IT UNE NOCE AUX FLAMBEAUX
La difficulté fut de rattraper le cortège, qui s’était perdu dans le labyrinthe des rues et des impasses. Le drogman
1. Louis-François Cassas (1756-1827), auteur de deux recueils de gravures publiés sous le titre Voyage pittoresque de la Syrie, de la Phénicie, de la Palestine et de la Basse-Égypte en 1799. Une planche de l’ouvrage représente la Marche d’un mariage dans la ville du Caire (Exp. Nerval, Bibliothèque Nationale, 1955, n° 184). D’autres gravures de Cassas ont certainement inspiré Gérard.
avait allumé une lanterne de papier, et nous courions au hasard, guidés ou trompés de temps en temps par quelques sons lointains de cornemuse ou par des éclats de lumière reflétés aux angles des carrefours. Enfin nous atteignons la porte d’un quartier différent du nôtre; les maisons s’éclairent, les chiens hurlent, et nous voilà dans une longue rue toute flamboyante et retentissante, garnie de monde jusque sur les maisons.
Le cortège avançait fort lentement, au son mélancolique d’instruments imitant le bruit obstiné d’une porte qui grince ou d’un chariot qui essaye des roues neuves. Les coupables de ce vacarme marchaient au nombre d’une vingtaine, entourés d’hommes qui portaient des lances à feu. Ensuite venaient des enfants chargés d'énormes candélabres dont les bougies jetaient partout une vive clarté. Les lutteurs continuaient à s’escrimer pendant les nombreuses haltes du cortège; quelques-uns, montés sur des échasses et coiffés de plumes, s’attaquaient avec de longs bâtons; plus loin, des jeunes gens portaient des drapeaux et des hampes surmontés d’emblèmes et d’attributs dorés, comme on en voit dans les triomphes romains, d’autres promenaient de petits arbres décorés de guirlandes et de couronnes, resplendissant en outre de bougies allumées et de lames de clinquant, comme des arbres de Noël. De larges plaques de cuivre doré, élevées sur des perches et couvertes d’ornements repoussés et d'inscriptions, reflétaient çà et là l’éclat des lumières. Ensuite marchaient les chanteuses (osalems) et les danseuses (ghavasies), vêtues de robes de soie rayées, avec leur tarbouch à calotte dorée et leurs longues tresses ruisselantes de sequins. Quelquesunes avaient le nez percé de longs anneaux, et montraient leurs visages fardés de rouge et de bleu, tandis que d’autres, quoique chantant et dansant, restaient soigneusement voilées. Elles s’accompagnaient en général de cymbales, de castagnettes et de tambours de basque. Deux longues files d’esclaves marchaient ensuite, portant des coffres et des corbeilles où brillaient les présents faits à la mariée Ê Son époux et par sa famille; puis le cortège des invités, es femmes au milieu, soigneusement drapées de leurs
longues mantilles noires et voilées de masques blancs,
comme des personnes de qualité, les hommes richement vêtus : car ce jour-là, me disait le drogman, les simples Jellahs eux-mêmes savent se procurer des vêtements conve-
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nables. Enfin, au milieu d’une éblouissante clarté de torches, de candélabres et de pots à feu, s’avançait lentement le fantôme rouge que javais entrevu déjà, c’est-àdire la nouvelle épouse (e/ arouss), entièrement voilée d’un long cachemire dont les palmes tombaient à ses pieds, et dont l’étoffe assez légère permettait sans doute qu’elle pût voir sans être vue. Rien n’est étrange comme cette longue figure qui s’avance sous son voile à plis droits, grandie encore par une sorte de diadème pyramidal éclatant de pierreries. Deux matrones vêtues de noir la soutiennent sous les coudes, de façon qu’elle à l’air de glisser lentement sur le sol; quatre esclaves tendent sur sa tête un dais de pourpre, et d’autres accompagnent sa marche avec le bruit des cymbales et des tympanons.
Cependant une halte nouvelle s’est faite au moment où j'admirais cet appareil, et des enfants ont distribué des sièges pour que l'épouse et ses parents pussent se reposer. Les oualems, revenant sur leurs pas, ont fait entendre des improvisations et des chœurs accompagnés de musique et de danses, et tous les assistants répétaient quelques he de leurs chants. Quant à moi, qui dans ce momentà me trouvais en vue, j’ouvrais la bouche comme les autres, imitant autant que possible les ekyson ou les amen qui servent de répons aux couplets les plus profanes; mais un danger plus grand menaçait mon incognito. Je n’avais pas fait attention que depuis quelques moments des esclaves parcouraient la foule en versant un liquide clair dans de petites tasses qu’ils distribuaient à mesure. Un grand Égyptien 2 vêtu de rouge, et qui probablement faisait artie de la famille, présidait à la distribution et recevait % remerciements des buveurs. Il n’était plus qu’à deux
as de moi, et je n’avais nulle idée du salut qu’il fallait fi faire. Heureusement j’eus le temps d’observer tous les mouvements de mes voisins, et, quand ce fut mon tour, je pris la tasse de la main gauche et m’inclinai en portant Ma main droite sur le cœur, sur le front, et enfin sur la bouche. Ces mouvements sont faciles, et cependant il faut prendre garde d’en intervertir l’ordre ou de ne point les reproduire avec aisance. J'avais dès ce moment le droit d’avaler le contenu de la tasse; mais là ma surprise - fut grande. C'était de l’eau-de-vie, ou plutôt une sorte d’anisette. Comment comprendre que des mahométans fassent distribuer de telles liqueurs à leurs noces ? Je ne
m'étais, dans le fait, attendu qu’à une limonade ou à un sorbet. Il était cependant facile de voir que les almées, les musiciens et baladins du cortège avaient plus d’une fois pris part à ces distributions.
Enfin la mariée se leva et reprit sa marche; les femmes fellahs, vêtues de bleu, se remirent en foule à sa suite avec leurs gloussements sauvages, et le cortège continua sa promenade nocturne jusqu’à la maison des nouveaux époux.
Satisfait d’avoir figuré comme un véritable habitant du Caire et de m'être assez bien comporté à cette cérémonie, je fis un signe pour appeler mon drogman, qui était allé un peu plus loin se remettre sur le passage des distributeurs d’eau-de-vie; mais il n’était pas pressé de rentrer et prenait goût à la fête.
« Suivons-les dans la maison, me dit-il tout bas.
— Mais que répondrai-je, si l’on me parle ?
— Vous direz seulement : Tayeb ! c’est une réponse à tout. Et d’ailleurs je suis là pour détourner la conversation. »
Je savais déjà qu’en Égypte #ayeb était le fond de la langue. C’est un mot qui, selon l’intonation qu’on y apporte, signifie toute sorte de choses; on ne peut toutefois le comparer au goddam des Anglais 1, à moins que ce ne soit pour marquer la différence qu’il y a entre un peuple certainement fort poli et une nation tout au plus policée. Le mot fayeb veut dire tour à tour : Très bien, ou voilà qui va bien, où cela est parfait, où à votre service, le ton et surtout le geste y ajoutant des nuances infinies. Ce moyen me paraissait beaucoup plus sûr, au reste, que celui dont parle un voyageur célèbre, Belzoni, je crois. Il était entré dans une mosquée, déguisé admirablement et répétant tous les gestes qu’il voyait faire à ses voisins; mais, comme il ne pouvait répondre à une question qu’on lui adressait, son drogman dit aux curieux : « Il ne comprend pas : c’est un Turc anglais ? | »
1. Allusion à la célèbre tirade que, dans Le Mariage de Figaro (I, s), Beaumarchais place dans la bouche de son héros : ...« 47 est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue ».
2. L’ingénieur italien Belzoni (1778-1823), faute d’avoir pu intéresser Mehemet-Ali à ses inventions techniques, s’était tourné vers l’archéologie; il avait publié à Londres, en 1819, un ouvrage intitulé : Narrañive
Nous étions entrés par une porte ornée de fleurs et de feuillages dans une fort belle cour tout illuminée de lanternes de couleur. Les wocharabys découpaient leur frêle menuiserie sur le fond orange des appattements éclairés et pleins de monde. Il fallut s’arrêter et prendre place sous les galeries intérieures. Les femmes seules montaient dans la maison, où elles quittaient leurs voiles, et l’on n’apercevait plus que la forme vague, les couleurs et le rayonnement de leurs costumes et de leurs bijoux, à travers les treillis de bois tourné.
Pendant que les dames se voyaient accucillies et fêtées à l’intérieur par la nouvelle épouse et par les femmes des deux familles, le mari était descendu de son âne; vêtu d’un habit rouge et or, il recevait les compliments des hommes et les invitait à prendre place aux tables basses dressées en grand nombre dans les salles du rez-de-chaussée et chargées de plats disposés en pyramides. Il suffisait de se croiser les jambes à terre, de tirer à soi une assiette ou une tasse .et de manger proprement avec ses doigts. Chacun du reste était le bienvenu. Je n’osai me risquer à prendre part au festin, dans la crainte de manquer d’ysage. D’ailleurs, la partie la plus brillante de la fête se passait dans la cour 4 où les danses se démenaient à grand bruit. Une troupe de danseurs nubiens exécutait des pas étranges au centre d’un vaste cercle formé par les assistants; ils allaient et venaient guidés par une femme voilée et vêtue d’un man-
of the Operations and Recent Discoveries with the Pyramids, Tombs and Excavations in Egypt and Nubia, qui fut traduit en français en 1821. En 1820-21, Belzoni avait aussi exposé à Londres des maquettes d’anciens monuments égyptiens, en particulier une tombe royale. L'exposition eut ensuite lieu à Paris. Néanmoins cette anecdote du Turc anglais ne se trouve pas dans le livre de Belzoni; une anecdote seulement analogue, que Gérard a pu arranger, se rencontre dans les notes de Mme Belzoni publiées à la suite du tome II du livre de l’archéologue (M. G. Rouger, qui cite cette source, se réfère aussi à une anecdote racontée par le comte de Forbin dans son Voyage au Levant). Le personnage de Giovanni Belzoni, Italien anglicisé, était d’ailleurs célèbre pour son pittoresque et son excentricité : il avait commencé par jouer un rôle de géant au cirque londonien de Sadler’s Wells avant de se spécialiser dans l’égyptologie ! L'histoire de cet archéologue- -ingénieut-aventurier était bien connue dans toute l’Europe, et elle avait de quoi fasciner Gérard. Pour une biographie de Belzoni, cf un livre récent : Willson Disher, Pharaob’s fool, Londres, 1957.
teau à larges raies, qui, tenant à la main un sabre recourbé, semblait tour à tour menacer les danseurs et les fuir. Pendant ce temps, les ouvlems ou almées accompagnaient la. danse de leurs chants en frappant avec les doigts sur des tambours de terre cuite (/rabouki *) qu’un de leurs bras tenait suspendus à la hauteur de l’oreille. L’orchestre, composé d’une foule d’instruments bizarres, ne manquait pas de faire sa partie dans cet ensemble, et les assistants s’y joignaient en outre en battant la mesure avec les mains. Dans les intervalles des danses, on faisait circuler des rafraîchissements, parmi lesquels il y en eut un que je n'avais pas prévu. Des esclaves noires, tenant en main de petits flacons d’argent, les secouaient çà et là sur la foule. C'était de l’eau parfumée, dont je ne reconnus la suave odeur de rose qu’en sentant ruisseler sur mes joues et sut ma barbe les gouttes lancées au hasard.
Cependant un des personnages les plus apparents de la noce s'était avancé vers moi et me dit quelques mots d’un air fort civil; je répondis par le victorieux #ayeb, qui patut le satisfaire pleinement; il s’adressa à mes voisins, et je pus demander au drogman ce que cela voulait dire. « Il vous invite, me dit ce dernier, à monter dans sa maison pour voir l’épousée. » Sans nul doute, ma réponse avait été un assentiment; mais comme, après tout, il ne s'agissait que d’une promenade de femmes hermétiquement voilées autour des salles remplies d’invités, je ne jugeai pas à propos de pousser plus loin l’aventure. Il est vrai que la mariée et ses amies se montrent alors avec les brillants costumes que dissimulait le voile noir qu’elles ont pa dans les rues; mais je n'étais pas encore assez sûr de la prononciation du mot #ayeh pour me hasarder dans le sein des familles. Nous parvinmes, le drogman et moi, à regagner la porte extérieure, qui donnait sur la place de lEsbekieh.
« C’est dommage, me dit le drogman, vous auriez vu ensuite le spectacle.
— Comment ?
— Oui, la comédie. »
Je pensai tout de suite à l’illustre Caragueuz 1, mais ce n'était pas cela. Caragueuz ne se produit que dans les fêtes religieuses; c’est un mythe, c’est un symbole