Établissement de divertissement (casino
des plus riants, tandis que l’eau plate qui les cerne reflète avec amour les costumes bigarrés des fumeurs. Les flacons d’huile des lustres s’allument aux seuls feux du jour, les narghilés de cristal jettent des éclairs, et la liqueur ambrée nage dans les tasses légères que des noirs distribuent avec leurs coquetiers de filigrane doré.
Après une courte station à l’un de ces cafés, nous nous transportons sur l’autre rive du Calish, et nous installons sur des piquets l'appareil où le dieu du jour s’exerce si agréablement au métier de paysagiste. Une mosquée en ruine au minaret curieusement sculpté, un palmier svelte s’élançant d’une touffe de lentisques, c’est, avec tout le reste, de quoi composer un tableau digne de Marilhat 1. Mon compagnon est dans le ravissement, et, pendant que le soleil travaille sur ses plaques fraîchement polies ?, je crois pouvoir entamer une conversation instructive en lui faisant au crayon des demandes auxquelles son infirmité ne l’empêche pas de répondre de vive voix.
« Ne vous mariez pas, s’écrie-t-il, et surtout ne prenez point le turban. Que vous demande-t-on ? D'’avoir une femme chez vous. La belle affaire ! J’en fais venir tant que je veux. Ces marchandes d’oranges en tunique bleue, avec leurs bracelets et leurs colliers d’argent, sont fort belles. Elles ont exactement la forme des statues égyptiennes, la poitrine développée, les épaules et les bras superbes, la hanche peu saillante, la jambe fine et sèche. C’est de l’archéologie; il ne leur manque qu’une coiffure
1. Prosper Matilhat (1811-1847), avec Decamps le plus célèbre des peintres orientalistes romantiques. Un de ses tableaux (Rires de la Mosquée du Calife Hakem, 1840. cf, Voyage en Orient, Les Femmes du Caire, IL, 1) figure au Musée de la France d’outre-mer. Marilhat avait été en contact avec Gérard et ses amis au temps du Doyenné et, dans un article de la Revve des Deux Mondes (1°T juillet 1848), Théophile Gautier en fait ce portrait : « Le nouveau venu promena sur tout ses prunelles d’épervier, prit un morceau de crayon blanc, ef fraça sur un coin resté vide trois palmiers s’épanouissant au-dessus du dôme d’une mosquée... » Le paysage qu’évoque ici Gérard se retrouve, avec ses éléments essentiels, dans un autre tableau de Marilhat (lui aussi au Musée de la France d’outre-mer) : Sowenir des bords du Nil. L’exécution de ce tableau est certainement antérieure à 1844.
2. Gérard avait lui-même emporté en Orient un daguerréotype, mais les plaques furent ultérieurement détériorées par la chaleur.
à tête d’épervier, des bandelettes autour du corps, et une croix ansée à la main pour représenter Isis ou Athor.
— Mais vous oubliez, dis-je, que je ne suis point artiste; et, d’ailleurs, ces femmes ont des maris ou des familles. Rlles sont voilées : comment deviner si elles sont belles ?.…. Je ne sais encore qu’un seul mot d’arabe. Comment les persuader ? À
— La galanterie est sévèrement défendue au Caire; mais Pamour n’est interdit nulle part. Vous rencontrez une femme dont la démarche, dont la taille, dont la grâce à draper ses vêtements, dont quelque chose qui se dérange dans le voile ou dans la coiffure indique la jeunesse ou l'envie de paraître aimable. Suivez-la seulement, et, si elle vous regarde en face au moment où elle ne se croira pas remarquée de la foule, prenez le chemin de votre maison; elle vous suivra. En fait de femme, il ne faut se fier qu’à soi-même. Les drogmans vous adresseraient mal. Il faut payer de votre personne, c’est plus sûr. »
Mais, au fait, me disais-je en quittant le peintre et le laissant à son œuvre, entouré d’une foule respectueuse qui le croyait occupé d’opérations magiques, pourquoi donc aurais-je renoncé à plaire ? Les femmes sont voilées; mais je ne le suis pas. Mon teint d’Européen peut avoir quelque charme dans le pays. Je passerais en France pour un cavalier otdinaire, mais au Caire je deviens un aimable enfant du Nord. Ce costume franc, qui ameute les chiens, me vaut du moins d’être remarqué; c’est beaucoup.
En eflet, j’étais rentré dans les rues populeuses, et je fendais la foule étonnée de voir un Franc à pied et sans guide dans la partie arabe de la ville. Je m’arrétais au portes des boutiques et des ateliers, examinant tout d’un air de flânerie inoffensive qui ne m’attirait que des sourires. On se disait : Il a perdu son drogman, il manque peut-être d'argent pour Press un âne..; on plaignait l'étranger fourvoyé dans l’immense cohue des bazars, dans le labytinthe des rues. Moi, je m'étais arrêté à regarder trois forgerons au travail qui semblaient des hommes de cuivre. Ils chantaient une chanson arabe dont le rythme les guidait dans les coups successifs qu’ils donnaient à des pièces de métal qu’un enfant apportait tour à tour sur l’enclume. Je frémissais en songeant que, si l’un d’eux eût manqué la mesure d’un demi-temps, l’enfant aurait eu la main broyée. Deux femmes s’étaient arrêtées derrière moi et riaient de
ma curiosité. Je me retourne, et je vois bien, à leur mantille de taffetas noir, à leur pardessus de lévantine verte, qu’elles n’appartenaient pas à la classe des marchandes d’oranges du Mousky. Je m'élance au-devant d’elles, mais elles baissent leur voile et s’échappent. Je les suis, et j’arrive bientôt dans une longue rue, entrecoupée de riches bazars, qui traverse toute la ville. Nous nous engageons sous une voûte à l’aspect grandiose, formée de charpentes sculptées d’un style antique, où le vernis et la dorure rehaussent mille détails d’arabesques splendides. C’est là peut-être le besestain des Circassiens où s’est passée l’histoire racontée par le marchand cophte au sultan de Casgar. Me voilà en pleines Mile et une Nuits *. Que ne suis-je un des jeunes marchands auxquels les deux dames font déployer leurs étoffes, ainsi que faisait la fille de l’émir devant la boutique de Bedreddin. Je leur dirais comme le jeune homme de Bagdad : « Laissez-moi voir votre visage pour prix de cette étoffe à fleurs d’or, et je me trouverai payé avec usure |! » Mais elles dédaignent les soieries de Beyrouth, les étoffes brochées de Damas, les wandilles ? de Brousse, que chaque vendeur étale à l’envi... Il n’y à point là de boutiques; ce sont de simples étalages dont les rayons s'élèvent jusqu’à la voûte, surmontés d’une enseigne couverte de lettres et d’attributs dorés. Le marchand, les jambes croisées, fume sa longue pipe ou son narghilé sur une estrade étroite, et les femmes vont ainsi de marchand en marchand, se contentant, après avoir tout fait déployer chez l’un, de passer à l’autre, en saluant d’un regard dédaigneux.
Mes belles rieuses veulent absolument des étoffes de Constantinople. Constantinople donne la mode au Caire. On leur fait voir d’affreuses mousselines imprimées, en criant : lstamboldan (c'est de Stamboul) |! Elles poussent des cris d’admiration. Les femmes sont les mêmes partout.
Je m’approche d’un air de connaisseur; je soulève le le coin d’une étoffe jaune à ramages lie de vin, et je m’écrie : Tayeb (cela est beau)! Mon observation paraît plaire; c’est à ce choix qu’on s'arrête. Le marchand aune avec une
1. 1322 nuit. Le besestain est une sorte d’entrepôt à l’intérieur d’un
bazar.