‹ Gerard De NervalChapitre 23 sur 319 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

histoires religieuses : celle de Hakem est l'histoire d’un fondateur |

de religion, celle d’Adoniram est l’histoire du constructeur du

Temple, et déjà Salèma était une akkalé-siti, / fille d’une caste |

sacerdotale. L'Orient de Gérard, plus que l'Orient pittoresque du soleil, de la couleur, des mœurs et des costumes exotiques, est aussi et surtout la terre des religions, la terre des coexistences religieuses, la patrie des convergence sacrées : des ruines de Cyfhère aux Pyramides d'Égypte, à la montagne druse et.an Temple de Jéra-

salem, tel est le plus significatif itinéraire de Gérard, car c’est ||

bien celui qui lui fait parcourir les routes de sa patrie originelle.

Or il n'était pas isolé dans cette recherche de l'Orient mystique ; pour ce voyage, il n'était pas démuni de multiples compagnons. Lui qui avait exploré toutes les traditions de l’illuminisme, il devait retrouver en Orient l’origine et la source de bien des nostalgies religieuses et mystiques qui étaient aussi son partage. Rien

d'étonnant alors que l’histoire où il rassemble tout son génie soit || une légende orientale du compagnonnage. Déjà l’histoire | de Hakem et l'expérience druse évoquaient les traditions de la ||

Franc-Maçonnerie. Sur la question de savoir si Gérard fut effec-

tivement franc-maçon, nous renvoyons à nos notes sur l'Histoire |

de la Reine du Matin et à l’article de M.G. H. Luquet (Mercure

de France, 1®T wai 1955) complété et corrigé par celui de M. Claude Pichois (Le Monde 27 août 195 5). Pour nous ici, le plus | important n'est pas tellement cette question de fait : car il est sûr |

que, psychologiquement, Gérard s'attache à la Franc-Maçonnerie comme à l’une de ces portes d'entrée dont la recherche est un des mobiles de son voyage. INe nous étonnons pas que partout il retrouve la trace originelle des traditions maçonniques et qu'il

s'identifie aux héros antérieurs de ces traditions, comme partout | aussi il retrouve la trace du pythagorisme et adhère à la mystique |

de la réincarnation.

Or, au cours de cette quête, voici qu'après Hakem il rencontre |

un héros plus proche encore de la légende qu'il se rêve à lui-même et une femme dont le nom et l'image le bantent : Adoniram et Balkis. Hakem n'était encore qu’une esquisse ; Salèma et Sétalmuc, des ombres préalables. Voici maintenant le couple dans sa gloire ef dans sa perfection ; Balkis disparaîtra, Adoniram sera tué comme Hakem, mais après que Balkis ef Adoniram auront éprouvé la plénitude de la reconnaissance :

SIGNIFICATION DU VOYAGE EN ORIENT XXI Celle que j’aimai seul m’aime encor tendrement 1,

Sous le masque pittoresque et romantique d’un conteur de Constantinople, Gérard achève son voyage par le récit de cette aventure, qui est comme une véritable somme nervalienne et qu’on pourrait aisément couvrir de commentaires, comme d'un texte invitant constamment à la glose.

Ce n’est pas que Gérard, pour autant, se coupe de toute relation avec son temps ; il est, comme à l'ordinaire, parfaitement conscient de ce qw'il fait, ef n'oublions bas que son génie est précisément dans cette fidèle collaboration de la conscience littéraire et de l'abandon poétique : Adoniram doit beaucoup au Romantisme ; sa genèse littéraire ne s'expliquerait pas sans les héros de Byron et le Moïse de Vigny, ef son drame d'artiste nest pas sans rappeler le personnage de Michel-Ange, une de ces grandes figures dont les imaginations romantiques aimaient à se laisser obséder. Arfiste-démiurge, Prométhée-sculpteur, Adoniram porte le double sceau du génie et du malheur, et il sera la victime d’un Salomon aussi obtus et bourgeois que le Ranuce-Ernest de La Chartreuse de Parme !

Mais ce qui est au centre de cette histoire, et ce qui en détermine le sens profond, c’est la reconnaissance d’ Adoniram et de Balkis, au-delà même de l'amour. C’est Salomon qui est amoureux de Balkis, et amoureux ridicule, parce que Balkis appartient à un autre monde que celui de l'amour des hommes ; elle est de la race d'Adoniram, la race des « enfants du feu », et l’étincelle qui jaillit lors de la rencontre des deux héros, c’est, au-delà de l'amour, l’étincelle de la fraternité spirituelle et mystique ; ce que Gérard avait cru ressentir en rencontrant Jenny Colon on Marie Pleyel après Sophie Dawes. Et il lui était alors arrivé la même aventure qu'à Hakem : le signe de reconnaissance ne jouait que dans un sens. L'histoire de Hakem est ainsi plus proche de son expérience, où la femme est décevante, mais celle d’Adoniram, comme le rêve final d’Aurélia, accomplira la promesse de la Femme reconnue, répondant enfin au signe sacré. Après cette plénitude, la vengeance de Salomon, revanche des « enfants du limon », devient une sorte d’'apothéose spirituelle.

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