LES BARBIERS TURCS ET LEURS BOUTIQUES
UAND vous entrez chez les barbiers turcs (et il y a
foule auprès d’eux depuis que les barbes tombent sous les réformes de Réchid-Pacha), vous commencez par Ôter vos souliers ou vos babouches. Puis vous vous accroupissez sur une natte, ou vous grimpez dans une stalle du sofa de bois. Là on vous apporte une pipe et une tasse de café. La pipe est aussi grande que la tasse est exiguë. Vous fumez lune à plusieurs reprises, et vous renouvelez l’autre à discrétion. Les musulmans se hâtent lentement comme le héron de la fable. Il en est qui passent deux heures à épuiser un tchibouk, en l’interrompant de quinze à vingt tasses de café.
Quand vous avez bu et fumé, un garçon s’approche de vous en aiguisant son rasoir sur le cuir pendu à sa ceinture. Vous lui livrez votre tête, et il en use en maître absolu. Pour les indigènes, ceci est une opération toute simple. Pour les Européens, c’est une question ordinaire et extraordinaire. Le barbier vous inonde le visage d’eau et de savon. Gardez-vous alors d’ouvrir les yeux, et respirez par le nez, si c’est possible. Si c’est impossible, étouffez à loisir : vous en avez tout le temps, car l’exécuteur est aussi lent qu’impassible. Il prend ensuite majestueusement son rasoir, et le promène sur votre épiderme avec le même sang-froid que s’il raclait un mannequin. Il vous saisit par le nez, par les moustaches, par les cheveux; il cogne votre tête au mur, il l’appuie sur son genou, à droite, à gauche, en avant, en arrière; il tiraille et presse vos joues, il poursuit la barbe jusqu’à la chair, passant et repassant à travers l’écume rosée, et ne s’inquiétant pas plus du sang prêt à jaillir, qu’un tanneür acharné à corroyer une peau de bête. Si vous gémissez, il est sourd; si vous criez, il est impitoyable; si vous vous débattez, il est aveugle; si vous le gourmandez, il est muet. Tout ce que vous obtiendrez de lui, c’est d’être contenu plus vigoureusement, manié plus