‹ Gerard De NervalChapitre 233 sur 319 · Genèse · texte numérisé non relu

Genèse

l'avantage d’avoir disparu de la terre sans mourir. La ville de Caïn était le principal séjour de cette race intermédiaire dont les iniquités furent plus qu’humaines, puisqu'on ignore encore si ces êtres bizarres avaient été produits par des anges ou par des démons mélangés aux filles des hommes.

Le texte n’est pas clair à cet endroit et les traductions varient selon les croyances. Il y a dans l’hébreu BNI ÉLOIM, — ce qui veut dire BNI les fils, ELOIM des Dieux, — selon Philon, les gnostiques et les kabbalistes, et aussi selon Court de Gebelin, Fabre d’Olivet et Lacour, l’auteur du livre curieux intitulé Eloi” ou les Dieux de Moïse. Pour expliquer cette version qui est précise, les uns supposent que le nom d’Éloïm, c’est-à-dire des Dieux, était attribué aux esprits principaux de même qu’au Dieu supérieur, appelé en outre Adonaï; les autres, que le pluriel était donné au Tout-Puissant comme personnage multiple; d’autres sont allés jusqu’à prétendre que Moïse était polythéiste puisqu'il ne nomme jamais le Créateur qu’au pluriel. Selon eux les Eloïm étaient les Dieux ammonéens figurés sur les monuments d'Égypte comme ayant pétri, modelé et façonné toute la création sous les ordres du premier d’entre eux.

L'Église, du moins l’Église romaine, n’a point ratifié ces hérésies. Elle confond la vanité scolastique en traduisant sciemment un pluriel par un singulier. Elle dit : « Les enfants de Dieu, voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour leurs femmes celles qui leur avaient plu. » Selon les explications canoniques, ces enfants de Dieu (au singulier) signifient la race d’Abel et les hommes celle de Caïn t, Mais alors cela faisait simplement hommes

1. Genèse, 6.1-2. À titre documentaire, citons ici le commentaire de la dernière traduction « romaine » de la Bible, la Bible de Jérusalem (Ed. du Cerf, Paris, 1956) : « Épisode difficile (de tradition yahviste). L’anteur sacré se réfère à une légende populaire sur les Géants, qui seraient des Titans orientaux, nés de l’union entre des mortelles et des êtres célestes. Le Judaïsme postérieur et presque tous les premiers écrivains ecclésiastiques ont vu des anges coupables dans ces fils de Dieu. Mais à partir du 1° siècle, les Pères ont communément interprété les fils de Dieu comme la lignée de Seth et les filles des hommes come la descendance de Caïn. » Quant au pluriel Elobim il est communément interprété aujourd’hui par les spécialistes de diverses obédiences comme désignant l’infinité multiple

et femmes, et comment expliquer le verset qui dit ensuite que ces unions produisirent des géants ? Les protestants ont traduit enfants de Dieu par anges, et nous devons à cette explication Æs Awours des Anges de Thomas Moore et le Cain de lord Byron.

Si étranges que puissent paraître ces détails, nous ne les croyons déplacés ni en fait de critique ni en fait d’art; la peinture et la poésie vivent surtout de ces grands problèmes où l’esprit de l’homme interroge avec terreur les traditions primitives. Parmi les livres apocryphes de la Bible, il en est un intitulé le livre d’Enoch, qui nous a valu Æ Paradis Perdu de Milton et /« Chute d’un Ange de Lamartine. Ce n’est autre chose que l’histoire de la lutte des esprits rebelles contre le Tout-Puissant aidé de ses légions saintes. Le père Kircher en rapporte un très long fragment traduit en grec et en latin. Ce sont des sources où les peintres qui ont à traiter des sujets religieux feraient bien parfois de s’inspirer. Si M. Bouton eût pensé que des demi-dieux avaient pu concourir à la construction de la ville d’Énoch, peut-être lui aurait-il donné un aspect plus compliqué et plus splendide. Lamartine, grâce à sa connaissance des sources mystiques, a fait des habitants de la ville d’Énoch des gens plus avancés que nous-mêmes dans les merveilles de la civilisation; ils avaient trouvé jusqu’à l’art de la navigation aérienne, dont le poète explique le mécanisme fort ingénieux !. C’est à ce point juste où l’homme se fait Dieu par son adresse et par son industrie, que Dieu l’arrête et lui démontre qu’on ne doit s’élever à lui que par l'esprit et par l’amour ?.

M. Bouton à construit du reste une ville suffisamment étrange, et d’un beau caractère primitif et cyclopéen. Elle s’étale magnifiquement dans une vallée immense et baigne

d’un Dieu cependant unique. Il convient à ce propos d’observer qu’on s'accorde à admettre que la Bible réunit deux traditions du ‘ monothéisme juif, symbolisées chacune par le nom donné à Dieu, la tradition yahviste et la tradition elobiste, qui semblent mettre l'accent lune sur la personnalité, l’autre sur l’infinité de Dieu.

1. Chute d’un ange (8° vision). La citation est reprise par Gérard dans un texte paru en 1850 dans L’Événement : Les successeurs d’Icare.

2. Il y a là quelque chose qui rappelle à la fois le « caïnisme » de Gérard (cf. l’histoire d’Adoniram)'et ce complexe de culpabilité qui joue un rôle si important dans Awrélia.

à l'horizon ses pieds de marbre dans la mer. Un gros mur troué d’une porte immense d’architecture pélasgique, enceint la cité monstrueuse où pointent çà et là l’obélisque et la pyramide. Des palais massifs se prolongent à droite, à gauche se courbent les arches d’un pont déjà ruiné. C’est une idée poétique que d’avoir indiqué les ruines d’un monde naissant. Ce qui attire principalement l’attention, c’est une vaste construction inachevée, premier essai d’une tour babélique dont la spirale menace les cieux 1.

Peu à peu l’horizon se couvre, les nuages s’assombrissent et se revêtent d’un reflet rouge, la mer luit dans le fond des derniers feux du soleil qui pâlit, les murs ruissellent, les places et les rues s’emplissent d’une eau qui bouillonne fouettée par l’orage, les enceintes inondées répandent l’eau du haut de leurs murs comme des vases trop pleins, la population se réfugie sur les toits, sur les tours et sur les montagnes, enfin tout disparait dans l’épaisseur des nuées et des sombres colonnes d’eau qui les traversent à grand bruit.

Un accident nous a privés du troisième aspect qui représente le tableau calme du déluge et l’arche flottant sur les eaux. Le malheur à été réparé depuis et le public n’y perdra rien. Le quatrième aspect montre la terre découverte en partie, humide encore ?, pétrie et crevassée par l’eau

ui se retire, laissant à découvert des coquilles et des débris. La famille de Noé, agenouillée sur le sommet du mont Ararat, voit l’arc-en-ciel, signe du pardon céleste, dessiner son orbe immense sur les derniers brouillards du déluge.

1. Le thème de la ville fantastique était presque un lieu commun à Pépoque où écrivait Gérard : il se rencontre déjà dans le Vafhek de Beckford; il remplit les gravures de John Martin représentant Ninive ou Babylone (gravures célèbres et largement répandues, où figure justement la Tour de Babel. Ces gravures n’étaient certainement pas ignorées de Gérard; Alexandre Dumas ne parle-t-il pas, au chapitre XV de Monte-Cristo, publié dans le Journal des Débats au moment où Gérard écrivait cet article, de ces villes antiques. gigantesques et éclairées par le feu du ciel, comme les tableaux babyloniens de Martinn (sic) ?) Ce thème à mème influencé l’urbanisme contemporain et il est une des sources de ce style babylonien qui frappa Gérard lors d’un voyage à Londres. Cf. Introduction, chapitre xx1, p. 102 et n. 2.

2. Serait-ce la source du vers célèbre de Victor Hugo dans Boz endormi: La terre. — Était encor mouillée et molle du déluge... » 2

Le seul reproche qu’on puisse faire à M. Bouton, c’est d’avoir fait ses personnages un peu grands, surtout dans le dernier tableau. L’homme est si peu de choses sur la terre qu’il est impossible de peindre un horizon un peu vaste sans avoir besoin d’en faire un être imperceptible. « Que tu es heureux d’être poète ! disait un jour David à Baour- Lormian. Tu veux peindre un amour dans les Alpes, tu fais vingt pages d’amants, vingt pages de montagnes, et tout cela va fort bien ensemble. Moi, au contraire, si je veux en faire un tableau, ou j’ai des amants grandioses et des Alpes toutes petites, ou j’ai des Alpes gigantesques et des amants pas plus hauts que ça. » Il indiquait son petit doigt. Le mont Ararat nous à paru un peu petit relativement à la taille de Noé. À quoi M. Bouton peut nous répondre que les hommes de ce temps-là, qui vivaient mille ans, étaient dix fois plus grands que nous. Et il aura peut-être raison. Ses tableaux sont du reste magnifiques et d’une vérité surprenante dans la reproduction d’une nature en partie idéale. Les ciels surtout sont d’un éclat qui ajoute beaucoup à l'illusion, et les modifications du jeu de lumière et d'ombre, ainsi que les transformations qu’apportent dans les terrains l’irruption, ou la retraite des eaux, font de de cette suite d’aspects un véritable spectacle dramatique avec ses surprises, ses émotions et toutes ses phases d’in térêt.

QE bonheur que tu m’aies écrit par un journal et non par une lettre! La lettre dormirait à l’heure qu’il est au bureau restant du Grand-Caire, où je ne suis plus, ou bien elle courrait encore sur les traces de ton volage ami de l’une à l’autre des échelles du Levant. Tandis que le journal, tu l’avais bien prévu, le journal, arrivant à la fois à tous les lieux où je pourrais être, me trouvait justement à Constantinople où je suis. De plus, le monde est si petit, et la presse est si grande, que je vais pouvoir te répondre à vingt jours de date par la feuille du Bosphore la plus répandue à Paris, que la bienveillance d’anciens amis met à ma disposition. Cela n’est-il pas merveilleux, et même inquiétant pour la direction des postes ? Quant au public, peut-être ne serait-il que trop disposé à respecter nos secrets : je veux dire surtout les miens.

Mais tu m'entretiens d’une affaire qui l’intéresse autant que nous, et qui même ne doit pas être moins populaire à Stamboul qu’à Paris, puisque, si j’en crois ton récit, l’œuvre je tu viens de produire ferait honneur à l’imagination

’un vrai poète musulman.

La Péri : c’est à la fois un ballet et un poème; un poème comme Medjnoun et Leila, un ballet comme tant de ballets charmants que j’ai vu danser chez d’aimables et hospitaliers personnages de l’Orient. Ces derniers ne s’étonne-

1. Lettre publiée dans le Jowrnal de Constantinople du 7 septembre 1843 puis dans La Sylphide (1843, t. VIII, pp. 284-285). C’est donc bien une /ftre littéraire. Elle est le remerciement de Gérard à son ami, qui lui avait dédié son ballet-pantomime en deux actes, La Péri, représenté à l'Opéra le 17 juillet 1843 : la dédicace à Gérard figurait dans un feuilleton de Théophile paru dans La Presse le 25 juillet.

raient guère que d’une chose : c’est qu’il faille à Paris, pour voir ton ballet, s’aller entasser par milliers dans une sorte de cage en bois doré de cuivre, et très peu garnie de divans; le tout sans sarguilé ni chibouque, et sans café ni sorbets.

Un habitant un peu aisé d’ici réunirait ses amis sur de bons coussins, ses femmes derrière un grillage, et se ferait jouer /4 Péri par des danseuses ou par des danseurs, selon son goût; et je suis certain qu’il serait très édifié de la composition et très ravi des détails chorégraphiques dont Coraly : l’a brodée. Il lui manquerait toutefois Carlotta la divine ?, que l’Opéra retient par un fil d’or; mais qui sait si quelque péri véritable n’obéirait pas au lieu d’elle à l’appel d’un zélé croyant ? Pourtant, j’en conviens, l’Orient n’est plus la terre des prodiges, et les péris n’y apparaissent guère, depuis que le Nord a perdu ses fées et ses sylphides brumeuses. Et surtout, ce n’est pas au Caire que ces filles du ciel viendraient chercher des amours platoniques et des cœurs fidèles aux vieilles croyances de l’Hedjaz. L'emploi divin de ces dames risquerait d’être défini un peu matériellement par une police sévère, qui les enverrait se faire des sectateurs aux environs de la première cataracte, parmi les ruines d’Esné.

O mon ami ! tu m’avais demandé des détails locaux et pittoresques sur les almées du Caire et leurs danses tant célébrées ; je n'étais chargé de faire des recherches touchant le pas de l’abeille et autres cachuchas locales; j’espérais me poser comme un Charles Texier’ chorégraphique, un Lipsius 4 correspondant de l’Académie de musique. Et tu t’es étonné de ce que, loin de répondre à une mission si facile et si charmante, je ne t’aie décrit que des costumes d’Anglais, des défroques de franguis 5, et des haillons de

1. Danseur et chorégraphe qui fut maître de ballet à l'Opéra de 1834 à 1847.

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