UN LEVER DE SOLEIL
Ka be notre vie est quelque chose d’étrange ! Chaque matin, dans ce demi-somtneil où la raison triomphe peu à peu des folles images du rêve, je sens qu’il est naturel, logique et conforme à mon origine parisienne de m’éveiller aux clartés d’un ciel gris, au bruit des roues broyant les pavés, dans quelque chambre d’un aspect triste, garnie de meubles anguleux, où l'imagination se heurte aux vitres comme un insecte emprisonné, et c’est avec un étonnement toujours plus vif que je me retrouve à mille lieues de ma patrie, et que j’ouvre mes sens peu à peu aux vagues impressions d’un monde qui est la parfaite antithèse du nôtre. La voix du Turc qui chante au minaret voisin, la clochette et le trot lourd du chameau qui passe, et quelquefois son hurlement bizarre, les bruissements et les sifflements indistincts qui font vivre l’air, le bois et la muraille, l’aube hâtive dessinant au plafond les mille découpures des fenêtres, une brise matinale chargée de senteurs pénétrantes, qui soulève le rideau de ma porte et me fait apercevoir au-dessus des murs de la cour les têtes flottantes des palmiers; tout cela me surprend, me ravit… ou m'attriste, selon les jours; car je ne veux pas dire qu’un éternel été fasse une vie toujours joyeuse. Le soleil noir de la mélancolie 1, qui verse des rayons obscurs
1. C’est l’expression même du sonnet E7 Desdichado des Chimères (1853). Cf. nos notes sur ce sonnet. Mais ici il semble bien que Gérard se souvienne suftout de la description de la gravure de Dürer qui
sur le front de l’ange rêveur d’Albert Dürer, se lève aussi parfois aux plaines lumineuses du Nil, comme sur les bords du Rhin, dans un froid paysage d’Allemagne 1. J'avouerai même qu’à défaut de brouillard, la poussière est un triste voile aux clartés d’un jour d'Orient.
Je monte quelquefois sur la terrasse de la maison que j’habite dans le quartier cophte, pour voir les premiers rayons qui embrasent au loin la plaine d’Héliopolis et les versants du Mokatam, où s’étend la Ville des Morts, entre le Caire et Matarée. C’est d’ordinaire un beau spectacle, quand l’aube colore peu à peu les coupoles et les arceaux grêles des tombeaux consacrés aux trois dynasties de califes, de soudans et de sultans qui, depuis l’an 1000, ont gouverné l'Égypte. L’un des obélisques de l’ancien temple du soleil est resté seul debout dans cette plaine, comme une sentinelle oubliée; il se dresse au milieu d’un bouquet touffu de palmiers et de sycomores, et reçoit toujours le premier regard du dieu que l’on adorait jadis à ses pieds.
L’aurore, en Égypte, n’a pas ces belles teintes vermeilles qu’on admire dans les Cyclades ou sur les côtes de Candie; le soleil éclate tout à coup au bord du ciel, précédé seulement d’une vague lueur blanche; quelquefois il semble avoir peine à soulever les longs plis d’un linceul grisâtre, et nous apparaît pâle et privé de rayons, comme l’Osiris souterrain; son empreinte décolorée attriste encore le ciel aride, qui ressemble alors, à s’y méprendre, au ciel couvert de notre Europe, mais qui, loin d’amener la pluie, absorbe toute humidité. Cette poudre épaisse qui charge
se trouve dans les Poésies diverses de Théophile Gautier (Melancholia,
1834) : & Dans le fond du tableau sur lhorigon sans borne — Le vieux père Océan lève sa face morne — HE dans le bleu cristal de son profond miroir — Réfléchit les rayons d’un grand soleil tout noir. » L'image a
connu une fortune littéraire assez étonnante, de Hugo (La Bouche d’'Ombre, 1855) à Baudelaire (Poèmes en prose, 36), Rimbaud (Poésies, L’éclatante victoire de Sarrebruck) et Marcel Proust (Swann: « Quand... Je le voyais [il s’agit du clocher de Saint-Hilaire] flamboyer comme un soleil noir »).
1.. Nous sommes ici peut-être sur la frontière entre le simple pittoresque fantastique et le rêve mystique. On ne peut manquer en tout cas de remarquer la réunion ici, sous l’égide du « soleil noir » de Dürer, des deux patries mystiques de Gérard, l’Orient et l'Allemagne (cf. à ce sujet notre Introduction générale).
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l’horizon ne se découpe jamais en frais nuages comme nos brouillards : à peine le soleil, au plus haut point de sa force, parvient-il à percer l'atmosphère cendreuse sous la forme d’un disque rouge, qu’on croirait sorti des forges libyques du dieu Phta. On comprend alors cette mélancolie profonde de la vieille Égypte, cette préoccupation fréquente de la souffrance et des tombeaux que les monuments nous transmettent. C’est Typhon qui triomphe pour un temps des divinités bienfaisantes: il irrite les yeux, dessèche les poumons, et jette des nuées d’insectes sur les champs et sur les vergers.
Je les ai vus passer comme des messagers de mort et de famine, l’atmosphère en était chargée, et regardant audessus de ma tête, faute de point de comparaison, je les prenais d’abord pour des nuées d’oiseaux. Abdallah, qui était monté en même temps que moi sur la terrasse, fit un cercle dans l’air avec le long tuyau de son chibouk, et il en tomba deux ou trois sur le plancher. Il secoua la tête en regardant ces énormes cigales vertes et roses, et me dit : — Vous n’en avez jamais mangé ?
Je ne pus m'empêcher de faire un geste d’éloignement pour une telle nourriture, et cependant, si on leur ôte les ailes et les pattes, elles doivent ressembler beaucoup aux crevettes de l'Océan.
« C’est une grande ressource dans le désert, me dit Abdallah; on les fume, on les sale, et elles ont, à peu de chose près, le goût du hareng saur; avec de la pâte de dourah, cela forme un mets excellent.
— Mais à ce propos, dis-je, ne serait-il pas possible de me faire ici un peu de cuisine égyptienne ? Je trouve ennuyeux d'aller deux fois par jour prendre mes repas à Phôtel.
— Vous avez raison, dit Abdallah; il faudra prendre à votre service un cuisinier.
— Eh bien! est-ce que le harbarin ne sait rien faire ?
— Oh! rien. Il est ici pour ouvtir la porte et tenir la maison propre, voilà tout.
— Et vous-même, ne seriez-vous pas capable de mettre au feu un morceau de viande, de préparer quelque chose enfin ?
— C’est de moi que vous parlez ? s’écria Abdallah d’un ton profondément blessé; non, monsieur, je ne sais rien
de semblable.
__ C’est fâcheux, repris-je en ayant Pair de continuer une plaisanterie, nous aurions pu en outre déjeuner avec des sauterelles ce matin; mais, sérieusement, je voudrais prendre mes repas ici. Il y 2 des bouchers dans la ville, des marchands de fruits et de poisson... Je ne vois pas que -ma prétention soit si extraordinaire.
— Rien de plus simple, en eflet : prenez un cuisinier. Seulement, un cuisinier européen vous coûtera un talari ! par jour. Encore les beys, les pachas et les hôteliers euxmêmes ont-ils de la peine à s’en procurer.
— J'en veux un qui soit de ce pays-ci, et qui me prépare les mets que tout le monde mange.
__ Fort bien, nous pourrons trouver cela chez M. Jean. C'est un de vos compatriotes qui tient un cabaret dans le quartier cophte, et chez lequel se réunissent les gens sans place. »