LES ÉPREUVES
Voilà avec quels souvenirs nous cherchions à repeupler cette solitude imposante. Entourés des Arabes qui s'étaient remis à dormir, en attendant, pour quitter la grotte de marbre, que la brise du soir eût rafraichi Pair, nous ajoutions les hypothèses les plus diverses aux faits réellement constatés par la tradition antique. Ces bizarres cérémonies des initiations tant de fois décrites par les auteurs grecs, qui ont pu encore les voir s’accomplir, prenaient pour nous un grand intérêt, les récits se trouvant parfaitement en rapport avec la disposition des lieux. ioe
« Qu'il serait beau, dis-je à l'Allemand, d’exécuter et
GÉRARD DE NERVAL. Œuvres, T. IL. 19
de représenter ici la F/47e enchantée de Mozart 1 ! Comment un homme riche n’a-t-il pas la fantaisie de se donner un tel spectacle ? Avec fort peu d’argent on arriverait à déblayer tous ces conduits, et il suffirait ensuite d’amener en costumes exacts toute la troupe italienne du théâtre du Caire. Imaginez-vous la voix tonnante de Zarastro résonnant du fond de la salle des Pharaons, ou la Reÿre de la nuif apparaissant sur le seuil de la chambre dite de la reine et lançant à la voûte sombre ses trilles éblouissants. Figurez-vous les sons de la flûte magique à travers ces longs corridors, et les grimaces et l’effroi de Papayeno, forcé, sur les pas de l’initié son maître, d’affronter le triple Anubis, puis la forêt incendiée, puis ce sombre canal agité par des roues de fer, puis encore cette échelle étrange dont chaque marche se détache à mesure qu’on monte et fait retentir l’eau d’un clapotement sinistre.
— Il serait difficile, dit l’officier, d'exécuter tout cela dans l’intérieur même des pyramides. Nous avons dit que l’initié suivait, à partir du puits, une galerie d’environ une lieue. Cette voie souterraine le conduisait jusqu’à un temple situé aux portes de Memphis, dont vous avez vu l’emplacement du haut de la plate-forme. Lorsque, ses épreuves terminées, il revoyait la lumière du jour, la statue d’Isis restait encore voilée pour lui : c’est qu’il lui fallait subir une dernière épreuve toute morale, dont rien ne l’avertissait et dont le but lui restait caché. Les prêtres l'avaient porté en triomphe, comme devenu l’un d’entre eux, les chœurs et les instruments avaient célébré sa victoire. Il lui fallait encore se purifier par un jeûne, de quarante et un jours, avant de pouvoir contempler la grande Déesse, veuve d'Osiris *. Ce jeûne cessait chaque jour au coucher du soleil, où on lui permettait de réparer ses forces avec quelques onces de pain et une coupe d’eau du Nil. Pendant cette longue pénitence, l’initié pouvait converser, à de certaines heures, avec les prêtres et les prêtresses, dont toute
1. On sait que la Fläte enchantée de Mozart (1791) évoque des rites initiatiques probablement d’origine maçonnique, et qu’on y retrouve précisément l’influence du Serhos de l’abbé Terrasson. Le personnage de Zarastro, plus loin nommé par Gérard, est un prêtre d’Isis. Gérard éprouvait pout cet opéra de Mozart une sympathie particulière, puisqu'il songea à en utiliser la musique pour un Francesco Colonna (cf. lettre à Hippolyte Lucas, 1853, Corresp., éd. cit., n° 239).
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