Ibtahim-pacha, fils de Mehemet-Ali
nous ne tardâmes pas à rencontrer toute une nature différente, destinée sans doute à compléter la gamme des végétations tropicales. Au milieu d’un bois composé de ces arbres à fleurs qui semblent des bouquets gigantesques, par des chemins étroits, cachés sous des voîtes de lianes, on arrive à une sorte de labyrinthe qui gravit des rochers factices, surmontés d’un belvédère. Entre les pierres, au bord des sentiers, sur votre tête, à vos pieds, se tordent, s’enlacent, se hérissent et grimacent les plus étranges reptiles du monde végétal. On n’est pas sans inquiétude en mettant le pied dans ces repaires de serpents et d’hydres endormis, parmi ces végétations presque vivantes, dont quelquesuns parodient les membres humains et rappellent la monstrueuse conformation des dieux-polypes de l’Inde.
Arrivé au sommet, je fus frappé d’admiration en apercevant dans tout leur développement, au-dessus de Gizeh qui borde l’autre côté du fleuve, les trois pyramides nettement découpées dans l’azur du ciel. Je ne les avais jamais si bien vues, et la transparence de l’air permettait, quoique à une distance de trois lieues, d’en distinguer tous les détails.
Je ne suis pas de l’avis de Voltaire, qui prétend que les pyramides de l'Égypte sont loin de valoir ses fours à poulets 1; il ne m'était pas indifférent non plus d’être contemplé par quarante siècles; mais c’est au point de vue des souvenirs du Caire et des idées arabes qu’un tel spectacle m'intéressait dans ce moment-là, et je me hâÂtai de demander au cheik, notre compagnon, ce qu’il pensait des quatre mille ans attribués à ces monuments par la science européenne.
Le vieillard prit place sur le divan de bois du kiosque, et nous dit ? :
« Quelques auteurs pensent que les pyramides ont été
1. Allusion à une phrase de Voltaire dans la Troisième diatribe de l'abbé Bazin: « J'ai vu les Pyramides et je n’en ai point été émerveillé. J'aime mieux les fours à poulets, dont l'invention est, dit-on, aussi ancienne que les pyramides » (cité par G. Rouger d’après l’édition Beuchot, XLIT, p. 394). Les fours à poulets, dont il est parlé en d’autres endroits des Femmes du Caire, sont des sortes de couveuses artificielles, faites de briques séchées et chauffées avec de la paille.
2. Ce récit, où se retrouvent des thèmes ésotériques très fréquents chez Gérard (comme celui de l'humanité préadamite), est emprunté aux vieux orientalistes dont il a été question plus haut, en particulier à une traduction de P. Vattier : L’Égypie de Murtadi, fils de Gaphiphe
bâties par le roi préadamite Gian-ben-Gian; mais, à en croire une tradition plus répandue chez nous, il existait, trois cents ans avant le déluge, un roi nommé Saurid, fils de Salahoc, qui songea une nuit que tout se renversait sur la terre, les hommes tombant sur leur visage et les maisons sur les hommes; les astres s’entrechoquaient dans le ciel, et leurs débris couvraient le sol à une grande hauteur. Le roi s’éveilla tout épouvanté, entra dans le temple du Soleil, et resta longtemps à baigner ses joues et à pleurer; ensuite il convoqua les prêtres et les devins. Le prêtre Akliman, le plus savant d’entre eux, lui déclara qu’il avait fait luimême un rêve semblable. « J’ai songé, dit-il, que j'étais avec vous sur une montagne, et que je voyais le ciel abaissé au point qu’il approchait du sommet de nos têtes, et que le peuple courait à vous en foule comme à son refuge; qu’alors vous élevâtes les mains au-dessus de vous et tâchiez de repousser le ciel pour l’empêcher de s’abaisser davantage, et que moi, vous voyant agir, je faisais aussi de même. En ce moment, une voix sortit du soleil qui nous dit : « Le ciel retournera en sa place ordinaire lorsque j'aurai fait trois cents tours ». Le prêtre ayant parlé ainsi, le roi Saurid fit prendre les hauteurs des astres et rechercher quel accident ils promettaient. On calcula qu’il devait y avoir d’abord un déluge d’eau et plus tard un déluge de feu. Ce fut alors que le roi fit construire les pyramides dans cette forme angulaire propre à soutenir même le choc des astres, et poser ces pierres énormes, reliées par des pivots de fer et taillées avec une précision telle, que ni le feu du ciel ni le déluge ne pouvaient certes les pénétrer. Là devaient se réfugier au besoin le roi et les grands du royaume, avec les livres et images des sciences, les talismans et tout ce qu’il importait de conserver pour l’avenir
de la race humaine. »
(1666); cf. à ce sujet : Jean Richer, Nerval et les doctrines ésotériques, pp. 47-55. M. G. Rouger signale une autre souice de ce récit : les extraits de chroniqueurs musulmans publiés par Langlès dans ses Notes et éclaircissements au Voyage de Norden (1798). Enfin l’histoire du roi Saurid se retrouve dans Les Nuits du Caire de Charles Didier (1860). Il est clair que tous les auteurs d’ouvrages sur l'Orient puisaient dans le fonds commun des livres publiés en France sur le sujet depuis les débuts de la mode orientaliste à la fin du xvrr® siècle, et qui n’avaient
cessé d’être lus.
J'écoutais cette légende avec grande attention, et je dis au consul qu’elle me semblait beaucoup plus satisfaisante que la supposition acceptée en Europe, que ces monstrueuses constructions auraient été seulement des tombeaux.
« Mais, dis-je, comment les gens réfugiés dans les salles des pyramides auraient-ils pu respirer ?
— On y voit encore, reprit le cheik, des puits et des canaux qui se perdent sous la terre. Certains d’entre eux communiquaient avec les eaux du Nil, d’autres correspondaient à de vastes grottes souterraines; les eaux entraient par des conduits étroits, puis ressortaient plus loin, formant d'immenses cataractes, et remuant l’air continuellement avec un bruit effroyable. »
Le consul, homme positif, n’accueillait ces traditions qu'avec un sourire; il avait profité de notre halte dans le kiosque pour faire disposer sur une table les provisions apportées dans sa voiture, et les bosfangis 1 d’Ibrahim- Pacha venaient nous offrir en outre des fleurs et des fruits rares, propres à compléter nos sensations asiatiques.
En Afrique, on rêve l’Inde comme en Europe on rêve l'Afrique; l’idéal rayonne toujours au-delà de notre horizon actuel. Pour moi, je questionnais encore avec avidité notre bon cheik, et je lui faisais raconter tous les récits fabuleux de ses pères. Je croyais avec lui au roi Saurid plus fermement qu’au Chéops des Grecs, à leur Chéphren et à leur Mycérinus.
« Et qu’a-t-on trouvé, lui disais-je, dans les pyramides lorsqu'on les ouvrit la première fois sous les sultans arabes ?
— On trouva, dit-il, les statues et les talismans que le roi Saurid avait établis pour la garde de chacune. Le garde de la pyramide orientale était une idole d’écaille noire et blanche, assise sur un trône d’or, et tenant une lance qu’on ne pouvait regarder sans mourir. L’esprit attaché à cette idole était une femme belle et rieuse, qui apparaît encore de notre temps et fait perdre l’esprit à ceux qui la rencontrent. Le garde de la pyramide occidentale était une idole de pierre rouge, armée aussi d’une lance, ayant sur la tête un serpent entortillé; l’esprit qui le servait avait la forme d’un vieillard nubien, portant un panier sur sa tête et dans