‹ Gerard De NervalChapitre 236 sur 319 · Tel est bien le texte de Gérard · texte numérisé non relu

Tel est bien le texte de Gérard

être. Hélas ! l’ibis est un oiseau sauvage, le lotus un oignon vulgaire; le Nil est une eau rousse à reflets d’ardoise, le palmier à l’air d’un plumeau grêle, le nopal n’est qu’un cactus, le chameau n'existe qu’à l’état de dromadaire, les almées sont des mâles, et quant aux femmes véritables, il paraît qu’on est heureux de ne pas les voir !

Non, je ne penserai plus au Caire, la ville des Mile et une Nuifs, sans me rappeler les Anglais que je t’ai décrits, les voitures suspendues de Suez, coucous du désert; les Turcs vêtus à l’européenne, les Francs mis à l’orientale, les palais neufs de Méhémet-Ali bâtis comme des casernes, meublés comme des cercles de province, avec des fauteuils et canapés d’acajou, des billards, des pendules à sujets, des lampes-carcel, les portraits à l’huile de messieurs ses fils en artilleurs 1, tout l’idéal d’un bourgeois campagnard !.. Tu parles de la citadelle; la décoration qu’on t’a faite à l'Opéra doit y montrer debout encore les colonnes de granit rouge du vieux palais de Saladin; moi jy ai trouvé dominant la ville une vaste construction carrée qui a l’air d’un marché aux grains, et qu’on prétend devoir être une mosquée quand elle sera finie : c’est une mosquée en effet comme la Madeleine est une église; les gouvernements modernes ont toujours la précaution de bâtir à Dieu des demeures qui puissent servir à autre chose quand on ne croira plus en lui | . Oh ! que je suis curieux d’aller voir à Paris le Caire de Philastre et Cambon?; je suis sûr que c’est mon Caire d’autrefois, celui que j'avais vu tant de fois en rêve, qu’il me semblait, comme à toi, y avoir séjourné dans je ne sais quel temps, sous le règne du sultan Bibars ou du calife Hakem !... Ce Caire-là, je l’ai reconstruit parfois encore au milieu d’un quartier désert, ou de quelque mosquée croulante; il me semblait que j’imprimais les pieds dans la trace de mes pas anciens; j'allais, je me disais : — En dé-

1. Cf. le Carnet du voyage en Orient, p. 2 : « Palais de Méhémet-Ali.

Portrait de Seid-bey [fils de Méhémet-Ali].… Billard. Table du pape. Peintures Domergue. »

2. Élèves de Cicéri, Philastre et Cambon faisaient partie, avec Diétetle, Despléchin, Feuchères, Séchan, de cette équipe de décorateurs que Gautier appelait « /es Delacroix, les Decamps, les Marilbat de la peinture de théâtre ». Cf. M.-A. Allevy, La Mise en scène en France dans la première moitié du x1x° siècle.

tournant ce mur, en passant cette porte, je verrai telle chose : et la chose était là, ruinée mais réelle.

N'y pensons plus ! Ce Caire-là git sous la cendre et la poussière, l'esprit et les besoins modernes en ont triomphé comme la mort. Encore dix ans, et des rues européennes auront coupé à angles droits la vieille ville poudreuse et muette, qui croule en paix sur les pauvres fellahs. Ce qui reluit, ce qui brille, ce qui s’accroit, c’est le quartier des Francs, la ville des Anglais, des Maltais et des Français de Marseille. Oh! ne viens pas voir celle-là qui dévore l’autre, cet entrepôt du commerce des Indes, ce comptoir florissant du seul négociant de l'Égypte, ce magasin de son unique producteur |! Tu n’aurais plus l’idée d’y faire voltiger des péris fantastiques sur le front heureux d’un bon musulman endormi. Ne viens pas voir le Nil, que le pyroscaphe dispute au crocodile, le désert sillonné par les roues anglaises, l’île de Rodda transformée en jardin anglais pat Ibrahim, avec des rivières factices, des gazons et des ponts chinois. Songe que les pavillons de Choubra sont éclairés au gaz, que le Mokattam est couvert de moulins à vent, et qu’on parle de restaurer les Pyramides, depuis Gizech jusqu’au Darfour pour en faire des télégraphes 1... Oh ! reste à Paris, et puisse le succès de ton ballet se prolonger jusqu’à mon retour ! Je retrouverai à l'Opéra le Caire véritable, l'Égypte immaculée, l'Orient qui m’échappe, et qui t’a souri d’un rayon de ses yeux divins. Heureux poète, tu as commencé par réaliser ton Égypte avec des feuilles et des livres; aujourd’hui la peinture, la musique, la chorégraphie s’empressent d’arrêter au vol tout ce que tu as rêvé d’elle; les génies de l’Orient n’ont jamais eu plus de pouvoir. L'œuvre des pharaons, des califes et des soudans, disparaît presque entièrement sous la poudre du khamsin ou sous le marteau d’une civilisation prosaïque; mais sous tes regards, Ô magicien | son fantôme animé se relève et se reproduit avec des palais, des jardins presque réels, et des péris presque bel Mais c’est à cette Égypte-là que je crois et non pas à l’autre; aussi bien les six mois que j’ai passés là sont passés; c’est déjà Le néant, j'ai vu encore tant de pays s’abimer derrière mes pas comme des décorations de théâtre; que m’en reste-t-il ? une image aussi confuse que celle d’un songe : le meilleur de ce qu’on y trouve, je le savais déjà par cœur.

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