Faust. (Note de Gérard
GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T. Il. $
au monde ses forces déchues et les esprits gardiens de son antique fécondité 1, PrRkz
C’est alors qu'avait lieu et se continuait nuit par nuit ce pèlerinage, qui, à travers les plaines et les monts rajeunis de la Grèce, conduisait nos deux amants à‘ tous les temples renommés de Vénus céleste et les faisait arriver enfin au principal sanctuaire de la déesse, à l’île de Cythère, où s’accomplissait l’union spirituelle des deux religieux, Polyphile et Polia.
Le frère Francesco mourut le premier, ayant terminé son pèlerinage et son livre; il légua le manuscrit à Lucrèce, qui grande dame et puissante comme elle était ne craignit point de le faire imprimer par Alde Manuce et le fit illustrer de dessins fort beaux la plupart, représentant les principales scènes du songe, les cérémonies des sacrifices, les temples, figures et symboles de la grande Mère divine, déesse de Cythère?. Ce livre d’amour platonique fut longtemps l’évangile des cœurs amoureux dans ce beau pays d’Italie, qui ne rendit pas toujours à la Vénus céleste des hommages si épurés.
Pouvais-je faire mieux que de relire avant de toucher à Cythère le livre étrange de Polyphile, qui, comme Nodier l’a fait remarquer, présente une singularité charmante: l’auteur à signé son nom et son amour en employant en tête de chaque chapitre un certain nombre de lettres choisies pour former la légende suivante : « Poliam frater Franciscus Columna peramavit 3à, »
1. C’est évidemment la même aspiration mystique qui s’exprimera, avec un pathétique plus profondément personnel, dans Awrélia. Gérard en est ici au moment même où la lecture commence de se métamotphoser en rêve. À cet égard, ce passage est un document précieux sur le rôle joué par les sources livresques dans la formation du rêve nervalien.
2. Ces dessins ont certainement joué un rôle considérable dans le développement du monde imaginaire où allait se plonger ce visionnaïire qu'était Gérard (comme déjà l'avaient inspiré les gravures du Faust de Klinger ou celles de l'Œdipus Ægyptiacus de Kircher).
3. Le frère Francesco Colonna à aimé tendrement Polia. (Note de Gérard.)
En mettant le pied sur le sol de Cérigo, je n’ai pu songer sans peine que cette île, dans les premières années de notre siècle, avait appartenu à la France. Héritière des possessions de Venise, notre pis s’est vue dépouillée à son tour par l'Angleterre, qui là, comme à Malte, annonce en latin aux passants sur une tablette de marbre, que « laccord de l’Europe et l’emowr de ces îles lui en ont, depuis 1814, assuré la souveraineté ». — Amour | dieu des Cythéréens, est-ce bien toi qui as ratifié cette prétention ?
Pendant que nous rasions la côte, avant de nous abriter à San-Nicolo, j'avais aperçu un petit monument, vaguement découpé sur l’azur du ciel, et qui, du haut d’un rocher, semblait la statue encore debout de quelque divinité protectrice... Mais, en pere davantage, nous avons distingué clairement l’objet qui signalait cette côte à l’attention des voyageurs. C'était un gibet, un gibet à trois branches, dont une seule était garnie 1, Le premier gibet réel que j’aie vu encore, c’est sur le sol de Cythère, possession anglaise, qu’il m’a été donné de lapercevoir
Je n’irai pas à Capsali; je sais qu’il n’existe plus rien du temple que Pâris fit élever à Vénus-Dionée, lorsque le mauvais temps le força de séjourner seize jours à Cythère avec Hélène qu’il enlevait à son époux. On montre encore, il est vrai, la fontaine qui fournit de l’eau à l’équipage, le bassin où la plus belle des femmes lavait de ses mains ses robes et celles de son amant; mais une église a été cons-
1. Telle est la source du paysage rendu célèbre par Baudelaire : « Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres — … — Nous vimes que c'était un gibet à trois branches. » (Fleurs du Mal, CXNT : Un V’oyage à Cythère) Cf. aussi ce que dit Gérard, à propos d’un article de Champfleury, dans une lettre du 8 mai 1849 au Messager des Théâtres : « I/ n’est pas moins inexact de prétendre que je nai remarqué à Cythère (Cérigo) qu'une potence ornée d’un pendu. Je n'ai fait cette observation que comme critique de la domination anglaise » (Corresp., éd. cit., n° 135) Cf. encore sur ce sujet Paul Maury, « Cérigo ou un épisode de l’hellénisme en France » (Mercure de France, 15-X-1925). M. Gilbert Rouger nous signale d’autre part qu’on voit dans Voyage de la corvette L’Astrolabe (tome V, janvier 1829, p. 566) une gravure représentant l’aspect de l’île anglaise
truite sur les débris du temple, et se voit au milieu du port. Rien n’est resté non plus sur la montagne du temple de Vénus-Uranie, qu’a remplacé le fort vénitien, aujourd’hui gardé par une compagnie écossaise.
Ainsi la Vénus céleste et la Vénus populaire, révérées l'une sur les hauteurs et l’autre dans les vallées, n’ont point laissé de traces dans la capitale de l’île, et l’on s’est occupé à peine de fouiller les ruines de l’ancienne ville de Scandie, près du port d’Avlémona, profondément cachées dans le sein de [a terre 2.
Le port de San-Nicolo n’offrait à nos yeux que quelques masutes le long d’une baie sablonneuse où coulait un ruisseau et où l’on avait tiré à sec quelques barques de pêcheurs; d’autres épanouissaient à l’horizon leurs voiles latines sur la ligne sombre que traçait la mer au-delà du cap Spati, dernière pointe de l’île, et du cap Malée qu’on apercevait clairement du côté de la Grèce 1 b,
Je n’ai plus songé dès lors qu’à rechercher pieusement les traces des temples ruinés de la déesse de Cythère, j’ai gravi les rochers du cap Spati où Achille en fit bâtir un à son départ pour Troie; j'ai cherché des yeux Cranaé située de l’autre côté du golfe et qui fut le lieu de l’enlèvement d'Hélène; mais l’île de Cranaé se confondait au loin avec les côtes de la Laconie et le temple n’a pas laissé même une pierre sur les rocs, du haut dei on ne découvre, en se tournant vers l’île, que des moulins à eau mis en jeu par une petite rivière qui se jette dans la baie de San-Nicolo.
En descendant, j'ai trouvé quelques-uns de nos voyageurs
ui formaient le projet d’aller jusqu’à une petite ville située à deux lieues de là et plus considérable même que Capsali. Nous sommes montés sur des mulets et, sous la conduite d’un Italien qui connaissait le pays, nous avons cherché notre route entre les montagnes. On ne croirait jamais, à voir de la mer les abords hérissés des rocs de Cérigo, que l’intérieuf contienne encore tant de plaines fertiles; c’est après tout une terre qui a soixante-six milles de circuit et dont les portions cultivées sont couvertes
de PAscension : un gibet se découpe sur le ciel. Image dont Gérard a pu se souvenir; le thème du gibet anglais reparaîtra dans L'homme qui rit de Hugo (1869).
1. M. G. Rouger relève avec raison le caractère fantaisiste de la géographie nervalienne de Cythère : on ne peut voir du même point
de cotonniers, d’oliviers et de mûriers semés parmi les vignes. L’huile et la soie sont les principales productions qui fassent vivre les habitants, et les Cythéréennes — je n'aime pas à dire Cérigotes — trouvent à préparer cette dernière un travail assez doux pour leurs belles mains; la culture du coton à été frappée au contraire par la possession anglaise à.
Le but de la promenade de mes compagnons était Potamo, petite ville à l’aspect italien, mais pauvre et délabrée; le mien était la colline P d’Aplunori située à peu de distance et où l’on m'avait dit que je pourrais rencontrer les restes d’un temple. Mécontent de ma course du cap Spati, if me dédommager dans celle-ci et pouvoir, comme le bon abbé Delille, remplir mes poches de débris mythologiques } O bonheur ! je rencontre, en approchant d’Aplunori, un petit bois de müriers et d’oliviers où quelques pins plus rares étendaient çà et là leurs sombres parasols; l’aloès et le cactus se hérissaient
armi les broussailles, et sur la gauche s’ouvrait de nouveau le grand œil bleu de la mer que nous avions rs temps
erdue de vue. Un mur de pierre semblait clore en partie e bois, et sur un marbre, débris d’une ancienne arcade qui surmontait une porte carrée, je pus distinguer ces mots : KAPAION @BPAIIIA... guérison des cœurs €.
APLUNORI à
La colline d’Aplunori ne présente que peu de ruines, mais elle a gardé les restes plus rares de la végétation sacrée qui jadis parait le front des montagnes; des cyprès
le cap Spathi et les côtes de Morée. Quant à l’excursion au cap Spathi, dont il va être question, il y eût fallu beaucoup plus de temps |
1. « I] faut que je vous conte encore une superstition de mon amour pour l'Antiquité. Au moment où je suis entré tout palpitant dans Athènes, ses moindres débris me paraissaient sacrés. Vous connaïssez l’histoire du Sauvage qui n'avait jamais vu de pierres ; j'ai fait comme lui, j'ai rempli d’abord les poches de mon habit, ensuite de ma veste, de morceaux de marbre sculptés. » (Delille à Mme de Vaines dans : Grimm, Correspondance littéraire,
1813, LIL, 152, cité par G. Rouger.)
toujours verts et quelques oliviers antiques dont le tronc crevassé est le refuge des abeilles, ont été conservés par une sorte de vénération traditionnelle qui s’attache à ces lieux célèbres. Les restes d’une enceinte de pierre protègent, seulement du côté de la mer, ce petit bois qui est l’héritage d’une famille; la porte a été surmontée d’une pierre voûtée, provenant des ruines et dont j’ai signalé déjà l'inscription. Au-delà de lenceinte est une petite maison entourée d’oliviers, habitation de pauvres paysans grecs, qui ont vu se succéder depuis cinquante ans les drapeaux vénitiens, français et anglais sur les tours du fort qui protège San- Nicolo, et qu’on aperçoit à l’autre extrémité de la baie. Le souvenir de la république française et du général Bonaparte qui les avait affranchis en les incorporant à la république des Sept Iles, est encore présent à l'esprit des vieillards.
L’Angleterre a rompu ces frêles libertés depuis 1815, et les habitants de Cérigo ont assisté sans joie au triomphe de leurs frères de la Morée. L’Angleterre ne fait pas des Anglais des peuples qu’elle conquiert, je veux dire qu’elle acquiert, elle en fait des ilotes, quelquefois des domestiques; tel est le sort des Maltais, tel serait celui des Grecs de Cérigo, si l’aristocratie anglaise ne dédaignait comme séjour cette ile poudreuse et stérile. Cependant il est une sorte de richesse dont nos voisins ont encore pu dépouiller l'antique Cythère, je veux parler de quelques bas-reliefs et statues qui indiquaient encore les lieux dignes de souvenir. Ils ont enlevé d’Aplunori une frise de marbre sur laquelle on pouvait lire, malgré quelques abréviations, ces mots qui furent recueillis en 1798 par des commissaires de la république française: « Nœut Avppodtrnc, Oexc xvuprac Kvümpiov, xauravroc xoouov, Temple de Vénus, déesse maîtresse des Cythéréens et du monde entier. »
Cette inscription ne peut laisser de doute sur le caractère des ruines; mais en outre un bas-relief enlevé aussi par les Anglais avait servi-longtemps de pierre à un tombeau dans le bois d’Aplunori. On y distinguait les images de deux amants venant offrir des colombes à la déesse, et s’avançant au-delà de l’autel près duquel était déposé le vase des libations. La jeune fille, vêtue d’une longue tunique, présentait les oiseaux sacrés, tandis que le jeune homme, appuyé d’une main sur son bouclier, semblait de l’autre aider sa compagne à déposer son présent aux
pieds de la statue; Vénus était vêtue à peu près comme la jeune fille, et ses cheveux, tressés sur les tempes, lui descendaient en boucles sur le col.
Il est évident que le temple situé sur cette colline n’était pas consacré à Vénus-Uranie, ou céleste, adorée dans d’autres quartiers de l’île, mais à cette seconde Vénus, populaire ou terrestre, qui présidait aux mariages. La première, apportée par des habitants de la ville d’Ascalon en Syrie, divinité sévère, au symbole complexe, au sexe douteux, avait tous les caractères des images primitives surchargées d’attributs et d’hiéroglyphes, telles que la Diane d’Ephèse ou la Cybèle de Phrygie; elle fut adoptée re les Spartiates, qui, les premiers, avaient colonisé île; la seconde, plus riante, plus humaine, et dont le culte, introduit par les Athéniens vainqueurs, fut le sujet de guerres civiles entre les habitants, avait une statue renommée dans toute la Grèce comme une merveille de l’art; elle était nue et tenait à sa main droite une coquille marine; ses fils Éros et Antéros l’accompagnaient, et devant elle était un groupe de trois Grâces dont deux la regardaient, et dont la troisième était tournée du côté opposé 1. Dans la partie orientale du temple, on remarquait la statue d'Hélène, ce qui est cause probablement que les habitants du pays donnent à ces ruines le nom de palais d'Hélène.
Deux jeunes gens se sont offerts à me conduire aux ruines de l’ancienne ville de Cythère dont l’entassement poudreux s’apercevait le long de la mer entre la colline d’Aplunori et le port de San-Nicolo; je les avais donc dépassées en me rendant à Potamo par l’intérieur des terres; mais la route n’était pratiquable qu’à pied, et il fallut renvoyer le mulet au village. Je quittai à regret ce
1. Un des sonnets des Chimères est intitulé Anféros. Le couple mentionné ici se retrouve dans Les I/luminés, Quintus Aucler, À : « Ces trois Vertus sont assurément les trois Grâces, ces anges sont les deux amours Eros et Antéros » (cf. notre note sur ce passage des I//uminés). Le couple Eros-Antéros se rencontre aussi dans une variante du chapitre XII. Mais il ne se rencontre pas, semble-t-il, dans les sources de Gérard, Stephanopoli ou Castellan. Faut-il supposer que le groupe des Grâces et des deux amours, ainsi transféré par Gérard à Cythère, a son origine dans l'interprétation néo-païenne d’un tombeau de saint Denis, qui motive leur apparition dans Quintus Aucler ?
peu d’ombrage plus riche en souvenirs que les quelques débris de colonnes et de chapiteaux dédaignés par les collectionneurs anglais. Hors de lenceinte du bois, trois colonnes tronquées subsistaient debout encore au milieu d’un champ cultivé; d’autres débris ont servi à la construction d’une maisonnette à toit plat, située au point le plus escarpé de la montagne, mais dont une antique chaussée de pierre garantit la solidité. Ce reste des fondations du temple sert de plus à former une sorte de terrasse qui retient la terre végétale nécessaire aux cultures et si rare dans l’île depuis la destruction des forêts sacrées à.
On trouve encore sur ce point une excavation provenant de fouilles; une statue de marbre blanc drapée à l'antique, et très mutilée, en avait été retirée; mais il a été impossible d’en déterminer les caractères spéciaux. En descendant à travers les rochers poudreux, variés parfois d’oliviers et de vignes, nous avons traversé un ruisseau qui descend vers la mer en formant des cascades, et qui coule parmi des lentisques, des lauriers-roses et des myrtes. Une chapelle grecque s’est élevée sur les bords de cette eau bienfaisante, et paraît avoir succédé à un monument plus ancien.
PALÆOCASTRO b
Nous suivions dès lors le bord de la mer en marchant sur les sables et en admirant de loin en loin des cavernes où les flots vont s’engouffrer dans les temps d’orage; les cailles de Cérigo, fort appréciées des chasseurs, sautelaient çà et là sur les rochers voisins, dans les touffes de sauge aux feuilles cendrées. Parvenus au fond de la baie, nous avons pu embrasser du regard toute la colline de Palæocastro couverte de débris, et que dominent encore les tours et les murs truinés de l'antique ville de Cythère. L’enceinte en est marquée sur le penchant tourné vers la mer, et les restes des bâtiments sont cachés en partie sous le sable marin qu’amoncelle l'embouchure d’une petite rivière. Il semble que la plus grande partie de la
ville ait disparu peu à peu sous l'effort de la mer croissante, à moins qu’un tremblement de terre, dont tous ces lieux POnrSs les traces, n’ait changé l’assiette du terrain. Selon es habitants, lorsque les eaux sont très claires, on distingue au fond de la mer les restes de constructions considérables.
En traversant la petite rivière, on arrive aux anciennes catacombes dans un rocher qui domine les ruines de la ville et où l’on monte par un sentier taillé dans la pierre. La catastrophe ! qui apparait dans certains détails de cette plage désolée à fendu dans toute sa hauteur cette roche funéraire et ouvert au grand jour les hypogées qu’elle renferme. On distingue par l’ouverture les côtés cotrespondants de chaque salle séparés comme par prodige; c'est après avoir gravi le rocher qu’on parvient à descendre dans ces catacombes qui paraissent avoir été habitées récemment par des pâtres; peut-être ont-elles servi de refuge pendant les guerres, ou à l’époque de la domination des Turcs.
Le sommet même du rocher est une plate-forme oblongue, bordée et jonchée de débris qui indiquent la ruine d’une construction beaucoup plus élevée; sans doute, c'était un temple dominant les sépulcres et sous l’abri duquel reposaient des cendres pieuses. Dans la première chambre que l’on rencontre ensuite, on remarque deux sarcophages taillés dans la pierre et couverts d’une arcade cintrée; les dalles qui les fermaient et dont on ne voit plus que les débris étaient seules d’un autre morceau; aux deux côtés des niches ont été pratiquées dans le mur, soit pour placer des lampes ou des vases lacrymatoires, soit encore pour contenir des urnes funéraires. Mais s’il y avait ici des urnes, à quoi bon plus loin des cercueils ? Il est certain que l’usage des anciens n’a pas toujours été de brûler les corps, puisque, par exemple, l’un des Ajax fut enseveli dans la terre; mais si la coutume a pu varier selon les temps, comment l’un et l’autre mode aurait-il été indiqué dans le même monument ? Se pourrait-il encore que ce
1. Un tremblement de terre. Mais, le rocher qui renfermait ces hypogées avait lui-même été précipité dans la mer par le tremblement de terre de 1798. Eût-il débarqué à Cérigo, en 1843, Gérard eût été bien incapable de les voir ! Peu lui importe d’ailleurs, puisqu’il préfère, en artiste qu’il est, imaginer, d’après ses lectures, ce qu’il n’a pas vu.
qui nous semble des tombeaux ne soit que des cuves d’eau lustrale multipliées pour le service des temples ? Le doute est ici permis *. L’ornement de ces chambres paraît avoir été fort simple comme architecture; aucune sculpture, aucune colonne n’en vient varier l’uniforme construction; les muts sont taillés carrément, le plafond est plat, seulement l’on s’aperçoit que primitivement les parois ont été revêtues d’un mastic où apparaissent des traces d’anciennes peintures exécutées en rouge et en noir à la manière des Étrusques 1.
Des curieux ont déblayé l’entrée d’une salle plus considérable pratiquée dans le massif de la montagne; elle est vaste, carrée et entourée de cabinets ou cellules, séparés par des pilastres et qui peuvent avoir été soit des tombeaux, soit des chapelles, car selon bien des gens cette excavation immense serait la place d’un temple consacré aux divinités souterraines.
LES TROIS VÉNUS b
Il est difficile de dire si c’est sur ce rocher qu'était bâti le temple de Vénus céleste, indiqué par Pausanias ? comme dominant Cythère, ou si ce monument s'élevait sur la colline encore couverte des ruines de cette cité, que certains auteurs appellent aussi la Ville de Ménélas. Toujours est-il que la disposition singulière de ce rocher m’a rappelé celle d’un autre temple d’Uranie que l’auteur grec Le ailleurs comme étant placé sur une colline hors des murs de Sparte. Pausamias lui-même, Grec de la décadence, païen d’une époque où l’on avait perdu le sens des vieux symboles, s'étonne de da construction toute primitive des deux
1. L'art étrusque avait commencé d’être découvert à la fin du xvirre siècle, et les arts décoratifs de l’époque impériale et de la Restauration en avaient largement vulgarisé l'influence.
2. (On voit à Cythère un temple de Vénus Uranie qui passe pour le plus ancien et le plus célèbre que Vénus ait dans la Grèce » (Pausanias, Irinéraire, II, 23. Cité par G. Rouger).
temples superposés consacrés à la déesse. Dans l’un, celui d’en bas, on la voit couverte d’armures, #/le que Minerve (ainsi que la peint une épigramme d’Ausone 1); dans l’autre, elle est représentée couverte entièrement d’un voile, avec des chaines aux pieds. Cette dernière statue, taillée en bois de cèdre, avait été, dit-on, érigée par Tyndare et s’appelait Morpho, autre surnom de Vénus ?. Est-ce la Vénus souterraine, celle que les Latins appelaient Libifina, celle qu’on représentait aux enfers, unissant Pluton à la froide Perséphone, et qui, encore sous le surnom d’Aînée des Parques, se confond parfois avec la belle et pâle Némésis ?
On à souri des préoccupations de ce poétique voyageur, « qui s’inquiétait tant de la blancheur des marbres »: peut-être s’étonnera-t-on dans ce temps-ci de me voir dépenser tant de recherches à constater la triple personnalité de la déesse de Cythère. Certes, il n’était pas difficile de trouver dans ses trois cents surnoms et attributs la preuve qu’elle appartenait à la classe de ces divinités panthées, qui présidaient à toutes les forces de la nature dans les trois régions du ciel, de la terre et des lieux souterrains. Mais j'ai voulu surtout montrer que le culte des Grecs s’adressait principalement à la Vénus austère, idéale et mystique, que les néo-platoniciens d'Alexandrie purent opposer, sans honte, à la Vierge des chrétiens. Cette dernière, plus humaine, plus facile à comprendre pour tous, à vaincu désormais la philosophique Uranie. Aujourd’hui la Panagia grecque à succédé sur ces mêmes rivages aux honneurs de l’antique Aphrodite; l’église ou la chapelle se rebâtit des ruines du temple et s’applique à en couvrir les fondements; les mêmes superstitions s’attachent presque partout à des attributs tout semblables 3; la Panagia, qui tient à la main un éperon de navire, a pris la place de Vénus Pontia; une autre reçoit, comme la Vénus Calva, un tribut de chevelures que les jeunes filles suspendent aux murs de sa chapelle. Ailleurs s’élevait la Vénus des flammes, ou la ‘Vénus des abîmes; la Vénus Apostrophia, qui détournait