Cf. Aurélia, 1, 2: & Où vastu? — Vers l'Orient
3. Allusion à des souvenirs littéraires, mais aussi à des gravures ou lithographies : la mode des »#es de Suisse et d’Italie s’était largement répandue dès la fin du xvrrre siècle, et s’était encore étendue à l’époque romantique, à la faveur de l’invention et du développement de la lithographie. Le mot éfudes, qui se rencontre peu après, semble bien confirmer que Gérard ne pense pas seulement à la littérature. On sait d’ailleurs que le Voyage en Orient tout entier doit beaucoup aux illustrations de livres et aux gravures. Plus loin, Gérard fait allusion à la mode des aquarelles de paysages suisses et à l’œuvre du peintre et lithographe Ciceri (1782-1868) qui, auprès de ses grands travaux de décoration scénique, fut aussi un spécialiste de cette sorte de paysages pittoresques.
partir, les rêveries mélancoliques sur la mer, la vague poésie des lacs, les é/#des alpestres, et toute cette flore poétique des climats aimés du soleil qui donnent à la bourgeoisie à de Paris tant de regrets amers de ne pouvoir aller plus loin que Montreuil ou Montmorency P.
On traverse Melun, Montereau, Joigny, on diîne à Auxerre; tout cela n’a rien de fort piquant. Seulement, imagine-toi l’imprudence d’un voyageur qui, trop capricieux pour consentir à suivre la ligne, à peu près droite, des chemins de fer, s’abandonne © à toutes les chances des diligences 1, plus ou moins pleines, qui pourront passer le lendemain ! Ce hardi compagnon laisse partir sans regret le Lafifte et Caillard rapide ?, qui l’avait amené à une table d’hôte bien servie; il sourit au malheur des autres convives, forcés de laisser la moitié du dîner, et trinque en paix avec les trois ou quatre habitués pensionnaires de l’établissement, qui ont encore une heure à rester à table. Satisfait de son idée, il s’informe en outre des plaisirs de la ville, et finit par se laisser entraîner au début de M. Auguste dans Buridan 3, lequel s’effectue dans le chœur d’une église transformée en théâtre.
Le lendemain notre homme s’éveille à son heure; il a dormi pour deux nuits, de sorte que la Gérérale À est déjà
assée. Pourquoi ne pas reprendre Lafitte et Caillard, Von pris la veille ? Il déjeune : Laffitte passe et n’a de place que dans le cabriolet.
« Vous avez encore la Berline © du commerce », dit l’hôte désireux de garder un voyageur agréable.
La Berline arrive à quatre heures, remplie de compagnons tisseurs en voyage pour Lyon. C’est une voiture fort gaie : elle chante et fume tout le long de la route; mais elle porte déjà deux couches superposées de voyageurs.
Reste la Chalonnaise %, — Qu'est-ce que cela ? — C’est
1. € J'aime à contrarier les chemins de fer » (Promenades et Souvenirs, VIT).
2. Laffitte et Caillard, raison sociale d’une des plus importantes compagnies de transport par diligences.
3. Gérard donne pour titre à cette pièce le nom d’un de ses personnages : c’est La Tour de Nesle d'A. Dumas (première représentation à Paris : 29 mai 1832).
4. En 1851, la Chalonnaise avait cessé son service depuis déjà quelques années. On disposait alors de voitures rapides reliant Chalon à Paris en 36 heures.
INTRODUCTION : VERS L'ORIENT s
la doyenne des voitures de France. Elle ne part qu’à cinq heures; vous avez le temps de diner.
Ce raisonnement est séduisant, je fais retenir ma place, et je m’assieds deux heures après dans le coupé, à côté du conducteur.
Cet homme est aimable; il était de la table d’hôte et ne paraissait nullement pressé de partir. C’est qu’il connaissait trop sa voiture, lui !
« Conducteur, le pavé de la ville est bien mauvais !
— Oh ! monsieur, ne m’en parlez pas ! Ils sont un tas dans le conseil municipal qui ne s’y entendent pas plus. On leur à offert des chaussées anglaises, des wacadam, des pavés de bois, des aigledons * de pavés; eh bien ! ils aiment mieux les cailloux, les moellons, tout ce qu’ils peuvent trouver pour faire sauter les voitures !
— Maïs, conducteur, nous voilà sur la terre et nous sautons presque autant.
— Monsieur, je ne m’aperçois pas. C’est que le cheval est au trot.
— Le cheval ?
— Oui, oui, mais nous allons en prendre un autre pour la montée. »
Au relais suivant, je descends 2 pour examiner la Chalonnaise, cette œuvre de haute antiquité. Elle était digne de figurer dans un musée, auprès des fusils à rouet, des canons à pierre et des se en bois : la Chalonnaise est peut-être aujourd’hui la seule voiture de France qui ne soit pas suspendue.
Alors tu comprends le reste; ne trouver de repos qu’en se suspendant momentanément aux lanières de l’impériale, prendre sans cheval une leçon de trot de trente-six heures, et finir par être déposé proprement sur le pavé de Chalon à deux heures du matin, par un des plus beaux orages de la saison.
Le bateau à vapeur part à cinq heures du matin. Fort bien. Aucune maison n’est ouverte. Est-il bien sûr que ce soit là Chalon-sur-Saône ?.… Si c’était Châlons-sur-Marne !.. Non, c’est bien le port de Chalon-sur-Saône, avec ses marches en cailloux, d’où l’on glisse agréablement vers le
1. Forme populaire et corrompue pour édredon, évidemment employée par souci de réalisme pittoresque et « populiste ».
6 VOYAGE" ENNORTENT
fleuve; les deux bateaux rivaux reposent encore, côte à côte, en attendant qu’ils luttent de vitesse; il yen a un qui est parvenu à couler bas son adversaire tout récem- DENIS
Déjà le pyroscaphe se remplit de gros marchands, d’Anglais, de commis voyageurs et des joyeux ouvriers de la Berline , Tout cela descend vers la seconde ville de France; mais moi, je m’arrête à Mâcon. Mâcon | c’est devant cette ville même que je passais il y à trois ans, dans une saison plus heureuse 1; je descendais vers l'Italie, et les jeunes filles, en costume presque suisse, qui venaient offrir sur le pont des grappes de raisin monstrueuses, étaient les ptemières jolies filles du peuple que j”’eusse vues depuis Paris. En effet, le Parisien n’a point d’idée de la beauté des paysannes et des ouvrières telles qu’on peut les voir dans les villes du Midi. Mâcon est une ville à demi suisse, à demi méridionale, assez laide d’ailleurs.
On n'a montré la maison de M. de Lamartine, grande et sombre; il existe une jolie église sur la hauteur. Un regard du soleil est venu animer un instant les toits plats, aux tuiles arrondies, et détacher le long des murs quelques feuilles de vigne jaunies; la promenade aux arbres efeuillés souriait encore sous ce rayon.
La voiture de Bourg part à deux heures; on a visité tous les recoins de Mâcon; on roule bientôt doucement dans ces monotones campagnes de la Bresse, si riantes en été; puis on arrive vers les huit heures à Bourg.
Bourg mérite surtout d’être remarqué par son église, qui est de la plus charmante architecture byzantine, si j'ai bien pu distinguer dans la nuit, ou bien peut-être de ce style quasi-renaissance qu’on admire à Saint-Eustache. Tu voudras bien excuser un voyageur, encore brisé par la Chalonnaise, de n’avoir pu éclaircir ce doute en pleine obscurité.
J'avais bien étudié mon chemin sur la carte. Au point
1. Gérard rapproche les dates et les souvenirs : ce premier voyage d'Italie (1834) est antérieur de cinq ans au voyage d’Auttiche (1839-40) et de huit ans au départ pour l'Orient (1842). Cf. le transfert de souvenirs d’où est née, dans Les Filles du Feu, la nouvelle Octarie, et, encore, dans le Voyage en Orient, un autre transfert de souvenirs, cette fois dans l’espace, lors de l'épisode de PAnglais mort en cours de traversée (Introduction. chap. XI, in fine).
de vue des messageries, des voitures Lafitte, de la poste, en un mot, selon la route officielle, j’aurais pu me laisser transporter à Lyon et prendre la diligence pour Genève; mais la route dans cette direction formait un coude énorme. Je connais Lyon et je ne connais pas la Bresse. J'ai pris, comme on dit, le chemin de traverse. Est-ce le chemin le plus court 2 ?
Si le journal naïf d’un voyageur enthousiaste 1 à quelque intérêt pour qui risque de le devenir, apprends que, de Bourg à Genève, il n’y a pas de voitures directes. Fais un détour de dix-huit lieues vers Lyon, un retour de quinze lieues vers Pont-d’Ain, et tu résoudras le problème en perdant dix heures.
Mais il est plus simple de se rendre de Bourg à Pontd’Ain, et là d’attendre la voiture de Lyon.
« Vous en avez le droit, me dit-on; la voiture passe à onze heures, vous arriverez à trois heures du matin. »
Une patache vient à l’heure dite, et, quatre heures après, le conducteur me dépose sur la grande route avec mon bagage à mes pieds.
Il pleuvait un peu; la route était sombre, on ne voyait ni maisons, ni lumière, « Vous allez suivre la route tout droit, me dit le conducteur avec bonté. À un kilomètre et demi environ, vous trouverez une auberge; on vous ouvrira, si l’on n’est pas couché. »
Et la voiture continue sa route vers Lyon.
Je ramasse ma valise et mon carton à chapeau..., j'arrive à l’auberge désignée; je frappe à coups de pavé pendant une heure... Mais, une fois entré, j’oublie tous mes maux...
L'auberge de Pont-d’Ain est une auberge de cocagne. En descendant le lendemain matin, je me trouve dans une cuisine immense et grandiose. Des volailles tournaient aux broches, des poissons cuisaient sur les fourneaux. Une table bien garnie réunissait des chasseurs très animés. L’hôte était un gros homme et l’hôtesse une forte femme,
très aimables tous les deux.
Je m’inquiétais un peu de la voiture de Genève. « Mon-
1. Formule chère à Gérard, qui, par exemple, intitule ses articles de 1° Artiste (mars-juillet 1846) : Sensations d’un voyageur enthousiaste. Gérard avait pu trouver cette formule dans Hoffmann (Phantasies#äcke) : elle était faite en tout cas pour lui plaire, et il eût pu l’inventer |
sieur, me dit-on, elle passera demain vers deux heures. — Oh! oh! — Mais vous avez ce soir le courrier. — La poste ? — Oui, la poste. — Ah |! très bien. Dé 1 LE
Je n’ai plus qu’à me promener toute la journée. J’admire l'aspect de l’auberge, bâtiment en briques à coins de pierre du temps de Louis XIII 1. Je visite le village composé d’une seul rue encombrée de bestiaux, d’enfants et de villageois avinés : — c'était un dimanche, — et je reviens en suivant le cours de l’Ain, rivière d’un bleu magnifique, dont le couts rapide fait tourner une foule de moulins.
À dix heures du soir, le courrier arrive. Pendant qu’il soupe, l’on me conduit, pour marquer ma place, dans la remise où était sa voiture.
O surprise ! c’était un panier.
Oui, un simple panier suspendu sur un vieux train de voiture, excellent pour contenir les paquets et les lettres; mais le voyageur y passait à l’état de simple colis.
Une jeune dame en deuil et en larmes arrivait de Grenoble par ce véhicule incroyable; je dus prendre place à ses côtés.
L’impossibilité de se faire une position fixe parmi les paquets confondait forcément nos destinées : la den finit par faire trêve à ses larmes qui avaient pour cause un oncle décédé à Grenoble. Elle retournait à Ferney, pays de sa famille.
Nous causimes beaucoup de Voltaire. Nous allions doucement, à cause des montées et des descentes continuelles. Le courrier, trop dédaigneux de sa voiture pour y prendre place lui-même, fouettait d’en bas le an À qui frisait de temps en temps la crête des précipices.
Le Rhône coulait à notre droite, à quelques centaines de pieds au-dessous de la route; des postes de douaniers se montraient Çà et là dans les rochers, car de l’autre côté du fleuve est la frontière de Savoie.
De temps en temps nous nous arrêtions un instant dans de petites villes, dans des villages où l’on n’entendait que les cris des animaux réveillés par notre passage. Le courrier
1. Irruption, dans le pittoresque, du rêve de Fantaisie (et d’ailleurs) : Kun château de brique à coins de pierre ». C’est sans doute cette reconnaissance inattendue de son rêve qui motive l’dwiration de Gérard. (CE. Petits Châteaux de Bohème. Odelettes et note.)
jetait des paquets à des mains ou à des pattes invisibles, - et puis nous repartions au grand trot de son petit cheval. - Vers le point du jour, nous aperçûmes, du haut des - montagnes, une grande nappe d’eau, vaste et coupant au loin l’horizon comme une mer : c'était le lac Léman.
Une heure après, nous prenions le café à Ferney en attendant l’omnibus de Genève.
De là, en deux heures, par des campagnes encore vertes, par un pays charmant, au travers des jardins et des joyeuses villas, j’arrivais dans la patrie de Jean-Jacques Rousseau.
La cuisine à est assez bonne à Genève, et la société fort agréable. Tout le monde parle parfaitement français, mais avec une espèce d’accent qui rappelle un peu la prononciation de Marseille. Les femmes sont fort jolies, et ont LS ue toutes un type de physionomie qui permettrait de es distinguer parmi d’autres. Elles ont, en général, les cheveux noirs ou châtains; mais leur carnation est d’une blancheur et d’une finesse éclatantes; leurs traits sont réguliers, leurs joues sont colorées, leurs yeux beaux et calmes. Il m'a semblé voir que les plus belles étaient celles d’un certain Âge, ou plutôt d’un âge certain. Alors les bras et les épaules sont admirables, mais la taille un peu forte. Ce sont des femmes dans les idées de Sainte-Beuve, des beautés /zkistes 1; et si elles ont des bas bleus, il doit y avoir de fort belles jambes dedans.
1. Extension au type féminin, mis à la mode par les portraits et les gravures anglaises, du qualificatif ordinairement appliqué aux poètes de la première génération romantique, Wordsworth et Coletidge en particulier. Cf. une lettre de Sainte-Beuve à Alfred de Vigny, . en date du 14 août 1828 (à la veille d’un voyage à Londres du poëte) : «ces fines ef ravissantes compositions (peintures on gravures) où se glisse toujours quelque figure longue, élancée, tout en pleurs, céleste comme Smithson (la célèbre actrice anglaise qui suscita l’enthousiasme des Romantiques) 04 Efloa. » (L. Gillet : Sainte-Beuve et Alfred de Vigny, Paris, Ka, 1929, p. 31). Mais le zype éternel de Gérard était d’une tout autre sotte : c'était le type biondo e grassoto dont il partageait le goût avec Théophile Gautier (cf. plus loin, chap. VI, et lettre de Théophile Gautier à Gérard, éd. Richer, n° IL: «enfin fu as trouvé le blond »).