‹ Gerard De NervalChapitre 24 sur 319 · XXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXII INTRODUCTION

Il n’est pas sûr d’ailleurs que Gérard, s’il est Adoniram, ne soit pas aussi Salomon : l’acharnement avec lequel il ridiculise le prince hébreu peut nous rappeler qu'il portait en lui un peu d'héautontimoroumenos. Mais surtout, le dialogue de Salomon et de Balkis évoque aussi le dialogue de la Pandora et de Gérard À, qui revêt ici son personnage, mais en en développant les possibilités quasi burlesques, de cette « grande tenue de soupirant » dont il est question an début de Sylvie. Car Gérard sait ce qui fait tout le pathétique de sa destinée, ce qui fait aussi que nous le préférons : il est moins sûr que Byron d’appartenir à la race de Caïn ; il préfère le rêve à la provocation et se montre capable de produire deux images inverses de l'amour. Si, selon le vers d’Antétros, «il a parfois de Caïn l’implacable rougeur », 47 ne nous faudra pas négliger tout ce que renferme ce « parfois », que précisément tente d’éterniser le personnage d’Adoniram.

Le passage d’Adoniram du service de Salomon à l'exploration du monde souterrain et à l'amour de Balkis, c’est un peu, bien sûr, l'aventure romantique de Faust, mais c’est plus encore autre chose : l'accès à la conscience de soi, la transformation en certitude du pressentiment que renfermaient les intuitions et les pouvoirs de l'artiste ; c’est la métamorphose de la « descente aux enfers » en assomption, ef de cette réversibilité du satanisme et de la démence naîtra aussi Aurélia. L'organe en est la Femme, Balkis on Sophie, dont l'amour réconcilie les contradictoires, s’il est vrai qu’elle peut être la sainte de l’abîme.

Pour cette métamorphose, 11 fallait que l’abîme fft glorifié, et c'est pourquoi Gérard s'enthousiasme pour ces traditions « orienfales » qui remontent jusqu'à l'humanité préadamite, qui développent quelques passages obscurs ef concis de la Bible pour imaginer que les secrets de la V/érité ont été réservés, et l’histoire d’Adoniram rejoint alors la liftérature gnostique, cabbaliste et maçonnique? Là n'est pourtant pas son principal intérêt, ni non

1. Cf. aussi le ton sur lequel Marie Pleyel parle de Gérard dans une lettre à Jules Janin : « Que fait ce bon petit Gérard... ? J'ai beaucoup d'amitié pour ce doux poète... Quand j'étais triste de ne pas recevoir de vosnouvelles, il me consolait avec une parfaite bonté. » (Lettre publiée par J- Poirier, Rewwe d'histoire littéraire de la France, avril-juin 1955.)

2. CF. cette note manuscrite de la collection Lovenjoul (D. 741,

SIGNIFICATION DU VOYAGE EN ORIENT xx

Dlus ce qui en fait un chef-d'œuvre. Elle doit d'être ce qu’elle est à la présence personnelle d'une âme en quête de sa propre mythologie,

f à la parfaite et lucide simplicité de son déroulement narratif, comme à son ryfbme alternatif d'humour, de tragique et d’exaltation visionnaire.

Tout se passe comme si le Voyage avait pour objet, finalement, cet autre Orient que celui des minarets, des mosquées et des femmes voilées, l'Orient des secrets et des mystères ; et le premier, POrient pittoresque et romantique, n’est que l’introducteur de l’autre, l'Orient mystique et sacré. Maïs, entre eux, la communication est parfaitement naturelle, l’un et l’autre englobés dans l'unité du même style narratif. Grâce à quoi Gérard rejoint sa vérité essentielle, celle de Sylvie et d’Autélia. Poète « aux mains pleines de feu », comme la sainte d’Attémis, 57 a su faire naître du pittoresque de son voyage ces Personnages, Zeynab, Salma, Hakem, Balkis, Adoniram, qui, mieux que des héros de roman, sont, avec Adrienne et Sylvie, Aurélie et Corilla, Artémis et Myrtho, Antéros et le Ténébreux, les mystiques incarnations d’un rêve multiple et inlassable.

On trouvera dans notre bibliographie l'histoire du texte du Voyage en Orient. Notre choix de variantes fournira d'autre part le moyen de suivre l'élaboration de la version définitive, depuis les chroniques de revues ou de journaux jusqu'au livre de 1851, dernier texte revu par l’auteur, qui est celui que nous donnons.

Pour l'établissement du texte, comme pour une bonne part de l’annotation, nous sommes largement redevable à nos prédéècesseurs. Reconnaissons Principalement la dette particulière que nous avons contractée à l'égard de M. Gilbert Rouger, dont

. l'édition du Voyage reste un modèle du genre ef n’a pas pen sontribué à éclaircir certains problèmes ardus d’exégèse nervalienne. H. LEMAITRE.

fo 96) : Rapports de toutes les religions au point de vue unitaire de la Bible. Swedenborg dernière révélation.

1. Nous n’avons procédé à de menues corrections que dans des cas où il s’agissait évidemment de lapsus ou d’erreurs typographiques.

GÉRARD DE NERVAL. (Œuvres, T. Il. 3

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