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la vie s’écoulait dans les cités souterraines. Il avait le droit de questionner chacun et d’observer les mœurs de ce peuple mystique qui avait renoncé au monde extérieur, et dont le nombre immense épouvanta Sémiramis la Victorieuse, lorsqu’en faisant jeter les fondations de la Babylone d'Égypte (le vieux Caire), elle vit s’effondrer les voûtes d’une de ces nécropoles habitées par des vivants.
— Et après les quarante et un jours, que devenait Pinitié ?
— Il avait encore à subir dix-huit jours de retraite où il devait garder un silence complet. Il lui était permis seulement de lire et d’écrire. Ensuite on lui faisait subir un examen où toutes les actions de sa vie étaient analysées et critiquées. Cela durait encore douze jours; puis on le faisait coucher neuf jours encore derrière la statue d’Isis, après avoir supplié la déesse de lui apparaître dans ses songes et de lui inspirer la sagesse. Enfin, au bout de trois mois environ, les épreuves étaient terminées. L’aspiration du néophyte vers la divinité, aidée des lectures, des instructions et du jeûne, l’amenait à un tel degré d'enthousiasme qu’il était digne enfin de voir tomber devant lui les voiles sactés de la déesse. Là, son étonnement était au comble en voyant s’animer cette froide statue dont les traits avaient pris tout à coup la ressemblance de la femme qu’il aimait le plus ou de l’idéal qu’il s’était formé de la beauté la plus parfaite.
« Au moment où il tendait les bras pour la saisir, elle s’évanouissait dans un nuage de parfums. Les prêtres entraient en grande pompe et l’initié était proclamé pareil aux dieux. Prenant place ensuite au banquet des Sages, il lui était permis de goûter aux mets les plus délicats et de s’enivrer de l’ambroisie terrestre, qui ne inanquait pas à ces fêtes. Un seul regret lui était resté, c'était de n’avoir admiré qu’un instant la divine apparition qui avait daigné lui sourire. Ses rêves allaient la lui rendre. Un long sommeil, dû sans doute au suc du lotus exprimé dans sa coupe pendant le festin, permettait aux prêtres de le transporter à quelques lieues de Memphis, au bord du lac célèbre qui porte encore le nom de Karoun (Caron). Une cange le recevait toujours endormi et le transportait dans cette province du Fayoum, oasis délicieuse, qui, aujourd’hui encore, est le pays des roses. Il existait là une vallée profonde, entourée de montagnes en partie, en partie aussi séparée du reste
du pays par des abîimes creusés de main d’homme, où les prêtres avaient su réunir les richesses dispersées de la nature entière. Les arbres de l’Inde et de l’Yémen y mariaient leurs feuillages touffus et leurs fleurs étranges aux plus riches végétations de la terre d'Égypte. | |
« Des animaux apprivoisés donnaient de la vie à cette merveilleuse décoration, et l’initié, dépose là tout endormi sur le gazon, se trouvait à son réveil dans un monde qui semblait la perfection même de la nature créée. Il se levait, respirant l’air pur du matin, renaissant aux feux du soleil qu’il n’avait pas vus depuis longtemps; il écoutait le chant cadencé des oiseaux, admirait les fleurs embaumées, la surface calme des eaux bordées de pepe et constellées de lotus rouges, où le flamant rose et l’ibis traçaient leurs courbes gracieuses. Mais quelque chose manquait encore pout animer la solitude. Une femme, une vierge innocente, si jeune, qu’elle semblait elle-même sortir d’un rêve matinal et pur, si belle, qu’en la regardant de plus près on pouvait reconnaitre en elle les traits admirables d’Isis entrevus à travers un nuage : telle était la créature divine qui devenait la compagne et la récompense de linitié triomphant. »
Ici je crus devoir interrompre le récit imagé du savant Berlinois :
« Il me semble, lui dis-je, que vous me racontez là l’histoire d'Adam et d’Eve.
— À peu près », répondit-il.
En effet, la dernière épreuve, si charmante, mais si imprévue, de l'initiation égyptienne était la même que Moïse a racontée au chapitre de la Genèse. Dans ce jardin merveilleux * existait un certain arbre dont les fruits étaient défendus au néophyte admis au Paradis. Il est tellement certain que cette dernière victoire sur soi-même était la clause de l'initiation, qu'on à trouvé dans la Haute-Égypte des bas-reliefs âgés de 4 000 P ans, représentant un homme et une femme, sous un arbre, in cette dernière offre le fruit à son compagnon de solitude. Autour de l’arbre est enlacé un serpent, représentation de Typhon, le dieu du mal. En effet, il arrivait généralement que l’initié qui avait vaincu tous les périls matériels se laissait prendre à cette séduction, dont le dénouement était son exclusion du Paradis terrestre. Sa punition devait être alors d’errer dans le monde, et de répandre chez les nations
étrangères les instructions qu’il avait reçues des prêtres 1.
S’il résistait, au contraire, ce qui était bien rare, à la dernière tentation, il devenait l’égal d’un roi. On le promenait en triomphe dans les rues de Memphis, et sa personne était sacrée.
C’est pour avoir manqué cette épreuve que Moïse fut privé des honneurs qu’il attendait. Blessé de ce résultat, il se mit en guerre ouverte avec les prêtres égyptiens, lutta contre eux de science et de eine et finit par délivrer son peuple au moyen d’un complot dont on sait le résultat.
Le Prussien qui me racontait tout cela était évidemment un fils de Voltaire. cet homme en était encore au scepticisme religieux de Frédéric II. Je ne pus m'empêcher de lui en faire l’observation.
« Vous vous trompez, me dit-il : nous autres protestants, nous analysons tout; mais nous n’en sommes pas moins religieux. S’il paraît démontré que l’idée du Paradis terrestre, de la pomme et du serpent, à été connue des anciens Égyptiens, cela ne prouve nullement que la tradition n’en soit pas divine. Je suis même disposé à croire que cette dernière épreuve des mystères n’était qu’une représentation mystique de la scène qui a dû se passer aux premiers jours du monde. Que Moïse ait appris cela des Égyptiens dépositaires de la sagesse primitive, ou qu’il se soit servi, en écrivant la Genèse, des impressions qu’il avait lui-même connues, cela n’infirme pas la vérité première. Triptolème, Orphée et Pythagore subirent aussi les mêmes épreuves. L’un a fondé les mystères d’Eleusis, l’autre ceux des Cabires de Samothrace, le troisième les associations mystiques du Liban.
« Orphée eut encore moins de succès que Moïse; il manqua la quatrième épreuve, dans laquelle il fallait avoir
1. Syncrétisme religieux bien fait pour plaire à Gérard. Et c’est sans doute pourquoi il s’inspire ici directement de la thèse soutenue pat Pierre Lacour dans son livre Aeloim ou les Dieux de Moïse (839) ; lPauteur y soutenait en particulier que l’histoire d'Adam et Êve n est qu’une allégorie relative à l'initiation égyptienne, et que la Genèse ne fait que raconter le spectacle cosmogonique qui se jouait devant les initiés dans les mystères d'Égypte. Deux des illustrations du livre de Lacour représentent les bas-reliefs décrits par Gérard. Ce livre enfin est cité dans une note de la publication du National (cf. var.).
la présence d’esprit de saisir les anneaux suspendus audessus de soi, quand les échelons de fer commençaient à manquer sous les pieds. Il retomba dans le canal, d’où on le tira avec peine, et au lieu de parvenir au temple, il lui fallut retourner en arrière et remonter jusqu’à la sortie des pyramides. Pendant l'épreuve, sa femme lui avait été enlevée par un de ces accidents naturels dont les prêtres créaient aisément l'apparence. Il obtint, grâce à son talent et à sa renommée, de recommencer les épreuves et les manqua une seconde fois. C’est ainsi qu’Eurydice fut perdue à jamais pour lui, et qu’il se vit réduit à la pleurer dans Pexil.
— Avec ce système, dis-je, il est possible d’expliquer matériellement toutes les religions. Mais qu’y gagneronsnous ?
— Rien. Nous venons seulement de passer deux heures en causant d'origines et d’histoire. Maintenant le soir vient, il s’agit de chercher un gîte 2. »
Nous passâmes la nuit dans une /ocenda italienne, située près de là, et le lendemain on nous conduisit sur l’emplacement de Memphis, situé à près de deux lieues vers le midi. Les ruines y sont méconnaissables: et d’ailleurs le tout est recouvert par une forêt de palmiers, au milieu de laquelle on rencontre l’immense statue de Sésostris, haute de soixante pieds, mais couchée à plat ventre dans le sable. Parlerai-je encore de Saccarah, où l’on arrive ensuite; de ses pyramides, plus petites que celles de Gizeh, parmi lesquelles on distingue la grande pyramide de briques construite He les Hébreux ? Un spectacle plus curieux est l’intérieur des tombeaux d’animaux qui se rencontrent dans la plaine en grand nombre. Il y en à pour les chats, pour les crocodiles et pour les ibis. On y pénètre fort difficilement, en tespirant la cendre et la poussière, ou se trainant parfois dans des conduits où l’on ne peut passer qu’à genoux. Puis, on se trouve au milieu de vastes souterrains où sont entassés par millions et symétriquement rangés tous ces animaux que les bons Égyptiens se donnaient la peine d’embaumer et d’ensevelir ainsi que des hommes. Chaque momie de chat est entortillée de plusieurs aunes de bandelettes, sur lesquelles, d’un bout à l'autre, sont inscrites en hiéroglyphes, probablement la vie et les vertus de lanimal b, Il en est de même des crocodiles. Quant aux ibis, leurs restes sont enfermés dans des vases en terre
de Thèbes, rangés également sur une étendue incalculable, comme des pots de confitures dans une office de campagne.
Je pus remplir facilement la commission que m'avait donnée le consul; puis, je me séparai de l'officier prussien, - qui continuait sa route vers la Haute-Égypte, et Je revins au Caire, en descendant le Nil dans une cange.
Je me hâtai d’aller porter au consulat l’ibis obtenu au prix de tant de fatigues; mais on m’apprit que, pendant les trois jours consacrés à mon exploration, notre pauvre consul ? avait senti s’aggraver son mal et s’était embarqué pour Alexandrie.
J'ai appris depuis qu’il était mort en Espagne pb.