‹ Gerard De NervalChapitre 71 sur 319 · Le soulèvement éphémère du 21 octobre · texte numérisé non relu

Le soulèvement éphémère du 21 octobre

ville, le vieux Caire, bâti par Amrou à la place de l’ancienne Babylone d'Égypte, à moitié caché par les arches d’un immense aqueduc, au pied duquel s’ouvre le Calish, qui côtoie ‘la plaine des tombeaux de Karafeh.

Voilà l'immense panorama qu’animait laspect d’un peuple en fête fourmillant sur les places et parmi les campagnes voisines. Mais déjà la nuit était proche, et le soleil avait plongé son front dans les sables de ce long ravin du désert d’Ammon que les Arabes appellent wer Sans eau ; On ne distinguait plus au loin que le cours du Nil, où des milliers de canges traçaient des réseaux argentés comme aux fêtes des Ptolémées. Il faut redescendre, il faut détourner ses regards de cette antiquité muette dont un sphinx, à demi spar dans les sables, garde les secrets éternels; voyons si les splendeurs et les croyances de lIslam repeupleront suffisamment la double solitude du désert et des tombes, ou s’il faut pleurer encore sur un poétique passé qui s’en va. Ce moyen Âge arabe, en retard de trois siècles, est-il prêt à crouler à son tour, comme a fait l’antiquité grecque, au pied insoucieux des monuments de Pharaon ?

Hélas |! en me retournant, j’apercevais au-dessus de ma tête les dernières colonnes rouges du vieux palais de Saladin. Sur les débris de cette architecture éblouissante de hardiesse et de grâce, mais frêle et passagère, comme celle des génies, on a bâti récemment une construction carrée, toute de marbre et d’albâtre, du reste sans élégance et sans caractère, qui à l’air d’un marché aux grains et qu’on prétend devoir être une mosquée. Ce sera une mosquée en effet, comme la Madeleine est une église : les architectes modernes ont toujours la précaution de bâtir à Dieu des demeures qui puissent servir à autre chose quand on ne croira plus en lui.

Cependant le gouvernement paraissait avoir célébré l’arrivée du Mahmil à la satisfaction générale; le pacha et sa famille avaient reçu respectueusement la robe du prophète rapportée de la Mecque, l’eau sacrée du puits de Zemzem et autres ingrédients du pèlerinage; on avait montré la robe au peuple à la porte d’une petite mosquée située derrière le palais, et déjà l’illumination de la ville produisait un effet magnifique du haut de la plate-forme. Les grands édifices ravivaient au loin, par des illuminations, leurs lignes d’architecture perdues dans l’ombre; des

LESs FEMMES DU,CAIRE 189

chapelets de lumières ceignaient les dômes des mosquées, et les minarets revêtaient de nouveau ces colliers lumineux que j'avais remarqués déjà; des versets du Coran brillaient sur le front des édifices, tracés partout en verres de couleur. Je me hâtai, après avoir admiré ce spectacle, de gagner la place de lEsbekieh, où se passait la plus belle paitie de la fête.

Les quartiers voisins resplendissaient de léclat des boutiques; les pâtissiers, les frituriers et les marchands de fruits avaient envahi tous les rez-de-chaussée; les confiseurs étalaient des merveilles de sucrerie sous forme d’édifices, d'animaux et autres fantaisies. Les pyramides et les girandoles de lumières éclairaient tout comme en plein jour; de plus, on promenait sur des cordes tendues de distance en distance de petits vaisseaux illuminés, souvenir peut-être des fêtes Isiaques, conservé comme tant d’autres par le bon peuple égyptien. Les pèlerins, vêtus de blanc pour la plupart et plus hâlés que les gens du Caire, recevaient partout une hospitalité fraternelle. C'est au midi de la place, dans la partie qui touche au quartier franc, qu’avaient lieu les principales réjouissances; des tentes étaient élevées partout, non seulement pour les cafés, mais pour les z/kr ou réunions de chanteurs dévots; de grands mâts pavoisés et supportant des lustres servaient aux exercices des derviches tourneurs, qu’il ne faut pas confondre avec les hurleurs, chacun ayant sa manière d’arriver à cet état d’enthousiasme qui leur procure des visions et des extases : c’est autour des mâts que les premiers tournaient sur eux-mêmes en criant seulement d’un ton étouffé Allah zheyt ! c’est-à-dire « Dieu vivant ! » Ces mâts, dressés au nombre de quatre sur la même ligne, s'appellent sérys. Ailleurs, la foule se pressait pour voir des jongleurs, des danseurs de corde, ou pour écouter les rhapsodes (schayërs) qui récitent des portions du roman d’Abou-Zeyd 1. Ces narrations se poursuivent chaque soir dans les cafés de la ville, et sont toujours, comme nos feuilletons de journaux, interrompues à l'endroit le plus saillant, afin de ramener le lendemain au même café des habitués avides de péripéties nouvelles.

Les balançoires, les jeux d’adresse, les caragheuz les plus

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