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Francs, Européens

fellahs 1... Hélas ! c’est qu’au moment où tu attachais toutes les splendeurs de Opéra au Caire de ton imagination, moi je ne trouvais à réunir au vrai Caire que les éléments baroques d’une pantomime de Deburau ?.

Si je ne t’ai rien dit des danses du Caire, c’est qu’il eût été dangereux alors de t’ôter tes illusions. La première danse que j’ai vue avait lieu dans un brillant café du quartier franc, vulgairement nommé Mossky. Je voudrais bien te mettre un peu la chose en scène, mais véritablement la décoration ne comporte ni trèfles, ni colonnettes, ni lambris de porcelaine, ni œufs d’autruche suspendus. Ce n’est qu’à Paris que l’on rencontre des cafés si orientaux. Imagine plutôt une humble boutique carrée, blanchie à la chaux, où pour toute arabesque se répète plusieurs fois image d’une pendule posée au milieu d’une prairie, entre deux cyprès. Le reste de l’ornementation se compose de miroirs également peints et destinés à se renvoyer l’éclat d’un lustre en bâtons de palmier, chargé de flacons d’huile où nagent des veilleuses, d’ailleurs d’un assez bon effet. Des divans d’un bois assez dur, qui règnent autour de la pièce, sont bordés de cages en palmier servant de tabourets pour les pieds des fumeurs de tabac, ou des consommateurs de hatchis. C’est là que le fellah en blouse bleue, le Copte au tuyrban noir, le Bédouin au manteau rayé se livrent à des songes qui sans doute sont juste l’opposé des tiens. Ils rêvent peut-être une patrie sans palmiers et sans dromadaires, des fleuves dénués de crocodiles, un ciel de brouillard, des monts de neige, un paradis surtout dont Méhémet- Ali ne soit pas le dieu. Quant aux péris qui leur apparaissent réellement, au milieu de la poussière et de la fumée de tabac, elles me frappèrent au premier abord par l’éclat des

1. Cf. lettre à Gautier (Damiette, Corresp., éd. cit., n° 97): « T# as bien fait de mettre le Caire en ballet avant de le voir. Il faut prendre Pépoque des Mameloucks plutôt que l’époque actuelle, à moins de jeter parmi les comparses de l'Opéra des Anglais en caoutchouc, avec des chapeaux de coton piqué et des voiles verts, des Français étonnants portant fièrement et en guenilles les modes de 1816, des Turcs ridicules sous l'uniforme de Stamboul. »

2. Le célèbre mime Jean-Baptiste Deburau (1796-1846) connut un vif succès aux Funambules, Cf. Deburau, par Jules Janin, Gérard de Nerval, Eugène Briffaut, Théophile Gautier, etc., 1856; rappelons aussi le célèbre film de Marcel Carné, Les Enfants du Paradis.

calottes d’or qui surmontaient leur chevelure tressée. Leurs talons qui frappaient le sol pendant que les bras levés en répétaient la rude secousse, faisaient résonner des clochettes et des anneaux, les hanches frémissaient d’un mouvement qu'illustre chez nous la réprobation municipale ; la taille apparaissait sous la mousseline dans l’intervalle de la veste et de la riche ceinture relâchée comme le ceston de Vénus. À peine, au milieu du tournoiement rapide, pouvait-on distinguer les traits de ces séduisantes personnes, qui se démenaient vaillamment aux sons primitifs du tambourin et de la flûte. Il y en avait deux fort belles, à la mine fière, aux yeux arabes avivés par la teinture, aux joues pleines et délicates légèrement fardées; la troisième... mais pourquoi ne pas le dire tout de suite ?.… la troisième, péri subalterne, trahissait un sexe moins tendre avec sa barbe de huit jours | Et moi, qui m’apprêtais à leur faire un masque de sequins, d’après les traditions les plus pures de l'Orient, je crus devoir refuser cette galanterie à la face suante des deux autres, qui, tout examen fait, n’étaient évidemment que des almées mâles. Tu comprends dès lors que je n’avais aucune curiosité de leur faire exécuter le pas de l’abeille, lequel n’a, dit-on, manqué son effet à l'Opéra, que parce que la Carlotta ne l’a pas accompli jusque dans ses derniers détails.

Tu vas me demander pourquoi au Caire on risque de rencontrer, sous des apparences très séduisantes parfois, la réalité définitive d’un pauvre ouvrier sans ouvrage. à quoi je te dirai, d’après de scrupuleuses informations, que c’est dans l’intérêt de la morale publique que le gouvernement relègue à Esné les véritables almées et autres lorettes du Delta. Cette même moralité, qui substitue si heureusement un sexe à l’autre, a réservé encore aux habitants du Caire une compensation chorégraphique dont il va m'être bien difficile de te donner une idée convenable.

Pour se rendre de la place de l’Esbékié au Mousky (quartier franc), on suit une rue longue et tortueuse, assez large, encombrée de mendiants, d’âniers, de marchands . d’oranges et de vendeurs de cannes à sucre; à gauche, règnent les longs murs du couvent des derviches tourneurs jusqu’à la remise des voitures de Suez dont la porte est surmontée d’un grand crocodile empaillé. À droite, il y a quelques belles maisons, des cafés, des étalages et même un cabaret italien. Près de là retentissent les trompettes d’une troupe de danseurs équilibristes grecs. Le lieu est, comme

GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T. Il. 54

tu penses bien, très frayé, très bruyant, très encombré de marchands de friture, de pâtisseries et de pastèques. Il y à toujours aussi des chanteurs de complaintes, des lutteurs, des jongleurs montrant des singes ou des serpents; là enfin se produit publiquement le spectacle que je veux dire, réalisant les plus exorbitantes images de contes drolatiques de Rabelais. La principale figure, dont le corps traversé d’une ficelle obéit au genou d’un vieillard jovial, qui la fait parler, danser et mouvoir, n’est autre, comme tu le prévois, que l’immortel Karagueuz, caricature antique d’un magistrat du Caire qui vivait sous Saladin. Je n’en avais jamais entendu parler que comme d’une simple ombre chinoise, mais on lui accorde au Caire une existence tout à fait plastique. Je ne te raconterai pas le drame parlé, chanté, mimé et dansé au milieu d’un cercle émerveillé de femmes, d’enfants et de militaires; il est classique en Orient et la censure locale n’y à rien coupé ni rogné, ainsi que l’a fait, dit-on, la nôtre à Alger. Après ce spectacle naïf, j’ai compris moins encore cet exil des pauvres almées, réduites à démoraliser la Thébaïde par respect pour les mœurs du Caire, dont voilà les échantillons.

O mon ami | que nous réalisons bien tous les deux la fable de l’homme qui court après la fortune et de celui qui l'attend dans son lit 1, Ce n’est pas la fortune que je poursuis, c’est l’idéal, la couleur, la poésie, amour peut-être, et tout cela t’arrive à toi qui restes, en m’échappant à moi qui cours. Une seule fois, imprudent, tu t’es gâté l'Espagne en l’allant voir, et il t’a fallu bien du talent ensuite et bien de l’invention pour avoir le droit de n’en pas convenir ?. Moi, j'ai perdu, royaume à royaume, et province à province, la plus belle moitié de l’univers, et bientôt je ne vais plus savoir où réfugier mes rêves; mais c’est l'Égypte que je regrette le plus d’avoir chassé de mon imagination, pour la loger tristement dans mes souvenirs l… Toi, tu crois encore à l’ibis, au lotus pourpré, au Nil jaune; tu crois au palmier d’émeraude, au nopal, au chameau peut-

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