du texte publié pour la première fois au xvrre siècle par Vattier et souvent repfis depuis.
« De la part de Gabdolle, fils du Gase, fils de Vaïl le Sahamien, au successeur de l’apôtre de Dieu, à qui Dieu fasse paix et miséricorde, Omar, fils du Chettabe, commandeur des fidèles, l’un des califes suivant le droit chemin, dont jai reçu et lu la lettre et entendu son intention; c’est pourquoi je veux ôter de dessus son esprit la nuée de l’incertitude par la vérité de mon discours. C’est de Dieu que viennent la force et la puissance, et toutes choses retournent à lui. Sachéz, seigneur commandeur des fidèles, que le pays d'Égypte n’est autre chose que des terres noirâtres et des plantes vertes entre une montagne poudreuse et un sable rougeître. Il y a entre sa montagne et son sable des plaines relevées et des éminences abaissées. Elle est environnée d’un penchant qui lui fournit de quoi vivre, et qui a de tour, depuis Syène jusqu’à la fin de la terre et au bord de la mer, un mois de chemin pour un homme de cheval. Par le milieu du pays, il descend un fleuve béni au matin et favorisé du ciel au soir, qui coule en augmentant et en diminuant, suivant le cours du soleil et de la lune. Il a son temps auquel les fontaines et les sources de la terre lui sont ouvertes, suivant le commandement qui leur en est fait par son. Créateur, qui gouverne et dispense son couts pour fournir de quoi vivre à la province, et il court, suivant ce qui lui est prescrit, jusqu’à ce que, ses eaux étant enflées et ses ondes roulant avec bruit, et ses flots étant parvenus à sa plus grande élévation, les habitants du village.ne peuvent passer de village en autre que dans de petites barques, et l’on voit tournoyer les nacelles qui paraissent comme les chameaux noirs et blancs dans les imaginations. Puis, lorsqu'il est dans cet état, voici qu’il commence à retourner en arrière et à se renfermer dans son canal, comme il en était sorti auparavant, et.s’y était élevé peu à peu. Et alors les plus prompts.et les plus tardifs s'apprêtent au travail; ils se répandent par la campagne en troupes, les gens de la loi que Dieu garde, et les hommes de l'alliance que les hommes protègent; on les voit marcher comme des fourmis, les uns faibles, les autres forts, et se lasser à la tâche qui leur a été ordonnée. On les voit fendre la terre et ce qui en est abreuvé, et y jeter de toutes les espèces de grains qu’ils espèrent y pouvoir multiplier avec laide de Dieu, et la terre ne tarde point, après la noirceur de son engrais, à se revêtir de vert et à répandre une agtéable odeur, tant qu’elle produit des tuyaux ét des feuilles
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et des épis, faisant une belle montre et donnant une bonne espérance, la rosée l’abreuvant d’en haut, et l’humidité donnant nourriture à-ses productions par bas. Quelquefois il vient quelques nuées avec une pluie médiocre, quelquefois il tombe seulement quelques gouttes d’eau ét quelquefois point du tout. Après cela, seigneur commandeur des fidèles, la terre étale ses beautés et fait parade de ses. grâces, réjouissant ses habitants et les assurant de la récolte de ses fruits pour leur nourriture et celle de leurs montures, et pour en transporter ailleurs, et pour faire multiplier leur bétail. Elle paraît aujourd’hui, seigneur commandeur des fidèles, comme une terre poudreuse, puis incontinent comme une mer bleuâtre et comme une perle blanche, puis comme de la boue noire, puis comme un taffetas vert, puis comme une broderie de diverses couleurs, puis comme une fonte d’or rouge. Alors on moissonne ses blés, et on les bat pour en tirer le grain, qui passe ensuite diversement entre les mains des hommes, les uns en prenant ce qui leur appartient, et les autres ce qui ne leur appartient pas. Cette vicissitude revient tous les ans, chaque chose en son temps, suivant l’ordre et la providence du Tout-Puissant : qu’il soit loué à jamais ce grand Dieu, qu’il soit béni le meilleur des créateurs. Quant à ce qui est nécessaire pour l’entretien de ces ouvrages, et qui doit rendre le pays bien peuplé et bien cultivé, le maintenir en bon état et le faire avancer de bien en mieux, suivant ce que nous en ont dit ceux qui en ont connaissance pour en avoir eu le gouvernement entre leurs mains, nous y avons remarqué particulièrement trois choses, dont la première est de ne recevoir point les mauvais discours que fait la canaille contre les principaux du pays, parce qu’elle est envieuse et ingrate du bien qu’on lui fait. La seconde est d’employer le tiers du tribut que l’on lève à l’entretien des ponts et chaussées, et la troisième est de ne tirer le tribut d’une espèce, sinon d’elle-même, quand elle est en sa perfection 1. Voici la description de l'Égypte, seigneur et commandeur des fidèles, par laquelle vous la pouvez connaître comme si vous la voyiez vous-. même. Dieu vous maintienne dans votre bonne conduite, et vous fasse heureusement gouverner votre empire, ét vous aide à vous acquitter de la charge qu’il vous a imposée. La paix soit avec vous. Que Dieu soit loué, et qu’il assiste de sès faveurs et de ses bénédictions notre seigneur Mahomet, et ceux de sa nation, et ceux de son parti. »