‹ Gerard De NervalChapitre 6 sur 319 · IV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

IV INTRODUCTION

plus profonds, ces mobiles qui ensuite, au long des années, croftront en lui jusqu’à le contraindre à revivre ses expériences par la mémoire et par le rêve, et à vouloir alors, car il reste fidèle à son essentielle vocation littéraire, accéder à la plénitude et à l'éternité du livre.

En attendant ce futur accomplissement, qui ne 5e pourra obtenir qu'au terme d'une longue histoire, le voyage est d'abord découpé en multiples chroniques ; on en trouvera la liste complète dans notre bibliographie. Mais si l’on y regarde de près, on y voit déjà croître le livre par poussées successives, comme si l’exploifafion littéraire, ef même parfois simplement journalistique, du voyage obéissait néanmoins à quelque rythme secret : nous noterons seulement à ce propos que l'Histoire de la Reine du Matin et de Soliman #’apparaîff pour la première fois qu’en 1850, dans la publication des Nuits du Ramazan per Le National. De même, l'Histoire du Calife Hakem avait attendu 1847 pour paraître dans la Revue des Deux Mondes. Or ces histoires — ous y reviendrons — sont bien la part la plus personnelle ef la plus significative du Voyage en Orient : elles n’ont que lentement mûri au long du temps et se sont nourries de la contamination des souvenirs et des rêves. Il a fallu que cette maturation se poursuivit jusqu'à son terme pour que naquit alors, au-delà des chroniques, le livre.

Une première tentative avait été faite dès 1848, avec la publication des Scènes de la Vie orientale, qui ne comprirent alors que Les Femmes du Caire; deux ans après, en 1850, paraissait chez un autre éditeur — tant Gérard eut alors de difficulté à placer son livre, à une époque où les troubles politiques déterminaient une grave crise de l'édition — une seconde série de Scènes de la Vie Orientale : Les Femmes du Liban, 07 figuraient l'Histoire de Hakem ef J Catéchisme des Druses. Le plus souvent, ce n'était encore là qu'un recueil de chroniques, comme en témoigne la quasi-identité du texte entre ces Scènes de la Vie Orientale ef /es chroniques antérieures. Mais il aura fallu cette compilation pour permettre enfin la mise au point

du volume définitif, que Gérard confie à l'éditeur Charpentier en 151.

Ce texte définitif réduit, souvent de façon considérable, la

LES SOURCES v

part des éléments purement documentaires, dont il ne retient, Pour les fondre avec les impressions personnelles, que les aspects pittoresques ou fantaisistes, si bien accordés au goñt de Gérard et de son groupe littéraire : il veut faire de son livre d’abord des impressions de voyage, comme avaient fait Théophile Gautier et Alexandre Dumas. Mais le texte, ainsi élagué ef unifié, acquiert un ryfbme continu, qui culmine dans ces poussées hors du pittoresque, vers le rêve et le mystère, que sont les histoires, elles aussi exactement accordées à un autre goût de Gérard et aux autres mobiles de sa sensibilité profonde. Si ces histoires viennent ainsi ponctuer le récit ef transcender le pittoresque, c'est que le voyage lui-même ne trouvait finalement sa raison d'être que dans ce symbolisme et cette poésie : alors, ce livre rejoint les autres livres, ef le Voyage en Orient communique avec Les Chimères comme avec Les Filles du Feu ef avec Aurélia, de même que son Introduction esf aussi l'introduction de cette seconde partie des Amours de Vienne gwe sera La Pandora. En lui se retrouve la même oscillation caractéristique entre l'impression et le rêve, entre le pittoresque et la poésie, entre l'au-delà et l'ici-bas.

En lui aussi se rencontre la même part considérable d'influences livresques et littéraires, car le voyage de Gérard, s’il aboutit à un livre, c'est bien qu'il est un voyage littéraire ; mais le mouvement des sources au livre semble bien obéir au même rythme d’assimilation et de fructification progressives que le mouvement qui naît d'autre part des impressions et des chroniques. Et c'est le rythme par lequel Gérard acquiert le pouvoir d’assimiler ses lectures à son livre.

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