Titre militaire désignant ladjoint du bey
donne bonne opinion de vous. Je vais lui dire que vous venez vous fixer dans le pays, et que vous êtes disposé à monter richement votre maison. »
Les paroles d’Abdallah parurent faire une impression favorable sur Abd-el-Kérim, qui m’adressa quelques mots de politesse en mauvais italien.
La figure fine et distinguée, l’œil pénétrant et les manières SRE ar d’Abd-el-Kérim faisaient trouver naturel qu’il ît les honneurs de son palais, où pourtant il se livrait À un si triste commerce. Il y avait chez lui un singulier mélange de l’affabilité d’un prince et de la résolution impitoyable d’un forban. Il devait dompter les esclaves par l'expression fixe de son œil mélancolique, et leur laisser, même les ayant fait souffrir, le regret de ne plus lavoir pour maître. Il est bien évident, me disais-je, que la femme qui me sera vendue ici aura été éprise d’Abd-el-Kérim. N'importe; il y avait une fascination telle dans son regard, que je compris qu’il n'était guère possible de ne pas faire affaire avec lui.
La cour carrée, où se promenait un grand nombre de Nubiens et d’Abyssiniens, offrait partout des portiques et des galeries supérieures d’une architecture élégante; de vastes moucharabys en menuiserie tournée surplombaient un vestibule d’escalier décoré d’arcades moresques, par lequel on montait à l’appartement des plus belles esclaves.
Beaucoup d’acheteurs * étaient entrés déjà et examinaient les noirs plus ou moins foncés réunis dans la couf; on les faisait marcher, on leur frappait le dos et la poitrine, on leur faisait tirer la langue. Un seul de ces jeunes gens, vêtu d’un machlah rayé de jaune et de bleu, avec les cheveux tressés et tombant à plat comme une coiffure du moyen âge, portait au bras une lourde chaîne qu’il faisait résonner en marchant d’un pas fier; c'était un Abyssinien de la nation des Gallas, pris sans doute à la guerre.
Il y avait autour de la cour plusieurs salles basses, habitées par des négresses, comme j’en avais vu déjà, insoucieuses et folles la plupart, riant à tout propos; une autre femme cependant, drapée dans une couverture jaune,
leurait en cachant son visage contre une colonne du vesti- Los. La morne sérénité du ciel et les lumineuses broderies que traçaient les rayons du soleil jetant de longs angles dans la cour protestaient en vain contre cet éloquent désespoir; je m’en sentais le cœur navté.
Je passai derrière le pilier, et, bien que sa figure fût cachée, je vis que cette femme était presque blanche; un petit enfant se pressait contre elle à demi enveloppé dans le manteau.
Quoi qu’on fasse pour accepter la vie orientale, on se sent Français. et sensible dans de pareils moments. J'eus un instant l’idée de la racheter si je pouvais, et de lui donner la liberté 1.
« Ne faites pas attention à elle, me dit Abdallah; cette femme est l’esclave favorite d’un effendi qui, pour la punir d’une faute, l’envoie au marché, où l’on fait semblant de vouloir la vendre avec son enfant. Quand elle aura passé ici quelques heures, son maître viendra la reprendre et lui pardonnera sans doute. »
Ainsi la seule esclave qui pleurait là pleurait à la pensée de perdre son maitre; les autres ne paraissaient s’inquiéter que de la crainte de rester trop longtemps sans en trouver. Voilà qui parle, certes, en faveur du caractère des musulmans *, Comparez à cela le sort des esclaves dans les pays américains P | Il est vrai qu'en Égypte c’est le fellah seul qui travaille à la terre. On ménage les forces de l’esclave, a coûte cher, et on ne l’occupe guère qu’à des services
omestiques. Voilà lPimmense différence qui existe entre l’esclave des pays turcs et celui des chrétiens ? ©,