TASIO A SOYONS
Nous réunissons ici quelques textes qui, même s'ils ne 5e rattachent pas directement an Voyage, illustrent quelques-unes des raisons qui incitèrent Gérard à s'intéresser à l'Orient. On y verra se manifester ces thèmes ésotériques ou poétiques qui n'ont cessé de le hanter (comme par exemple le « caïnisme »), en même temps qu'on verra aussi combien le voyage est apparenté au rêve, à tel point que, selon une expérience dont Marcel Proust devait plus tard faire le point de départ de sa recherche du temps perdu, le voyage apparaît bientôt comme une sorte de dégradation du rêve, et l'Orient pittoresque, cher à tant de romantiques, une sorte de trompe-l'œil décevant, qui a besoin, pour, si l’on ose dire, 5e réhabiliter, de recourir encore à toutes les ressources de la littérature et du songe.
On comprendra sans doute mieux alors pourquoi le récit proprement dit du voyage, où Gérard ne manque pas de faire à son temps et à sa tentation romantique toutes les concessions pittoresques que lui souffait son démon-bomme de lettres, n'en est pas moins jalonné et transfiguré par ces histoires poétiques et mystiques dont la présence seule prend valeur de signe.
On ne trouvera pas ici le texte intégral du Carnet du Voyage en Orient, publié pour la première fois par M. Pierre Martino dans la Revue de Littérature comparée (janvier-mars 1933) et repris par MM. Béguin et Richer dans leur édition de la Bibliothèque de la Pléiade (1. IL. 1956). I] nous a paru en effet qu'un texte fragmentaire, pur document dépourvu de, toute élaboration, ne correspondait pas au caractère de la présente édition, soucieuse de ne présenter au lecteur que des œuvres, au sens proprement littéraire du terme. Mais nous n'avons pas manqué de nous référer éventuellement à ce document dans notre introduction et dans nos notes, et nous en donnerons ici quelques extraits caractéristiques.
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‘ee grand attrait dramatique de cette semaine, le drame puissant, la nouveauté, c'était la réouverture du Diorama et la représentation du Déluge, mystère à grand spectacle, joué par les éléments. L’air, l’eau, la terre et le feu, ces quatre antiques personnages que les nomenclatures modernes ont fait passer au rang des êtres fabuleux, s’y disputent l’empire du monde et se livrent pendant quatre actes au quatuor le plus terrible et le plus passionné. Mais par la nature même du sujet, c’est à l’eau qu’appartient le rôle principal, c’est ce terrible élément de l’humide, dont Thalès avait fait la source et la fin de toutes choses, qui menace d’anéantir la création jeune encore et de confisquer les races vivantes, à l’exception et au profit des seuls poissons.
La situation était grave, et nous voudrions bien voir ce que diraient les premiers-Paris de demain si ce phénomène se renouvelait pour nous et si, comme les paisibles habitants de la ville d’Énoch, nous passions peu à peu de la sensation d’une pluie modérée aux averses croissantes et aux cataractes pluviales dont M. Bouton nous à offert le tableau !
La ville d’Énoch ou de Hénoch, ce Paris antédiluvien, cette cité des abominations primitives dont la Bible ne dit qu’un mot ?, avait été bâtie par Caïn, qui lui donna le nom de son fils. Il est bon de ne pas confondre ce dernier avec Pautre Hénoch, petit-fils de Seth, que les Orientaux nomment Édris et qui partage avec Élie et Melchisedech
1. Texte paru dans L” Artiste (15 septembre 1844) quelques mois après le retour d'Orient. Le Diorama avait été inventé par Bouton et Daguerre et connaissait alors un vif succès : il représentait une amélioration des panoramas qui avaient été fort en vogue au début du siècle, et compte au nombre des ancêtres du cinématographe.