‹ Gerard De NervalChapitre 61 sur 319 · MONSIEUR JEAN · texte numérisé non relu

MONSIEUR JEAN

M. Jean est un débris glorieux de notre armée d'Égypte. Il a été l’un des trente-trois Français qui prirent du service dans les mamelouks après la retraite de lexpédition. Pendant quelques années, il a eu comme les autres un palais, des femmes, des chevaux, des esclaves ? : à l’époque de la destruction de cette puissante milice, il fut épargné comme Français; mais, rentré dans la vie civile, ses richesses se fondirent en peu de temps. Il imagina de vendre publiquement du vin, chose alors nouvelle en Égypte, où les chrétiens et les juifs ne s’enivraient que d’eau-de-vie,

1. Écu d'Autriche, d’une valeur de cinq francs, qui avait cours en Égypte.

2. Est-ce un souvenir de l’Iinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand, qui parle effectivement de ces Français qui «portaient de longues robes de soie, de beaux turbans, de superbes armes, avaient un barem, des esclaves, des chevaux de première classe » ? D’après une lettre à son père (n° 94), le cuisinier de Gérard était « #n brave homme nommé Mansour, ancien Mamelouk de la Grande Armée, à qui nous donnons quatre piastres c’est-à-dire 20 Sous par jour ».

d’arak, et d’une certaine bière nommée bouza. Depuis lors, les vins de Malte, de Sytie et de Archipel firent concurrence aux Spiritueux, et les musulmans du Caire ne parurent pas s’offenser de cette innovation.

M. Jean admira la résolution que j'avais prise d'échapper à la vie des hôtels; mais, me dit-il, vous aurez de la peine à vous monter une maison. Il faut, au Caire, prendre autant de serviteurs qu’on à de besoins différents. Chacun d’eux met Son amOur-propre à ne faire qu’une seule chose, et d’ailleurs ils sont si paresseux, qu'on peut douter que ce soit un calcul. Tout détail compliqué les fatigue ou leur échappe, et ils vous abandonnent même, pour la plupart, dès qu’ils ont gagné de quoi passer quelques jours sans rien faire.

« Mais comment font les gens du pays ?

— Oh l'ils les laissent s’en donner à leur aise, et prennent deux ou trois personnes pour chaque emploi. Dans tous les cas, un effendi à toujours avec lui son secrétaire (Æharibessir), son trésorier (klazindar), son porte-pipe (#chiboukji), le se/kdar pour porter ses armes, le seradjbachi pour tenir son cheval, le Æzhwedji-bachi pour faire son café partout où il s’arrête, sans compter les yzwaks pour aider tout ce monde. À l’intérieur, il en faut bien d’autres; car le portier ne consentirait pas à prendre soin des appartements, ni le cuisinier à faire le café; il faut avoir jusqu’à un certain porteur d’eau à ses gages. Il est vrai qu’en leur distribuant une piastre ou une piastre et demie, c’est-à-dire de vingtcinq à trente centimes par jour, on est regardé par chacun de ces fainéants comme un patron très magnifique.

— Eh bien ! dis-je, tout ceci est encore loin des soixante piastres qu’il faut payer journellement dans les hôtels,

— Maïs c’est un tracas auquel nul Européen ne peut résister.

— J’essayerai, cela m’instruira.

— Ils vous feront une nourriture abominable.

— Je ferai connaissance avec les mets du pays.

— 1l faudra tenir un livre de comptes et discuter les prix de tout.

— Cela m’apprendra la langue.

— Vous pouvez essayer, du reste; je vous enverrai les plus honnêtes, vous choisirez.

— Est-ce qu’ils sont très voleurs ?

— Carotteurs tout au plus, me dit le vieux soldat,

par un ressouvenir du langage militaire : voleurs ! des Égyptiens... ils n’ont pas assez de courage. »

Je trouve qu’en général ce pauvre peuple d'Égypte est trop méprisé par les Européens. Le Franc du Caire, qui partage aujourd’hui les privilèges de la race turque, en prend aussi les préjugés. Ces gens sont pauvres, ignorants sans nul doute, et la longue habitude de l'esclavage les maintient dans une sorte d’abjection. Ils sont plus rêveurs qu’actifs, et plus intelligents qu'industrieux; mais je les crois bons et d’un caractère analogue à celui des Hindous, ce qui peut-être tient aussi à leur nourriture presque exclusivement végétale. Nous autres carnassiers, nous respectons fort le Tartare et le Bédouin, nos pareils, et nous sommes portés à abuser de notre énergie à l'égard des populations moutonnières. |

Après avoir quitté M. Jean, je traversai la place de lV'Esbekieh, pour me rendre à l’hôtel Domergue. C’est, comme on sait, un vaste champ situé entre l’enceinte de la ville et la première ligne des maisons du quartier cophte et du quartier franc. Il y a là beaucoup de palais et d'hôtels splendides. On distingue surtout la maison où fut assassiné Kléber, et celle où se tenaient les séances de l’Institut d'Égypte. Un petit bois de sycomores et de Jgwiers de Pharaon * se rattache au souvenir de Bonaparte, qui les fit planter. À l’époque de l’inondation, toute cette place est couverte d’eau et sillonnée par des canges et des djermes ? peintes et dorées appartenant aux propriétaires des maisons voisines. Cette transformation annuelle d’une place publique en lac d'agrément n'empêche pas qu’on n’y trace des

jardins et qu’on y creuse des canaux dans les temps otdinaires. Je vis là un grand nombre de fe//abs qui travaillaient à une tranchée; les hommes piochaient la terre, et les femmes en emportaient de lourdes charges dans des couffes de paille de riz. Parmi ces dernières, il y avait plusieurs jeunes filles, les unes en chemises bleues, et celles de moins de huit ans entièrement nues, comme on les voit du reste dans les villages aux bords du Nil. Des inspecteurs armés de bâtons surveillaient le travail, et frappaient de temps

en temps les moins actifs. Le tout était sous la direction

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