‹ Gerard De NervalChapitre 66 sur 319 · Personnage du Troïlus et Cressida de Shakespeare · texte numérisé non relu

Personnage du Troïlus et Cressida de Shakespeare

lParrière-cour, réunissait des Cophtes et des Grecs, qui venaient se rafraîchir et se reposer de temps en temps des émotions de la fête.

M. Jean m'apprit que je venais d’assister à une cérémonie de chant, ou z/kr, en l’honneur d’un saint derviche enterré dans la mosquée voisine. Cette mosquée étant située dans le quartier cophte, c’étaient des personnes riches de cette religion qui faisaient chaque année les frais de la solennité; ainsi s’expliquait le mélange des turbans noirs avec ceux des autres couleurs. D'ailleurs, le bas peuple chrétien fête volontiers certains derviches, où santons, religieux dont les pratiques bizarres n’appartiennent souvent à aucun culte déterminé, et remontent peut-être aux superstitions de l’antiquité.

En effet, lorsque je revins au lieu de la cérémonie, où M. Jean voulut bien m’accompagner, je trouvai que la scène avait pris un caractère plus extraordinaire encore. Les trentes derviches se tenaient par la main avec une sorte de mouvement de tangage, tandis que les quatre coryphées ou ?/kkers entraient peu à peu dans une frénésie poétique moitié tendre, moitié sauvage: leur chevelure aux longues boucles, conservée contre l’usage arabe, flottait au balancement de leurs têtes, coiffées non du tatbouch, mais d’un bonnet de forme antique, pareil au pétase romain; leur psalmodie bourdonnante prenait par instants un accent dramatique; les vers se répondaient évidemment, et la pantomime s’adressait avec tendresse et plainte à je ne sais quel objet d’amour inconnu. Peutêtre était-ce ainsi que les anciens prêtres de l'Égypte célébraient les mystères d’Osiris retrouvé ou perdu; telles sans doute étaient les plaintes des corybantes ou des cabires, et ce chœur étrange de derviches hurlant et frappant la terre en cadence obéissait peut-être encore à cette vieille tradition de ravissements et d’extases qui jadis résonnait sur tout ce rivage oriental, depuis les oasis d’Ammon jusqu’à la froide Samothrace. À les entendre seulement, je sentais mes yeux pleins de larmes, et l’enthousiasme gagnait peu à peu tous les assistants.

M. Jean, vieux sceptique de l’armée républicaine, ne partageait pas cette émotion; il trouvait cela fort ridicule, et m'assura que les musulmans eux-mêmes prenaient ces derviches en pitié. « C’est le bas peuple qui les encourage, me disait-il; autrement, rien n’est moins conforme au

mahométisme véritable, et même, dans toute supposition, ce qu’ils chantent n’a pas de sens. » Je le priai néanmoins de m’en donner l’explication. « Ce n’est rien, me dit-il; ce sont des chansons amoureuses qu’ils débitent on ne sait à quel propos; j’en connais plusieurs; en voici une qu’ils ont chantée :

« Mon cœur est troublé par l’amour; — ma paupière ne se ferme plus ! — Mes yeux reverront-ils jamais le bien-aimé ?

« Dans l’épuisement des tristes nuits, l’absence fait mourir espoir; — mes larmes roulent comme des perles, — et mon cœur est embrasé !

« O colombe, dis-moi — pourquoi tu te lamentes ainsi; — labsence te fait-elle aussi gémir — ou tes ailes manquentelles d’espace ?

« Elle répond : Nos chagrins sont pareils; — je suis consumée par l’amour; — hélas | c’est ce mal aussi, — l’absence de mon

bien-aimé, qui me fait gémir !.

« Et le refrain dont les trente derviches accompagnent ces couplets est toujours le même : « Il n’y a de Dieu que Dieu ! »

— Il me semble, dis-je, que cette chanson peut bien s'adresser en effet à la Divinité; c’est de l’amour divin qu’il est question sans doute.

— Nullement; on les entend, dans d’autres couplets, comparer leur bien-aimée à la gazelle de l'Yémen, lui dire qu’elle à la peau fraîche et qu’elle à passé à peine le temps de boire le lait... C’est, ajouta-t-il, ce que nous appellerions des chansons grivoises. »

Je n'étais pas convaincu; je trouvais bien plutôt aux autres vers qu’il me cita une certaine ressemblance avec le Cantique des Cantiques. « Du reste, ajouta M. Jean, vous les verrez encore faire bien d’autres folies aprèsdemain, pendant la fête de Mahomet; seulement je vous conseille de prendre alors un costume atabe, car la fête coïncide cette année avec le retour des pèlerins de la Mecque, et parmi ces derniers il y a beaucoup de Moghra-

1. Extrait, assez exactement traduit, d’une chanson citée en anglais par W. Lane (III, 24) ainsi que celle plus loin résumée par M. Jean. La comparaison avec le Cantique des Cantiques se trouve aussi dans Lane.

bins (musulmans de l’ouest) qui n’aiment pas les habits francs, surtout depuis la conquête d’Alger. »

Je me promis de suivre ce conseil, et je repris en compagnie du barbarin le chemin de mon domicile. La fête devait encore se continuer toute la nuit.

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