‹ Gerard De NervalChapitre 91 sur 319 · L’ASCENSION · texte numérisé non relu

L’ASCENSION

AE D de partir, j'avais résolu de visiter les pyramides et j’allai revoir le consul général pour lui demander des avis sur cette excursion. Il voulut absolument faire encore cette promenade avec moi, et nous nous dirigeimes vers le vieux Caire. Il me parut triste pendant le chemin, et toussait beaucoup d’une toux sèche, lorsque nous traversâmes la plaine de Karafeh 1.

Je le savais malade depuis longtemps, et il m’avait dit lui-même qu’il voulait du moins voir les pyramides avant de mourir. Je croyais qu’il s’exagérait sa position; mais lorsque nous fûmes arrivés au bord du Nil, il me dit : « Je me sens déjà fatigué...; je préfère rester ici. Prenez la cange que j'ai fait préparer; je vous suivrai des yeux, et je croirai être avec vous. Je vous prie seulement de compter le nombre exact des marches 4 la grande pyra-

1. D’après une lettre de Gérard à son père, du 18 mars 1843 (Corresp., éd. cit., n° 94), les choses ne se passèrent pas ainsi, et le consul, Gautier d'Arc, ne put même commencer l’excursion. Est-ce pour dramatiser son récit que Gérard modifie ainsi les faits ? Voici en tout cas le texte de la lettre : « La cause principale de notre retard à visiter Les Pyramides, c’est que notre consul général, M. Gautier d * Arc, nous avait promis de nous J conduire, et, comme il nous a fait visiter plusieurs points au moyen de sa voiture, nous attendions son loisir pour cette dernière exploration. Malheureusement le pauvre consul est tombé malade, il a vomi le sang et s’est décidé à retourner à Alexandrie, où est le siège du consulat ». Rappelons que

Gautier d’Arc dut peu après quitter l'Égypte, et qu’il mourut en mer le 26 avril 1843.

mide, sur lequel les savants sont en désaccord, et si vous allez jusqu'aux autres pyramides de Saccarah, je vous serai obligé de me rapporter une momie d’ibis.. Je voudrais comparer l’ancien ibis égyptien avec cette race dégénérée des courlis que l’on rencontre encore sur les rives du Nil. »

Je dus alors m’embarquer seul à la pointe de l’île de Roddah, pensant avec tristesse à cette confiance des malades ins peuvent rêver à des collections de momies sur le bord

e leur propre tombe.

La branche du Nil entre Roddah et Gizeh a une telle largeur, qu’il faut une demi-heure environ pour la passer.

Quand on a traversé Gizeh, sans trop s’occuper de son école de cavalerie et de ses fours à poulets, sans analyser ses décombres, dont les gros murs sont construits par un art particulier avec des vases de terre superposés et pris dans la maçonnerie, bâtisse plus légère et plus aérée que solide, on à encore devant soi deux lieues de plaines cultivées à parcourir avant d’atteindre les plateaux stériles où sont posés les grandes pyramides, sur la lisière du désert de Libye.

Plus on approche, plus ces colosses diminuent. C’est un effet de perspective qui tient sans doute à ce que leur largeur égale leur élévation. Pourtant, lorsqu'on arrive au pied, dans l’ombre même de ces montagnes faites de main d'homme, on admire et l’on s’épouvante. Ce qu’il faut gravir pour atteindre au faite de la première pyramide, c’est un escalier dont chaque marche à environ un mètre de haut 2.

Une tribu d’Arabes s’est chargée de protéger les voyageurs et de les guider dans leur ascension sur la principale pyramide. Dès que ces gens aperçoivent un curieux qui s’achemine vers leur domaine, ils accourent à sa rencontre au grand galop de leurs chevaux, faisant une fantasia toute pacifique et tirant en l’air des coups de pistolet pour indiquer qu’ils sont à son service, tout prêts à le défendre contre les attaques de certains Bédouins pillards qui pourraient par hasard se présenter.

Aujourd’hui cette supposition fait sourire les voyageurs, rassurés d’avance à cet égard; mais, au siècle dernier, ils se trouvaient réellement mis à contribution par une bande de faux brigands qui, après les avoir effrayés et dépouillés, rendaient les armes à la tribu protectrice, laquelle touchait

ensuite une forte récompense pour les périls et les blessures d’un simulacre de combat 2.

On m’a donné quatre hommes pour me guider et me soutenir pendant mon ascension. Je ne comprenais pas trop d’abord comment il était possible de gravir des marches dont la première seule m’arrivait à la hauteur de la poitrine. Mais, en un clin d’œil, deux des Arabes s’étaient élancés sur cette assise gigantesque, et m’avaient saisi chacun un bras. Les deux autres me poussaient sous les épaules, et tous les quatre, à chaque mouvement de cette manœuvre, chantaient à l’unisson le verset arabe terminé par ce refrain antique : E/eyson !

Je comptai ainsi deux cent sept marches, et il ne fallut guère plus d’un quart d’heure pour atteindre la plateforme. Si Pon s’arrête un instant pour reprendre haleine, on voit venir devant soi des petites filles, à peine couvertes d’une chemise de toile bleue, qui, de la marche supérieure à celle que vous gravissez, tendent, à la hauteur de votre bouche, des gargoulettes de terre de Thèbes, dont l’eau glacée vous rafraichit pour un instant.

Rien n’est plus fantasque que ces jeunes Bédouines grimpant comme des singes avec leurs petits pieds nus, qui connaissent toutes les anfractuosités des énormes pierres superposées. Arrivé à la plate-forme, on leur donne un bakchis, on les embrasse, puis l’on se sent soulevé par les bras des quatre Arabes qui vous portent en triomphe aux quatre points de l’horizon. La surface de cette pyramide est de cent mètres carrés environ Pb, Des blocs irréguliers indiquent qu’elle ne s’est formée que par la destruction d’une pointe, semblable sans doute à celle de la seconde pyramide, qui s’est conservée intacte et que l’on admire à peu de distance avec son revêtement de granit. Les trois pyramides, de Chéops, de Chéphren et de Mycérinus, étaient également parées de cette enveloppe rougeître, . voyait encore au temps d’Hérodote. Elles ont été

égarnies peu à peu, lorsqu'on a eu besoin au Caire de construire les palais des califes et des soudans.

La vue est fort belle, comme on peut le penser, du haut de cette plate-forme. Le Nil s'étend à l’orient depuis la pointe du Delta jusqu’au-delà de Saccarah, où l’on distingue onze pyramides plus petites que celles de Gizeh. A l’occident, la chaine des montagnes libyques se développe en marquant les ondulations d’un horizon poudreux. La forêt

de palmiers, qui occupe la place de l’ancienne Memphis, s’étend du côté du midi comme une ombre verdâtre, Le Caire, adossé à la chaîne aride du Mokatam, élève ses dômes et ses minarets à l’entrée du désert de Syrie. Tout cela est trop connu pour prêter longtemps à la description. Mais, en faisant trève à l'admiration et en parcourant des yeux les pierres de la plate-forme, on y trouve de quoi compenser les excès de l’enthousiasme. Tous les Anglais qui ont risqué cette ascension ont naturellement inscrit ieurs noms sur les pierres. Des spéculateuts ont eu l’idée de donner leur adresse au public, et un marchand de cirage de Piccadilly à même fait graver avec soin sur un bloc entier les mérites de sa découverte garantie par l’éproved patent de London. Il est inutile de dire qu’on rencontre là le Crédeville voleur, si passé de mode aujourd’hui, la charge de Bouginier 1, et autres excentricités transplantées par nos artistes voyageurs comme un contraste à la monotonie des grands souvenirs 2.

I a LA PLATE-FORME

J'ai peur de devoir admettre que Napoléon lui-même n’a vu les pyramides que de la plaine. Il n’aurait pas, certes, compromis sa dignité jusqu’à se laisser enlever dans les bras de quatre Arabes, comme un simple ballot qui passe de mains en mains, et il se sera borné à répondre d’en bas, par un salut, aux gwaranfe siècles qui, d’après son calcul, le contemplaient à la tête de notre glorieuse armée.

Après avoir parcouru des yeux tout le panorama environnant, et lu attentivement ces inscriptions modernes qui

1. Le sens de ces graffitti reste pour nous mystérieux. Néanmoins M. G. Rouger a pu identifier le Crédeville voleur avec le héros d’un vaudeville joué en 1832 : Crédeville ou le serment du gabelou, de Leuven et Dumanoir. Dans cette pièce, Crédeville est un contrebandier et il est dit de lui qu’il a « /a déplorable habitude de signer son nom sur toutes les murailles de France et de Paris ».

prépareront des tortures aux savants de avenir, je me préparais à redescendre, lorsqu'un wonsieur blond, d’une belle taille, haut en couleur et parfaitement ganté, franchit, comme je l’avais fait peu de temps avant lui, la dernière marche du quadruple escalier, et m’adressa un salut fort compassé, que je méritais en qualité de premier occupant. Je le pris pour un gentleman anglais. Quant à lui, 1l me reconnut pour Français tout de suite.

Je me repentis aussitôt de lavoir jugé légèrement. Un Anglais ne m'aurait pas salué, attendu qu’il ne se trouvait sur la plate-forme de la pyramide de Chéops personne qui pût nous présenter l’un à l’autre :

« Monsieur, me dit l’inconnu avec un accent légèrement germanique, je suis heureux de trouver ici quelqu’un de civilisé. Je suis simplement un officier aux gardes de S. M. le roi de Prusse. J’ai obtenu un congé pour aller rejoindre l’expédition de M. Lepsius !, et comme elle a passé ici depuis quelques semaines, je suis obligé de me mettre au courant. en visitant ce qu’elle à dû voir. » Ayant terminé ce discours, il me remit sa carte, en m’invitant à l’aller voir, si jamais je passais à Potsdam.

« Mais, ajouta-t-il voyant que je me préparais à redescendre, vous savez que l’usage est de faire ici une collation. Ces braves gens qui nous entourent s’attendent à partager nos modestes provisions. et, si vous avez appétit, je vous offrirai votre part d’un pâté dont un de mes Arabes s’est chargé. »

En voyage, on fait vite connaissance, et, en Égypte surtout, au sommet de la grande pyramide, tout Européen devient, pour un autre, un Fre#k, c’est-à-dire un compatriote; la carte géographique de notre petite Europe perd, de si loin, ses nuances tranchées... je fais toujours une exception pour les Anglais, qui séjournent dans une île à part.

La conversation du Prussien me plut beaucoup pendant le repas. Il avait sur lui des lettres donnant les nouvelles les plus fraîches de l'expédition de M. Lepsius qui, dans ce moment-là, explorait les environs du lac Mæris et les cités souterraines de l’ancien labyrinthe. Les savants berlinois avaient découvert des villes entières cachées sous les

1. Mission scientifique allemande qui séjourna en Égypte de 1842 à 1846.

sables et bâties de briques; des Powpéi et des Herculanum souterraines qui n'avaient jamais vu la lumière, et qui remontaient peut-être à l’époque des Troglodytes. Je ne pus m'empêcher de reconnaitre que c’était pour les érudits - prussiens une noble ambition que d’avoir voulu marcher sur les traces de notre Institut d'Égypte, dont ils ne pourront, du reste, que compléter les admirables travaux.

Le repas sur la pyramide de Chéops est, en effet, forcé pan les touristes, comme celui qui se fait d’ordinaire sur e chapiteau de la colonne de Pompée à Alexandrie 1. J'étais heureux de rencontrer un compagnon instruit et aimable qui me l’eût rappelé. Les petites Bédouines avaient conservé assez d’eau, dans leurs cruches de terre poreuse, pour nous permettre de nous rafraîchir, et ensuite de faire des grogs au moyen d’un flacon d’eau-de-vie qu’un des Arabes portait à la suite du Prussien.

Cependant, le soleil était devenu trop ardent pour que nous pussions rester longtemps sur la plate-forme. L’air pur et vivifiant que l’on respire à cette hauteur, nous avait permis quelque temps de ne point trop nous en apercevoir.

Il s’agissait de quitter la plate-forme et de pénétrer dans la pyramide, dont l’entrée se trouve à un tiers environ de sa hauteur. On nous fit descendre cent trente marches par un procédé inverse à celui qui nous les avait fait gravir. Deux des quatre Arabes nous suspendaient par les épaules du haut de chaque assise, et nous livraient aux bras étendus de leurs compagnons. 11 y a quelque chose d’assez dangereux dans cette descente, et plus d’un voyageur s’y est rompu le crâne ou les membres. Cependant, nous arrivâmes sans accident à l’entrée de la pyramide.

C’est une sorte de grotte aux parois de marbre, à la voûte triangulaire, surmontée d’une large pierre qui constate, au moyen d’une inscription française, l’ancienne arrivée de nos soldats dans ce monument : c’est la carte

1. Exagération romanesque ! Il ne semble pas en effet qu’il fàt de rigueur pour les touristes de prendre un repas sur le chapiteau de la colonne de Pompée. Mais on trouve dans un livre de Scipion Marin (Événements et aventures en Égypte en 1839, I, p. 47, cité par G. Rouger) la mention du pari fait par un Anglais, qu’il réussirait à offrir sur le chapiteau de la colonne un déjeuner de six couverts, pari qui fut

tenu !

de visite de l’armée d'Égypte, sculptée sur un bloc de marbre de seize pieds de largeur. Pendant que je lisais avec respect, l’officier prussien me fit observer une autre légende marquée plus bas en hiéroglyphes, et, chose étrange, tout fraîchement gravée.

8 Il savait le sens de ces hiéroglyphes modernes inscrits d’après le système de la grammaire de Champollion. « Cela signifie, me dit-il, que l’expédition scientifique envoyée par le roi de Prusse et dirigée par Lepsius, à visité les per de Gizeh, et espère résoudre avec le même bon-

eur les autres difficultés de sa mission. »

Nous avions franchi l’entrée de la grotte : une vingtaine d’Arabes barbus, aux ceintures hérissées de pistolets et de poignards, se dressèrent du sol où ils venaient de faire leur sieste. Un de nos conducteurs, qui semblait diriger les autres, nous dit :

« Voyez comme ils sont terribles. Regardez leurs pistolets et leurs fusils |

— Est-ce qu’ils veulent nous voler ?

— Au contraire | Ils sont ici pour vous défendre dans le cas où vous seriez attaqués par les hordes du désert.

— On disait qu’il n’en existait plus depuis l’administration de Mohamed-Ali |

— Oh ! il y a encore bien des méchantes gens, là-bas, derrière les montagnes. Cependant, au moyen d’une colonnate, vous obtiendrez des braves que vous voyez là d’être défendus contre toute attaque extérieure. »

L’officier prussien fit l’inspection des armes, et ne parut pas édifié touchant leur puissance destructive. Il ne s’agissait au fond, pour moi, que de 5 fr. so cent., ou d’un thaler et demi pour le Prussien. Nous acceptâmes le marché, en partageant les frais et en faisant observer que nous n’étions pas dupes de la supposition.

« Il arrive souvent, dit le guide, que des tribus ennemies font invasion sur ce point, surtout quand elles y opt la présence de riches étrangers D. »

Il est certain que la chose n’est pas impossible et que ce serait une triste situation que de se voir pris et enfermé dans l’intérieur de la grande pyramide. La co/onnate (piastre d’Espagne) donnée aux Ari nous assurait du moins qu’en conscience ils ne pourraient nous faire cette trop facile plaisanterie.

Mais quelle apparence que ces braves gens y eussent

songé même un instant? L'activité de leurs préparatifs, huit torches allumées en un clin d’œil, l’attention charmante de nous faire précéder de nouveau par les petites filles hydrophores dont j’ai parlé, tout cela, sans doute, était bien rassurant.

Il s’agissait d’abord de courber la tête et le dos, et de poser les pieds adroitement sur deux rainures de marbre qui règnent des deux côtés de cette descente. Entre les deux rainures, il y a une sorte d’abîme aussi large que l’écartement des jambes, et où il s’agit de ne point tomber. On avance donc pas à pas, jetant les pieds de son mieux à droite et à gauche, soutenu un peu il est vrai, par les inains des porteurs de torches, et l’on descend aïnsi toujours courbé en deux pendant environ cent cinquante pas.

À partir de là, le danger de tomber dans l’énorme fissure qu’on se voyait entre les pieds cesse tout à coup et se trouve remplacé par l’inconvénient de passer à plat ventre sous une voûte obstruée en partie par les sables et les cendres. Les Arabes ne nettoient ce passage que moyennant une autre colonnafe, accordée d’ordinaire par les gens riches et corpulents.

Quand on à rampé quelque temps sous cette voûte basse, en s’aidant des mains et des genoux, on se relève, à l’entrée d’une nouvelle galerie, qui n’est guère plus haute que la précédente. Au bout de deux cents 1 que l’on fait encore en montant, on trouve une sorte de carrefour dont le centre est un vaste puits profond et sombre, autour duquel il faut tourner pour gagner l’escalier qui conduit à la chambre du Roi.

En arrivant là, les Arabes tirent des coups de pistolet et allument des feux de branchages pour effrayer, à ce qu’ils disent, les chauve-souris et les serpents 2. La salie où l’on est, voûtée en dos d’âne, a dix-sept pieds de longueur et seize de largeur ?. ro Me

En revenant de notre exploration, assez peu satisfaisante, nous dûmes nous reposer à l’entrée de la grotte de marbre, — et nous nous demandions ce que pouvait signifier cette galerie bizarre que nous venions de remonter, avec ces deux rails de marbre séparés par un abime, aboutissant plus loin à un carrefour au milieu duquel se trouve le puits mystérieux, dont nous n'avions pu voir le fond.

L’officier prussien, en consultant ses souvenirs, me

soumit une explication assez logique de la destination d’un tel monument. Nul n’est plus fort qu’un Allemand sur les mystères de l’antiquité 1. Voici, selon sa version, à quoi servait la galerie basse ornée de rails que nous avions descendue et remontée si péniblement : on asseyait dans un chariot l’homme qui se présentait pour subir les épreuves de l'initiation. Le chariot descendait par la forte inclinaison du chemin®. Arrivé au centre de la pyramide, l’initié était reçu par des prêtres inférieurs qui lui montraient le puits en l’engageant à s’y précipiter.

Le néophyte hésitait naturellement, ce qui était regardé comme une marque de prudence. Alors on lui apportait une sorte de casque surmonté d’une lampe allumée; et, muni de cet appareil, il devait descendre avec précaution dans le puits, où il rencontrait çà et là des branches de fer sur lesquelles il pouvait poser les pieds.

L’initié descendait longtemps, éclairé quelque peu par la lampe qu’il portait sur la tête; puis, à cent pieds environ de profondeur, il rencontrait l’entrée d’une galerie fermée pas une grille, qui s’ouvrait aussitôt devant lui. Trois

ommes paraissaient aussitôt, portant des masques de bronze à l’imitation de la face d’Anubis, le dieu chien. Il fallait ne point s’effrayer de leurs menaces et marcher en avant en les jetant à terre. On faisait ensuite une lieue environ, et l’on arrivait dans un espace considérable qui produisait l’effet d’une forêt sombre et touffue.

Dès que l’on mettait le pied dans l’allée principale, tout s’illuminait à l'instant, et produisait l’efflet d’un vaste

1. C’est en effet à un érudit allemand qu’en 1847 Gérard s’adresse pour rédiger le compte rendu de certains wysfères de l’ Antiquité, qui paraîtra dans La Phalange, sous le titre : Le Temple d’Isis, souvenir de Pompéi. C’est ce texte qui, aménagé et allégé, deviendra la nouvelle Isis des Filles du Feu. I] se peut que Gérard doive ce qui suit ici à une source analogue. Mais ces récits d'initiation remplissaient les ouvrages ésotériques familiers à Gérard : on trouve en particulier un récit très voisin de celui-ci dans le Seshos de l’abbé Terrasson (cf. Jean Richer : G. de NN. et les doctrines ésotériques, pp. 31-39), ce qui n’exclut d’ailleurs pas la possibilité d’une source germanique, car il s’agit là d’un fonds commun de récits érudits ou ésotériques, dont la diffusion fut, dès la fin du xvinre siècle, largement favorisée par la mode archéologique et peut-être aussi par le développement de la franc-maçonnerie (et l’on sait combien Gérard s’intéressait à tout ce qui pouvait avoir la moindre affinité maçonnique).

incendie. Mais ce n’était rien que des pièces d’artifice et des substances bitumineuses entrelacées dans des rameaux de fer. Le néophyte devait traverser la forêt, au prix de quelques brûlures, et y parvenait généralement.

Au-delà se trouvait une rivière qu’il fallait traverser à la nage. À peine en avait-il atteint le milieu, qu’une immense agitation des eaux, déterminée par le mouvement de deux roues gigantesques, l’arrêtait et le repoussait. Au moment où ses forces allaient s’épuiser, il voyait paraître devant lui une échelle de fer qui semblait devoir le tirer du danger de périr dans l’eau. Ceci était la troisième épreuve. À mesure que l’initié posait un pied sur chaque échelon, celui qu’il venait de quitter se détachait et tombait dans le fleuve. Cette situation pénible se compliquait d’un vent épouvantable qui faisait trembler l’échelle et le patient à la fois. Au moment où il allait perdre toutes ses forces, il devait avoir la présence d’esprit de saisir deux anneaux d’acier qui descendaient vers lui et auxquels il lui fallait rester suspendu par les bras jusqu’à ce qu’il vit s’ouvrir une porte, à laquelle il arrivait par un effort violent.

C'était la fin des quatre épreuves élémentaires. L’initié arrivait alors dans le temple, tournait autour de la statue d’Isis, et se voyait reçu et félicité par les prêtres.

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