LA CARAVANE DE LA MECQUE
Je sortis enfin de chez le barbier, transfiguré, ravi, fier de ne plus souiller une ville pittoresque de l’aspect d’un paletot-sac et d’un chapeau rond. Ce dernier ajustement parait si ridicule aux Orientaux, que dans les écoles on conserve toujours un chapeau de Franc pour en coiffer les enfants ignorants ou indociles : c’est le bonnet d’âÂne de l’écolier turc.
Il s’agissait de ce moment d’aller voir l’entrée des pèlerins, qui s’opérait déjà depuis le commencement du jour, mais qui devait durer jusqu’au soir. Ce n’est pas peu de chose que trente mille personnes environ venant tout à coup enfler la population du Caire; aussi les rues des quartiers musulmans étaient-elles encombrées. Nous parvinmes à gagner Bab-el-Fotouh, c’est-à-dire la porte de la Victoire. Toute la longue rue qui y mène était garnie de spectateurs que les troupes faisaient ranger. Le son des trompettes, des cymbales et des tambours réglait la marche du cortège, où les diverses nations et sectes se distinguaient par des trophées et des drapeaux. Pour moi, j'étais en proie à la préoccupation d’un vieil opéra bien célèbre au temps de l'empire; je fredonnais la Marche des chameaux ?, et je m'attendais toujours à voir paraître le brillant Saint-Phar. Les longues files de dromadaires attachés l’un derrière l’autre, et montés par des Bédouins aux longs fusils, se suivaient cependant avec quelque monotonie, et ce ne fut que dans la campagne que nous pümes saisir l’ensemble d’un spectacle unique au monde.
C'était comme une nation en marche qui venait se fondre dans un peüple immense, garnissant à droite les
1. Ce chapitre doit beaucoup au livre de William Lane CET) La version de La Silhouette comprenait des chapitres directement traduits ou adaptés de Lane, dont un, voisin de celui-ci, est intitulé La Fête de Mahomet (cf. var.).
2. Air d’un opéra de Grétry, La Caravane du Caire, 1784 (IL, 5) dont le héros se nomme Saint-Phar.
mamelons voisins du Mokatam, à gauche les milliers d’édifices ordinairement déserts de la Ville des Morts; le faîte crénelé des murs et des tours de Saladin, rayés de bandes jaunes et rouges, fourmillait aussi de spectateurs; il n’y avait plus là de quoi penser à l’opéra ni à la fameuse caravane que Bonaparte vint recevoir et fêter à cette même porte de la Victoire. Il me semblait que les siècles remontaient encore en arrière, et que j’assistais à une scène du temps des croisades. Des escadrons de la garde du viceroi # espacés dans la foule, avec leurs cuirasses étincelantes et leurs casques chevaleresques, complétaient cette illusion. Plus loin encore, dans la plaine où serpente le Calish, on voyait des milliers de tentes bariolées, où les pèlerins s’arrêtaient pour se rafraîchir; les danseurs et les chanteurs ne manquaient pas non plus à la fête, et tous les musiciens du Caire rivalisaient de bruit avec les sonneurs de trompe et les timbaliers du cortège, orchestre monstrueux juché sur des chameaux.
On ne pouvait rien voir de plus barbu, de plus hérissé et de plus farouche que l’immense cohue des Moghrabins, composée des gens de Tunis, de Tripoli, de Maroc et aussi de nos compatriotes d'Alger. L'entrée des Cosaques à Paris en 1814 n’en donnerait qu’une faible idée. C'était aussi parmi eux que se distinguaient les plus nombreuses confréries de santons et de derviches, qui hurlaient toujours avec enthousiasme leurs cantiques d’amour entremêlés du nom d’Allah. Les drapeaux de mille couleurs, les hampes chargées d’attributs et d’armures, et çà et là les émirs et les cheiks en habits somptueux, aux chevaux caparaçonnés, ruisselants d’or et de pierreries, ajoutaient à cette marche un peu désordonnée tout l’éclat que l’on peut imaginer. C'était aussi une chose fort pittoresque que les nombreux palanquins des femmes, appareils singuliers, figurant un lit surmonté d’une tente et posé en travers sut le dos d’un chameau. Des ménages entiers semblaient groupés à l’aise avec enfants et mobilier dans ces pavillons, garnis de tentures brillantes pour la pee
Vers les deux tiers de la journée, le bruit des canons de la citadelle, les acclamations et les trompettes annoncèrent que le Mabmil 1, espèce d’arche sainte qui renferme
r. Litière vide participant au pèlerinage de la Mecque comme symbole du pouvoir royal.
la robe de drap d’or de Mahomet, était arrivé en vue de la ville. La plus belle partie de la caravane, les cavaliers les plus magnifiques, les santons les plus enthousiastes, laristocratie du turban, signalée par la couleur verte, entourait ce palladium de l’Islam. Sept ou huit dromadaires venaient à la file, ayant la tête si richement ornée et empanachée, couverts de harnais et de tapis si éclatants, que, sous ces ajustements qui déguisaient leurs formes, ils avaient l’air des salamandres ou des dragons qui servent de monture aux fées. Les premiers portaient de jeunes timbaliers aux bras nus, qui levaient et laissaient tomber leurs baguettes d’or du milieu d’une gerbe de drapeaux flottants disposés autour de la selle. Ensuite venait un vieillard symbolique à longue barbe blanche, couronné de feuillages, assis sur une espèce de char doré, toujours à dos de chameau, puis le Mahmil, se composant d’un riche pavillon en forme de tente carrée, couvert d'inscriptions brodées, surmonté au sommet et à ses quatre angles d'énormes boules d’argent.
De temps en temps le Mahmil s’arrêtait, et toute la foule se prosternait dans la poussière en courbant le front sur les mains. Une escorte de cavasses avait grand’peine à repousser les nègres, qui, pus fanatiques que les autres musulmans, aspiraient à se faire écraser par les chameaux: de larges volées de coups de bâton leur conféraient du moins une certaine portion de martyre. Quant aux santons, espèce de saints plus enthousiastes encore que les derviches et d’une orthodoxie moins reconnue, on en voyait plusieurs qui se perçaient les joues avec de longues pointes et marchaient ainsi couverts de sang; d’autres dévoraient des serpents vivants, et d’autres encore se remplissaient la bouche de charbons allumés. Les femmes ne prenaient que peu de part à ces pratiques, et l’on distinguait seulement, dans la foule des pèlerins, des troupes d’almées attachées à la caravane qui chantaient à l’unisson leurs longues complaintes gutturales, et ne craignaient pas de montrer sans voile leur visage tatoué de bleu et de rouge et leur nez percé de lourds anneaux.
Nous nous mêlâmes, le peintre et moi, à la foule variée qui suivait le Mahmil, criant Allah ! comme les autres aux diverses stations des chameaux sacrés, lesquels, balançant majestueusement leurs têtes parées, semblaient ainsi bénir la foule avec leurs longs cols recourbés et leurs hennissements étranges. À l’entrée de la ville, les salves de canon
recommencèrent, et l’on prit le chemin de la citadelle à travers les rues, pendant que la caravane continuait d’emplir le Caire de ses trente mille fidèles, qui avaient le droit désormais de prendre le titre d’hadis.
On ne tarda pas à gagner les grands bazars et cette immense rue Salahieh, où les mosquées d’El-Hazar, El Moyed et le Moristan étalent leurs merveilles d’architecture et lancent au ciel des gerbes de minarets entremélés de coupoles. À mesure que l’on passait devant chaque mosquée, le cortège s’amoindrissait d’une partie des pèlerins et des montagnes de babouches se formaient aux portes, chacun n’entrant que les pieds nus. Cependant le Mahmil ne s’arrêtait pas; il s’engagea dans les rues étroites qui montent à la citadelle, et y entra par la porte du nofd, au milieu des troupes rassemblées et aux acclamations du peuple réuni sur la place de Roumelieh. Ne pouvant pénétrer dans l’enceinte du palais de Méhémet-Ali, palais neuf, bâti à la turque et d’un assez médiocre effet, je me rendis sur la terrasse d’où l’on domine tout le Caire. On ne peut rendre que faiblement l’effet de cette perspective, lune des plus belles du monde; ce qui surtout saisit l’œil sur le premier plan, c’est l’immense développement de la mosquée du sultan Hassan, rayée et bariolée de rouge, et qui conserve encore les traces de la mitraille française depuis la fameuse révolte du Caire 1. La ville occupe devant vous tout l’horizon, qui se termine aux verts ombrages de Choubrah; à droite, c’est toujours la longue cité des tombeaux musulmans, la campagne d’Héliopolis et la vaste plaine du désert arabique interrompue par la chaîne du Mokatam; à gauche, le cours du Nil aux eaux rougeîtres, avec sa maigre bordure de dattiers et de sycomores. Boulac au bord du fleuve, servant de port au Caire qui en est éloigné d’une demi-lieue; l’île de Roddah, verte et fleurie, cultivée en jardin anglais et terminée par le bâtiment du Nilomètre, en face des riantes maisons de campagne de Gizeh; au-delà, enfin, les pyramides, posées sur les derniers versants de la chaîne libyque, et vers le sud encore, à Saccarah, d’autres pyramides entremêlées d’hypogées; plus loin, la forêt de palmiers qui couvre les ruines de Memphis, et sur la rive opposée du fleuve, en revenant vers la