I. — DU VOYAGE AU LIVRE
Lorsque parut le livre, le voyage lui-même était déjà vieux de huit années. C'est en effet le 1 janvier 1843 que Gérard s'était embarqué à Marseille, à bord du Mentor, qui devait le conduire à Malte ; de là, le Minos l’emmenait, le 9 janvier, vers l Égypte ; après escale à Syra, Gérard arrive à Alexandrie le 16 janvier. Le 7 février, il sera au Caire, qu'il quittera le 2 mai pour la Syrie. I] est ensuite, à la fin de juillet, à Constantinople, d'où il repartira le 28 octobre pour la France, via Malte et Naples (où il séjourne du 18 novembre au 1% décembre). Pour Noël, Gérard est à Nômes, et il rentrera à Paris après
1. Sur l'importance et la signification du thème du voyage dans l’œuvre et le rêve nervaliens, nous nous permettons de renvoyer aux pages que nous leur avons consacrées dans l’Introduction générale de cette édition.
Il INTRODUCTION
avoir exactement accompli le périple d'une année entière. Telle est, dans sa sécheresse, la chronologie du voyage. Mais cette
chronologie est à replacer dans le contexte de la vie de Gérard,
et le voyage d'Orient vient achever une suite d'événements dont il est solidaire. On notera que ce n'est peut-être pas tout à fait par hasard si, dans son livre, Gérard imagine un itinéraire qui ne fut pas le sien, et fait passer par Vienne le chemin de Cythère et de l'Égypte. C’est que, dans la vérité de son rêve, qui se superpose pour l'abolir à la matérialité des faits touristiques, le voyage autrichien de 1839-40 apparaissait effectivement comme le prélude au voyage oriental de 1843; ce qui prouve que l’histoire du voyage et la première origine du livre ont leur commencement en cet hiver que Gérard passa à Vienne et dont le souvenir devait donner naissance non seulement à l’Introduction 44 Voyage en Orient, wais aussi à La Pandora.
Aux yeux de Gérard en effet, l'itinéraire V/ienne-Orient avait été l’un de ses rêves les plus chers ; la correspondance témoigne du désir qu'il avait, dès 1840, de « descendre le Danube », 04, en fout cas, de rejoindre, comme dans son livre, l'Orient à bartir de l'Autriche. Que les circonstances l'aient contraint à réaliser ce rêve en deux tronçons et à trois années de distance, ben importe à un esprit aussi libre à l'égard du temps, aussi jaloux de se conserver un temps plus vrai que le temps des années, le rythme même de son désir. Et le livre ne doit-il Pas parfaire ce que la « réalité » a tenté de défigurer ? Fonction et raison d'être de la liftérature.
Mais le temps intérieur, le rythme du désir, obéissent à d'autres lois que celle de l'irréversibilité historique. Vu et retrouvé en 1843, ef dans les années suivantes, le séjour de V/ienne est encore Dlus profondément réuni au voyage en Orient. Quelques images en effet sont nées de ce séjour et se sont accrues avec le LemDS : les Chimères d& S choenbrunn, les femmes plus qu'à demi imaginaires qui ont nom Kathy on V'habby, enfin et surtout la figure de l'archiduchesse Sophie sur une enseigne de boutique, une avenue qui porte le nom prédestiné de Maria Hilf, ef de Dersonnage énigmatique de Marie Pleyel. Entre Vienne et l'Orient
s'étaient enfin insérés de plus graves événements : la mort de
Sophie Dawes le 15 décembre 1840, la première « descente aux enfers » /ors de la crise du printemps 1841 et la mort de