Allusion à un épisode du Voyage sentimental de Sterne
2. On avait publié, en 1787, les lettres de Mlle Aïssé, esclave circassienne achetée par le comte de Ferriol, ambassadeur à Constantinople, et amenée par lui à Paris. Ces lettres furent souvent réimprimées dans la suite, et étaient restées célèbres, comme en témoigne ici leur rapprochement avec la comédie de Térence. Rappelons que l’histoire de Mile Aïssé (1693-1733) est probablement la source d’un
bien entendu que je ne me flattais pas d’obtenir la vérité complète. Issue de nobles parents, enlevée toute petite au bord de la mer, chose qui serait invraisemblable aujourd’hui dans la Méditerranée, mais qui reste probable au point de vue des mers du Sud... Et d’ailleurs, d’où seraitelle venue ? Il n’y avait pas à douter de son origine malaise. Les sujets de l’empire ottoman ne peuvent être vendus sous aucun prétexte. Tout ce qui n’est pas blanc ou noir, en fait d’esclaves, ne peut donc appartenir qu’à l’Abyssinie ou à l’archipel indien.
Elle avait été vendue à un cheik très vieux du territoire de la Mecque. Ce cheik étant mort, des marchands de la caravane l’avaient emmenée et exposée en vente au Caire.
Tout cela était fort naturel, et je fus heureux de croire en effet qu’elle n’avait pas eu d’autre possesseur avant moi que ce vénérable cheik glacé par l’âge. « Elle a bien dixhuit ans, me dit madame Bonhomme, mais elle est très forte, et vous l’auriez payée plus cher, si elle n’était pas d’une race qu’on voit rarement ici. Les Turcs sont gens d'habitude, il leur faut des Abyssiniennes ou des noires: soyez sûr qu’on l’a promenée de ville en ville sans pouvoir s’en défaire.
— Eh bien! dis-je, c’est donc que le sort voulait que je passasse là. Il m'était réservé d’influer sur sa bonne ou sa mauvaise fortune. »
Cette manière de voir, en rapport avec la fatalité orientale, fut transmise à l’esclave, et me valut son assentiment.
Je lui fis demander pourquoi elle mavait pas voulu manger le matin et si elle était de la religion hindoue. « Non, elle est musulmane, me dit madame Bonhomme après lui avoir parlé; elle n’a pas mangé aujourd’hui, parce que c’est jour de jeûne jusqu’au coucher du soleil. »
Je regrettai qu’elle n’appartint pas au culte brahmanique pour lequel j’ai toujours eu un faible; quant au langage, elle s’exprimait dans l’arabe le plus pur, et n’avait conservé de sa langue primitive que le souvenir de quelques chansons Où pantouns, que je me promis de lui faire répéter.
roman de labbé Prévost (cf. E. Bouvier : La Genèse de « l'Histoire d’une Grecque moderne » dans Revue d'Histoire littéraire, avril-juin 1948).
1. Les pantoums malais étaient à la mode aux alentours de 1830 et dans les années suivantes. L’un d’entre eux, qu’on trouve dans les notes des Orientales de Hugo (1829) et dans la Bibliothèque Choisie
« Maïntenant, me dit madame Bonhomme, comment ferez-vous pour vous entretenir avec elle ?
— Madame, lui dis-je, je sais déjà un mot avec lequel on se montre content de tout; indiquez-m’en seulement un autre qui exprime le contraire. Mon intelligence suppléera au reste, en attendant que je m’instruise mieux.
— Est-ce que vous en êtes déjà au chapitre des refus ? me dit-elle.
— J'ai de l’expérience, répondis-je, il faut tout prévoir.
— Hélas ! me dit tout bas madame Bonhomme, ce terrible mot, le voilà : « Mafsch ! » cela comprend toutes les négations possibles. »
Alors je me souvins que l’esclave l'avait déjà prononcé avec moi.
L'ILE DE RODDAH
Le consul général m'avait invité à faire une excursion dans les environs du Caire. Ce n’était pas une offre à négliger, les consuls jouissant de privilèges et de facilités sans nombre pour tout visiter commodément. J'avais en outre l’avantage, dans cette promenade, de pe disposer d’une voiture européenne, chose rare dans le Levant. Une voiture au Caire est un luxe d’autant plus beau, qu’il est impossible de s’en servir pour circuler dans la ville; les souverains et leurs représentants auraient seuls le droit d’écraser les hommes et les chiens dans les rues, si l’étroitesse et la forme tortueuse de ces dernières leur permettaient d’en profiter. Mais le pacha lui-même est obligé de tenir ses remises près des portes, et ne peut se faire voiturer qu’à ses diverses maisons de campagne; alors rien n'est plus curieux que de voir un coupé ou une calèche du dernier goût de Paris ou de Londres portant sur le siège un cocher à turban, qui tient d’une main son fouet et
de l’autre sa longue pipe de cerisier.
(1830), est la source de l’un des sonnets des Chimères (A Madame Aguado. Cf. nos notes sur ce sonnet).
Je reçus donc un jour la visite d’un janissaire du consulat, qui frappa de grands coups à la porte avec sa grosse canne à pomme d’argent, pour me faire honneur dans le quartier. Il me dit que j'étais attendu au consulat pour l’excursion convenue. Nous devions partir le lendemain au point du jour; mais le consul ne savait pas que, depuis sa première invitation, mon logis de garçon était devenu un ménage, et je me demandais ce que je ferais de mon aimable compagne pendant une absence d’un jour entier. La mener avec moi eût été indiscret; la laisser seule avec le cuisinier et le portier était manquer à la prudence la plus vulgaire. Cela m’embarrassa beaucoup. Enfin je songeai qu’il fallait ou se résoudre à acheter des eunuques, ou se confier à quelqu'un. Je la fis monter sur un âne, et nous nous arrêtâmes bientôt devant la boutique de M. Jean. Je demandai à l’ancien mamelouk s’il ne connaissait pas quelque famille honnête à laquelle je pusse confier l’esclave pour un jour. M. Jean, homme de ressources, m’indiqua un vieux Cophte, nommé Mansour, qui, ayant servi plusieurs années dans l’armée française, était digne de confiance sous tous les rapports 1.
Mansour avait été mamelouk comme M. Jean, mais des mamelouks de l’armée française. Ces derniers, comme il me l’apprit, se composaient principalement de Cophtes qui, lors de la retraite de l’expédition d'Égypte, avaient suivi nos soldats. Le pauvre Mansour, avec plusieurs de ses camarades, fut jeté à l’eau à Marseille par la populace pour avoir soutenu le parti de l’empereur au retour des Bourbons; mais, en véritable enfant du Nil, il parvint à se sauver à la nage et à gagner un autre point de la côte 2.
Nous nous rendîmes chez ce brave homme, qui vivait avec sa femme dans une vaste maison à moitié écroulée : les plafonds faisaient ventre et menaçaient la tête des habitants; la menuiserie découpée des fenêtres s’ouvrait par places comme une guipure déchirée. Des restes de meubles et des haiïllons paraient seuls l’antique demeure, où la poussière et le soleil causaient une impression aussi morne
1. Selon Jean-Marie Carré (op. cit., II, p. 20) ce personnage serait le même dont parle le comte de Forbin dans son l’oyage au Levant. Mais le comte de Forbin l’avait rencontré en 1817 et il le dit Syrien.
2. Allusion à un incident réel, dont parle dans un de ses livres ur ami marseillais de Gérard (Joseph Méry, L’Assassinat, 1832).
que peuvent le faire la pluie et la boue pénétrant dans les plus pauvres réduits de nos villes. J’eus le cœur serré en songeant que la plus grande partie de la population du Caire habitait ainsi des maisons que les rats avaient abandonnées déjà comme peu sûres. Je n’eus pas un instant l’idée d’y laisser l’esclave, mais je priai le vieux Cophte et sa femme de venir chez moi. Je leur promettais de les prendre à mon service, quitte à renvoyer l’un ou l’autre de mes serviteurs actuels. Du reste, à une piastre et demie, ou 40 centimes par tête et par jour, il n’y avait pas encore de prodigalité. |
Ayant ainsi assuré la tranquillité de mon intérieur et opposé, comme les tyrans habiles, une nation fidèle à deux peuples douteux qui auraient pu s’entendre contre moi, je ne vis aucune difficulté à me rendre chez le consul. Sa voiture attendait à la porte, bourrée de comestibles, avec deux janissaires à cheval pour nous accompagner. Il y avait avec nous, outre le secrétaire de légation, un grave personnage en costume oriental, nommé le cheik Abou-Khaled, que le consul avait invité pour nous donner des explications; il parlait facilement l'italien, et passait
our un poète des plus élégants et des plus instruits dans a littérature arabe.
« C’est tout à fait, me dit le consul, un homme du temps passé. La réforme lui est odieuse, et pourtant il est difficile de voir un esprit plus tolérant. Il appartient à cette génération d’Arabes philosophes, vo/fairiens même pour ainsi dire, toute particulière à l'Égypte, et qui ne fut pas hostile à la domination française. »
Je demandai au cheik s’il y avait, outre lui, beaucoup de poètes au Caire. « Hélas ! dit-il, nous ne vivons plus au temps où, pour une belle pièce de vers, le souverain ordonnait qu’on remplit de sequins la bouche du poète, tant qu’elle en pouvait tenir. Aujourd’hui nous sommes seulement des bouches inutiles. À quoi servirait la poésie, sinon pour amuser le bas peuple dans les carrefours?
— Et pourquoi, dis-je, le peuple ne serait-il pas luimême un souverain généreux ? |
— Il est trop pauvre, répondit le cheik, et d’ailleurs son ignorance est devenue telle, qu’il n’apprécie plus que les romans délayés sans art et sans souci de la pureté du style. Il suffit d’amuser les habitués d’un café par des aventures sanglantes ou graveleuses. Puis, à l’endroit le plus intéres-
GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T. Il. 17
sant, le narrateur s’arrête, et dit qu’il ne continuera pas l’histoire qu’on ne lui ai donné telle somme; mais il rejette toujours le dénoûment au lendemain, et cela dure des semaines entières.
— Eh mais ! lui dis-je, tout cela est comme chez nous |
— Quant aux illustres poèmes d’Antar ou d’Abou- Zeyd 1, continua le cheik, on ne veut plus les écouter que dans les fêtes religieuses et par habitude. Est-il même sûr que beaucoup en comprennent les beautés ? Les gens de notre temps savent à peine lire. Qui croirait que les plüs savants, entre ceux qui connaissent l’arabe littéraire, sont aujourd’hui deux Français ?
— Il veut parler, me dit le consul, du docteur Perron et de M. Fresnel, consul de Djedda ?. Vous avez pourtant, ajouta-t-il en se tournant vers le cheik, beaucoup de saints ulémas à barbe blanche qui passent tout leur temps dans les bibliothèques des mosquées ?
— Est-ce apprendre, dit le cheik, que de rester toute sa vie, en fumant son narghilé, à relire un petit nombre des mêmes livres, sous prétexte que rien n’est plus beau et que la doctrine en est supérieure à toutes choses ? Autant vaut renoncer à notre passé glorieux et ouvtir nos esprits à la science des Francs. qui cependant ont tout appris de nous ! »
Nous avons quitté l’enceinte de la ville, laissé à droite Boulac et les riantes villas qui l’entourent, et nous roulions dans une avenue large et ombragée, tracée au milieu des cultures, qui traverse un vaste terrain cultivé, appartenant à Ibrahim. C’est lui qui a fait planter de dattiers, de mûriers et de figuiers de Pharaon toute cette plaine autrefois stérile, qui aujourd’hui semble un jardin. De grands bâtiments
1. Cycle de poèmes épiques. Gérard n’a guère utilisé les récits des conteurs du Caïre, mais il consacrera toute une partie des Nuits du Ramazan aux conteurs de Constantinople.
2. Après avoir exercé la médecine à Paris, le docteur Perron (1798- 1876), comme tant de ses contemporains, s’intéressa à l'Orient. En 1833, il se rendit en Égypte, où il devint le collaborateur de Clot-bey. Il séjourna ultérieurement en Algérie et devint un des principaux spécialistes de l’Islam. Il est l’auteur d’un livre De /’Égypte (1832) et d’une étude sur Les Femmes arabes avant et depuis l’Islamisme (1858). Fulgence Fresnel (1795-1855) était le frère du célèbre physicien. Élève de Silvestre de Sacy, il s’était spécialisé dans des recherches linguistiques et était depuis 1837 consul à Djeddah.
servant de fabriques occupent le centre de ces cultures À peu de distance du Nil. En les dépassant et tournant à droite, nous nous trouvâmes devant une arcade par où l’on descend au fleuve pour se rendre à l’île de Roddah.
Le bras du Nil semble en cet endroit une petite rivière qui coule parmi les kiosques et les jardins. Des roseaux touffus bordent la rive, et la tradition indique ce point comme étant celui où la fille de Pharaon trouva le berceau de Moïse. En se tournant vers le sud, on aperçoit à droite le port du vieux Caire, à gauche les bâtiments du Mekkias ou Nilomètre, entremêlés de minarets et de coupoles, qui forment la pointe de l’île.
Cette dernière n’est pas seulement une délicieuse résidence princière, elle est devenue aussi, grâce aux soins d’Ibrahim 1, le jardin des plantes du Caire. On peut penser que c’est justement l’inverse du nôtre; au lieu de concentrer la chaleur par des serres, il faudrait créer là des pluies, des froids et des brouillards artificiels pour conserver les plantes de notre Europe. Le fait est que, de tous nos atbres, on n’a pu élever encore qu’un pauvre petit chêne, qui ne donne pas même de gland. Ibrahim à été plus heureux dans la culture des plantes de l’Inde. C’est une tout autre végétation que celle de l'Égypte, et qui se montre frileuse déjà dans cette latitude. Nous nous promenâmes avec ravissement sous l’ombrage des tamarins et des baobabs; des cocotiers à la tige élancée secouaient çà et là leur feuillage découpé comme la fougère; mais à travers mille végétations étranges j’ai distingué, comme infiniment gracieuses, des allées de bambous formant rideau comme nos peupliers; une petite rivière serpentait parmi les gazons, où des paons et des flamants roses brillaient au milieu d’une foule d'oiseaux privés. De temps en temps, nous nous reposions à l’ombre d’une espèce de saule pleureur, dont le tronc élevé, droit comme un mât, répand autour de lui des nappes de feuillage fort épaisses; on croit être ainsi dans une tente de soie verte, inondée d’une douce lumière. Nous nous arrachâmes avec peine à cet horizon magique, à cette fraîcheur, à ces senteurs pénétrantes d’une autre partie du monde, où il semblait que nous fussions transportés par miracle; mais, en marchant au nord de l’île,