‹ Gerard De NervalChapitre 85 sur 319 · Soldats jardiniers · texte numérisé non relu

Soldats jardiniers

ses mains un encensoir. Quant à la troisième pyramide, elle avait pour garde une petite idole de basalte, avec le socle de même, qui attirait à elle tous ceux qui la regardaient, sans qu’ils pussent s’en détacher. L'esprit apparaît encore sous la forme d’un jeune homme sans barbe et nu. Quant aux autres pyramides de Saccarah, chacune aussi a son spectre : l’un est un vieillard basané et noirâtre, avec la barbe courte; l’autre est une jeune femme noire, avec un enfant noir, qui, lorsqu’on la regarde, montre de longues dents blanches et des yeux blancs; un autre a la tête d’un lion avec des cornes; un autre a l’air d’un berger vêtu de noir, tenant un bâton; un autre enfin apparaît sous la forme d’un religieux qui sort de la mer et qui se mire dans ses eaux. Il est dangereux de rencontrer ces fantômes à l’heure de midi.

— Ainsi, dis-je, l'Orient a les spectres du jour comme nous avons ceux de la nuit.

— C’est qu’en effet, observa le consul, tout le monde doit dormir à midi dans ces contrées, et ce bon cheik nous fait des contes propres à appeler le sommeil.

— Mais, m'écriai-je, tout cela est-il plus extraordinaire que tant de choses naturelles qu’il nous est impossible d’expliquer ? Puisque nous croyons bien à la création, aux anges, au déluge, et que nous ne pouvons douter de la marche des astres, pourquoi n’admettrions-nous pas qu’à ces astres sont attachés des esprits, et que les premiers hommes ont pu se mettre en rapport avec eux par le culte et par les monuments ?

— Tel était en effet le but de la magie primitive, dit le cheik; ces talismans et ces figures ne prenaient force que de leur consécration à chacune des planètes et des signes combinés avec leur lever et leur déclin. Le prince des prêtres s’appelait Kater, c’est-à-dire maître des influences. Audessous de lui, chaque prêtre avait un astre à servir seul, comme Pharouis (Saturne), Rhaouis (Jupiter) et les autres.

« Aussi chaque matin le Kater disait-il à un prêtre : . « Où est à présent l’astre que tu sers ? » Celui-ci répondait : « Il est en tel signe, tel degré, telle minute »; et, d’après un calcul préparé, l’on écrivait ce qu’il était à propos de faire ce jour-là. La première pyramide avait donc été réservée aux princes et à leur famille; la seconde dut renfermer les idoles des astres et les tabernacles des corps célestes, ainsi que les livres d’astrologie, d’histoire et de

science; là aussi les prêtres devaient trouver refuge. Quant à la troisième, elle n’était destinée qu’à la conservation des cercueils de rois et de prêtres, et comme elle se trouva bientôt insuffisante, on fit construire les pyramides de Saccarah et de Daschour. Le but de la solidité employée dans les constructions était d’empêcher la destruction des corps embaumés, qui, selon les idées du temps, devaient renaître au bout d’une certaine révolution des astres dont on ne précise pas au juste l’époque.

— En admettant cette donnée, dit le consul, il y aura des momies qui seront bien étonnées un jour de se réveiller sous un vitrage de musée ou dans le cabinet de curiosités d’un Anglais.

— Au fond, observai-je, ce sont de vraies chrysalides humaines dont le papillon n’est pas encore sorti. Qui nous dit qu’il n’éclora pas quelque jour? J’ai toujours regardé comme impies la mise à nu et la dissection des momies de ces pauvres Égyptiens. Comment cette foi consolante et invincible de tant de générations accumulées n’2t-elle pas désarmé la sotte curiosité européenne ? Nous respectons les morts d’hier, mais les morts ont-ils un âge ?

— C’étaient des infidèles, dit le cheik.

— Hélas ! dis-je, à cette époque ni Mahomet ni Jésus n'étaient nés. »

Nous discutâmes quelque temps sur ce point, où je m'étonnais de voir un musulman imiter l'intolérance catholique. Pourquoi les enfants d’Ismaël maudiraient-ils l’antique Égypte, qui n’a réduit en esclavage que la race d’Isaac ? À vrai dire, pourtant, les musulmans respectent en général les tombeaux et les monuments sacrés des divers peuples, et l’espoir seul de trouver d’immenses trésors engagea un calife à faire ouvrir les pyramides. Leurs chroniques rapportent qu’on trouva dans la salle dite du Roi une statue d’homme de pierre noire et une statue de femme de pierre blanche debout sur une table, l’un tenant une lance et l’autre un arc. Au milieu de la table était un vase hermétiquement fermé, qui, lorsqu’on l’ouvrit, se trouva plein de sang encore frais 1, Il y avait aussi un coq d’or rouge émaillé d’hyacinthes qui fit un cri et battit des ailes

1. Ce détail est absent de Vattier, mais se trouve dans Langlès (op. cit., p. 278. Cité par G. Rouger).

lorsqu'on entra. Tout cela rentre un peu dans les Mile et une Nuifs ; mais qui empêche de croire que ces chambres aient contenu des talismans et des figures cabalistiques ? Ce qui est certain, c’est que les modernes n°y ont pas trouvé d’autres ossements que ceux d’un bœuf. Le prétendu sarcophage de la chambre du roi était sans doute une cuve pour l’eau lustrale, D'ailleurs, n’est-il pas plus absurde, comme l’a remarqué Volney, de supposer qu’on aitentassé tant de pierres pour y loger un cadavre de cinq pieds ?

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