LES BARBIERS TURCS
impérieusement, ratissé plus douloureusement. Vous sortez enfin de cet étau à mille tranchants, et vous voyez le bourreau, très content de lui, essuyer son rasoir entre le pouce et l’index. Il vous fait un petit salut, en secouant les doigts, au risque de vous éclabousser. Après quoi, tirant un nouvel outil de sa trousse, il empoigne vos oreilles, les distend et les ouvre, y souffle à vous assourdir, et les cure à fond, comme une cuisinière ferait d’une marmite oxydée.
Pour un Européen, la crise est terminée; il n’a plus qu’à se regarder dans un petit miroir qu’on lui présente et qu’à reposer enfin ses muscles disloqués, en fumant une dernière pipe, soutenue de quelques gorgées de moka.
Pour un musulman, l’opération n’est qu’à moitié. Après le visage, il faut raser le crâne. Vous voyez, dans notre gravure !, cet entonnoir élégant et rond, pendu au-dessus de la tête du patient. Le barbier en fait couler une eau tiède, qui tombe en douches sur l’occiput, sur le visage, dans le cou et souvent sur les habits de la pratique. Si le pauvre diable est submergé, cela le regarde ! Le garçon lui a remis un plat, dans lequel il doit recueillir les cascades de son mieux. Or, comme il est obligé de fermer hermétiquement les yeux, pour leur épargner un bain de savon cuisant, le prétendu réservoir ne reçoit que quelques gouttes d’eau, et le caftan, la tunique, voire même les chausses, en absorbent le plus clair. Mais les musulmans se résignent à tout ! — C'était écrit | comme ils disent. Et ce mot barre le progrès chez eux, comme un rempart éternel.
Quand le crâne est rasé de la façon que vous avez vu, le barbier le parfume d’une huile odorante, et lui donne l'éclat vermeil d’une tête de poupée neuve. La pipe et le café couronnent l’opération. Et le Turc se croit dans le paradis de Mahomet.
Pour qui connaît l’agitation de nos cafés français et les bavardages de nos boutiques de perruquiers, ce silence et cette impassibilité mulsulmane forment le contraste le plus drôle du monde.
Les Turcs élevés en Europe n’y quittent un instant leur sang-froid que pour le reprendre de plus belle en Orient.
Un jour, à Constantinople, un Anglais, à qui on avait
1. Gravure sut bois d’Ernest Breton : Boutique d’un barbier, près le Quantarat [le Pont] e/ Gelideh, au Caire.
enlevé ses chevaux, accourt près d’un officier de police, qui fumait, immobile et muet, dans un café. L’insulaire fait sa plainte. Point de réponse. Il élève la voix, il jure, il tempête. Point de réponse. L’officier le comprenait cependant, car il lui parlait français, et le Turc avait été élevé à Paris. Enfin l'Anglais, poussé à bout, déclare qu’il va prévenir son ambassadeur, que l'affaire ira jusqu’au sultan, et que la Grrrande-Bretagne aura satisfaction | — Pas plus de réponse qu'auparavant.
Seulement l'officier entr’ouvre la bouche, entre deux bouffées de tabac, et laisse échapper ces mots, pour montrer à l'Anglais qu’il l’a parfaitement compris : — Je m’en fiche (il ne mit point d’italiques), comme de Colin-Tampon !
Et il retomba dans son impassibilité. C’était le meilleur souvenir qu’il eût gardé en Orient de son éducation patisienne.
L’Anglais, abasourdi, s’en alla. et court encore.