‹ Gerard De NervalChapitre 28 sur 319 · L'ATTACHÉ D’AMBASSADE · texte numérisé non relu

L'ATTACHÉ D’AMBASSADE

Tu ne m’as pas encore demandé où je vais : le sais-je moi-même ? Je vais tâcher de voir des pays que je | n’aie pas vus; et puis, dans cette saison, l’on n’a guère le | choix des routes; il faut prendre celle que la neige, l’inondation ou les voleurs n’ont pas envahie. Les récits d’inondations sont, jusqu'ici, les plus terribles P. On vient de nous en faire un dont les circonstances sont si bizarres, que je ne puis résister à l’envie de te l’envoyer.

Ün courrier chargé de dépêches à passé ces jours derniers la frontière, se rendant en Italie. C'était un simple a#faché, très flatté de rouler, aux frais de l’État, dans une belle chaise de poste neuve, bien garnie d’effets et d’argent; en un mot, un jeune homme en belle position : son domestique par derrière, très enveloppé de manteaux.

Le jour baissait, la route se trouvait en plusieurs endroits traversée par les eaux; il se présente un torrent plus rapide que les autres : le postillon espère le franchir de même; pas du tout, voilà l’eau qui emporte la voiture, et les chevaux sont à la nage; le postillon ne perd pas la tête, il parvient à décrocher son attelage, et l’on ne le revoit plus.

Le domestique se jette à bas de son siège, fait deux brasses et gagne le bord. Pendant ce temps, la chaise de poste, toute neuve, comme nous avons dit, et bien fermée, descendait tranquillement le fleuve en question. Cependant, que faisait l’attaché ?.. Cet heureux garçon dormait.

On comprend toutefois qu’il s'était réveillé dès Les premières secousses. Envisageant la question de sang-froid, il jugea que sa voiture ne pouvait flotter longtemps ainsi, se hâta de quitter ses habits, baïssa la glace de la portière, où l’eau n’arrivait pas encore, prit ses dépêches dans ses dents, et, d’une taille fluette, parvint à s’élancer dehors.

Pendant qu'il nageait bravement, son domestique était allé chercher du secours au loin. De telle sorte qu’en arrivant au rivage notre envoyé diplomatique se trouva se/ et #u sut la terre comme le premier homme. Quant à sa voiture, elle voguait déjà fort loin.

En faisant quelques pas, le jeune homme aperçut heureusement une chaumière savoyarde, et se hâta d’aller demander asile. Il n’y avait dans cette maison que deux femmes, la tante et la nièce. Tu peux juger des cris et des signes de croix qu’elles firent en voyant venir à elles un monsieur déguisé en modèle d’académie.

L’attaché parvint à leur faire comprendre la cause de sa mésaventure, et, voyant un fagot près du foyer, dit à la tante qu’elle le jetât au feu, et qu’on la payerait bien. « Mais, dit la tante, puisque vous êtes tout nu, vous n’avez pas d’argent. » Ce raisonnement était inattaquable. Heureusement le domestique arriva dans la maison, et cela changea la face des choses. Le fagot fut allumé, l’attaché s’enveloppa dans une couverture, et tint conseil avec son domestique.

La contrée n’offrait aucune ressource : cette maison était la seule à deux lieues à la ronde; il fallait donc repasser la frontière pour chercher des secours. « Et de l'argent ! » dit l’attaché à son Frontin.

Ce dernier fouilla dans ses poches, et, comme le valet d’Alceste 1, il n’en put guère tirer qu’un jeu de cartes, une ficelle, un bouton et quelques gros sous, le tout fort mouillé.

« Monsieur ! dit-il, une idée ! Je me mettrai dans votre couverture, et vous prendrez ma culotte et mon habit. En marchant bien, vous serez dans quatre heures à A***, et vous y trouverez ce bon général T... qui nous faisait tant fête à notre passage. »

L’attaché frémit de cette proposition : endosser une livrée, passer le pantalon d’un domestique, et se présenter aux habitants d’A*#*#, au commandant de la place et à son épouse ! Il avait trop vu Ry Bl4s pour admettre ce moyen ?.

« Ma bonne femme, dit-il à son hôtesse, je vais me mettre dans votre lit, et j’attendrai le retour de mon domestique que j’envoie à la ville d’A*#*#, pour chercher de lPargent. »

La Savoyarde n’avait pas trop de confiance; en outre,

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