‹ Gerard De NervalChapitre 65 sur 319 · LES DERVICHES · texte numérisé non relu

LES DERVICHES

Quand je sortis de chez le consul, la nuit était déjà avancée; le barbarin m’attendait à la porte, envoyé par Abdallah, qui avait jugé à propos de se coucher; il n’y avait rien à dire : quand on a beaucoup de valets, ils se partagent la besogne, c’est naturel. Au reste, Abdallah ne se fût pas laissé ranger dans cette dernière catégorie | Un drogman est à ses propres yeux un homme instruit,

1841, p. 268 : « Notes d’une excursion en Turquie: Les rayas paient un barach ou capitation distincte de l'impôt qui se lève sur les Tures, et ils sont souris en outre à mille avanies. » (Cité par G. Rouger.) Cet article est mentionné par Gérard dans le Carnet du Voyage en Orient.

un philologue, qui consent à mettre sa science au service du voyageur; il veut bien encore remplir le rôle de cicerone, il ne repousserait pas même au besoin les aimables attributions du seigneur Pandarus ! de Troie: mais là s'arrête sa spécialité; vous en avez pour vingt piastres par jour |

Au moins faudrait-il qu’il fût toujours là pour vous expliquer toute chose obscure. Ainsi j'aurais voulu savoir le motif d’un certain mouvement dans les rues, qui m’étonnait à cette heure de la nuit. Les cafés étaient ouverts et remplis de monde; les mosquées, illuminées, retentissaient de chants solennels, et leurs minarets élancés portaient des Le de lumière; des tentes étaient dressées sur la place de l’Esbekieh, et l’on entendait partout les sons du tambour et de la flûte de roseau. Après avoir quitté la place et nous être engagés dans les rues, nous eûmes peine à fendre la foule qui se pressait le long des boutiques, ouvertes comme en plein jour, éclairées chacune par des centaines de bougies, et parées de festons et de guirlandes en papier d’or et de couleur. Devant une petite mosquée située au milieu de la rue, il y avait un immense candélabre portant une multitude de petites lampes de verre en pyramide, et, à l’entour, des grappes suspendues de lanternes. Une trentaine de chanteurs, assis en ovale autour du candélabre, semblaient former le chœur d’un chant dont quatre autres, debout au milieu d’eux, entonnaient successivement les strophes; il y avait de la douceur et une sorte d’expression amoureuse dans cet hymne nocturne qui s’élevait au ciel avec ce sentiment de mélancolie consacré chez les Orientaux à la joie comme à la tristesse.

Je m'’arrêtais à l’écouter, malgré les instances du barbarin, qui voulait m’entrainer hors de la foule, et d’ailleurs je remarquais que la majorité des auditeurs se composait de Cophtes, reconnaissables à leur turban noir; il était donc clair que les Turcs admettaient volontiers la présence des chrétiens à cette solennité.

Je songeai fort heureusement que la boutique de M. Jean n’était pas loin de cette rue, et je parvins à faire comprendre au barbarin que je voulais y être conduit. Nous trouvâmes l’ancien mamelouk fort éveillé et dans le plein exercice de son commerce de liquides. Une tonnelle, au fond de

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