CHAPITRE PREMIER
Le Valois. — Naissance de Gérard. — Ses [)arciils, son grand-père, son oncle. — ^fontagny. — Anlic|nilcs romaines et celtiques. — Occultisme et mvstagogie. — La mère de Gérard. — Souvenirs de la Ligue. — Musitjue et légendes. La Fcte du Bouquet Provincial. — Le Voyage à Cythère de Walteau. — Les jeunes filles. — Idylles et pastorales. — i8i5 : le retour du père ; Napoléon entrevu. — Les éludes de Gérard : il entre au lycée Charlemagne. — Vacances à Montagny. — Nouvelles idylles. — Sylvie. — Visite chez la tante à Othys. — Adrienne. — Le rcvc et la réalité. — Poésie.
L'été dernier, tout occupé de ce livre et désirant dès l'origine placer mon personnage dans le cadre qui lui convient, je résolus de revoir le Valois, sans lequel on ne pourrait se faire une idée vivante et précise de Gérard de Nerval.
Tout le monde connaît cette quatrième partie de l'Ile-de-France que l'on appelait le Valois
et qui, aujourd'hui, se trouve à peu près inscrite dans le déparlement de l'Oise. C'est un pays fertile et charmant, tout coupé d'eaux vives reflétant dans leur cours limpide la cime mouvante et variée des hautes forêts qui le ceignent. Certaines rivières y portent des noms ' de fleurs et de saisons, tels que VAatomne et la Troène; les autres n'ont pas un nom moins doux : c'est la Nonelle et la Thève qui se promènent nonchalamment ici pour tourner plus loin la roue agile des moulins, et se reposer enfin dans les étangs de Chaâlis ou de Commelle, mirant dans leur sommeilla façade d'un château ou les ruines d'une abbaye.
Au sein de cet immense paysage, la gloire de l'ancienne France chante encore sa légende dorée. Il n'est pas un nom de bourg, au hasard, qui n'ait sa beauté et ne réveille tout un monde de souvenirs. C'est Estrées qui berce dans sa mémoire les noms entrelacés d'Henri IV et de Gabrielle; c'est la Ferté-Milon oii Racine enfant flânait dans les prairies ; Chantilly où Louis XIV et Condé coururent le cerf à travers la forêt inondée de clair de lune; Ermenonville oii Rousseau rêva et mourut.
Pour moi, c'est a ce dernier lieu que je décidai de me rendre. Je déjeunerais tout près du château, à l'auberge de la Croix d'or que Gérard hanta si souvent ; de là, sans trop m'arrêter aux
ruines factices du parc et à la tombe vide de Rousseau, je traverserais le Désert, me reposant parfois, parmi les roseaux, aux bords si frais des clairs étangs; j'écouterais, dans le silence et la solitude, le chant des oiseaux et le coassement isolé des grenouilles, et, après une promenade magnifique dans les bois peuplés d'écureuils, a travers la haute fougère et les bruyères toutes roses, je relirais Sylvie dans les ruines si fines et si élégantes de Chaâlis, pour revenir enfin par Borest et Senlis.
Mais, auparavant, il me fallait voir Montagny, petit hameau où Gérard passa toute son enfance. Personne ne va à Montagny : pour quoi faire? Les touristes qui Acculent visiter Ermenonville descendent du chemin de fer au Plessis- Belleville d'où une voiture les conduit directement. Pour moi, c'était un simple détour de six kilomètres à travers un des plus riants pays qu'on puisse voir.
La matinée était chaude et belle. L'immense azur du ciel semblait dissous dans la lumière où partait de temps en temps, comme une fusée, le cri d'une alouette qu'on ne voyait pas. On se sentait bien là au cœur de l'ancienne France. Personne sur le chemin. J'étais heureux, je me surprenais à chanter tout haut de ces vieilles chansons qui tiennent si bien compagnie, et il me semblait que tout le passé qu'elles évoquent
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ressuscitait avec elles et que je devenais moimême un autre homme. Quel bonheur! sans doute j'allais croiser bientôt quelque beauté royale célébrée par Ronsard, une fine Valois, toute vêtue de perles et de velours et venant de Chaâlis ou de Chantilly à l'amble de sa haquenée blanche; peut-être encore quelque soldat des gardes françaises retournant au village en chantant victoire, et traînant un peu la guêtre le long des roules. Enfin, après une douce montée dans un chemin tout bordé d'avoines et de blés magnifiques, vrai grenier de la France, je vis saillir tout à coup, au-dessus d'une houle dorée, toute piquée de la pourpre vive des coquelicots et du bleu plus rare des bluets, un haut clocher de pierre ajouré : c'était Montagny, où le souvenir de Gérard nous conduit, et oij nous allons enfin nous arrêter.
Et cependant c'est à Paris, au 96 de la vieille rue Saint-Martin que naquit Gérard de Nerval. Son père, Etienne Labrunie, était un de ces hardis enfants de la Révolution qui s'engagèrent spontanément en 1792, au moment où la patrie fut déclarée en danger. Il avait seize ans, étant né à Agen le 12 juillet 177C. Un bataillon de fédérés passait par la ville en chantant, c'était en juillet, il faisait beau; sans regrets, le jeune homme quitta la boutique de tapissier de son
père et suivit ces soldats jusqu'à Soissons où ils formèrent le i8^ bataillon des fédérés nationaux qui fut dirigé sur Lille assiégé. Là, Etienne Labrunie reçut un éclat d'obus à la partie postérieure du pied gauche, ce qui nécessita son congé qu'il obtint à Haubourdin. Mais, libre, il ne se souciait guère de rentrer chez ses parents contre le gré desquels il était parti sans doute, et qui avaient même sollicité son congé à cause de sa jeunesse. Arrivé à Toulouse, il s'enrôla dans la 3^ compagnie franche des chasseurs de cette ville qui fut incorporée dans la 5^ brigade d'infanterie légère de l'armée d'Espagne. Le 25 octobre 1792, nous le trouvons au 8" bataillon de cette même brigade. Il s'y distinguait par sa bonne conduite, quand il eut la jambe gauche fracturée complètement à un combat d'avant-poste (8 pluviôse an 2). Cette blessure, assez grave, amena un raccourcissement des muscles iléchisseurs qui déformèrent complètement le pied en fermant les orteils, et le 29 ventôse an 3 (19 mars 1790), Etienne Labrunie fut réformé, avec une pension de 112 fr. 5o. Alors, il vint à Paris et s'y livra à l'étude de la médecine qu'il aimait. Pendant sept ans, il est interne pharmacien à l'hôpital Saint-Louis, puis, pendant six ans, à l'Ecole de Médecine, où on le reçut docteur en brumaire 180G. C'était une situalion, et il son-
gea bientôt à s'établir. Le i" juillet 1807, il épousa une demoiselle Marie-Marguerite- Antoinette Laurent, et, moins d'un an après, le 22 mai 1808, à huit heures du soir, il leur naquit un fils qui fut Gérard de Nerval. Les témoins étaient P.-Ch. Laurent, linger, aïeul maternel de l'enfant, et Gérard Dublanc, pharmacien, rue Saint-Martin, 98*.
Mais les études longues et dispendieuses de la médecine avaient à peu près épuisé les moyens d'existence d'Etienne Labrunie. A bout de ressources pour nourrir sa famille, il alla trouver son compatriote Lacépède qui était alors tout-puissant. Celui-ci lui conseilla de reprendre, comme médecin, du service aux armées, et le recommanda chaudement. L'effet ne se fit pas attendre : le 8 juin 1808, Etienne Labrunie était nommé médecin adjoint à la Grande Armée, et, le 22 décembre suivant, médecin ordinaire à l'armée du Rhin**. Sa jeune femme devait l'accompagner, et l'on se
* Maurice Tourneux. L'Age Romantique.
** Ses notes sont excellentes : « bon médecin, propre à son art, zélé, laborieux, 'bonnes mœurs » ; mais on remarque son indépendance de caractère : « parait peu subordonné. » Son signalement est celui-ci : « i '" 788, front haut, yeux gris, nez aquilin, bouche moyenne, menton rond, cheveux et sourcils châtains, visage ovale. (Archives du Ministère de la Guerre, ainsi que tous les autres renseignements sur le père de Gérard.)
trouva bien embarrassé par le pauvre nouveauné. Par bonheur, un vieil oncle de la mère habitait alors Montagny. Une vie de campagne et d'air pur fut jugée très salutaire pour l'enfant, si bien qu'il se réveilla un matin, sans savoir pourquoi ni comment, sur les genoux d'une nourrice qui lui chantait de vieilles chansons du XVI* siècle.
Le Valois est donc la véritable patrie de Gérard, celle dont la poésie agreste, frappant à la fois tous ses sens, émut et forma sa jeune âme. Plus tard, aux heures de détresse et d'égarement, il venait souvent s'y retremper comme aux sources vives de son intelligence et de son cœur, et il tint même à établir, dans une page restée célèbre, comment un cheval échappé d'une pelouse qui bordait l'Aisne, et perdu par son grand-père dans la forêt de Compiègne, fut son seul titre à l'existence.
(( Gela se passait vers 1770, dit-il, mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l'écurie de son père, puis il s'était assis sur le bord de la rivière, rêvant à je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les nuages empourprés du Valois et du Beauvoisis.
(( L'eau verdissait et chatoyait de reflets sombres ; des bandes violettes striaient les rougeurs du couchant. Mon grand-père, en se retournant pour partir, ne trouva plus le cheval
qui l'avait amené. En vain il le chercha, l'appela jusqu'à la nuit. Il lui fallut revenir à la ferme.
(( ... Le lendemain matin, mon grand-père descendit de sa chambre et rencontra dans la cour son père, qui se promenait à grands pas. Il s'élait aperçu déjà qu'il manquait un cheval à l'écurie. Silencieux comme son fils, il n'avait pas demandé quel était le coupable : il le reconnut en le voyant devant lui.
(( Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans doute de la résolution que prit mon grand-père. Il monta à sa chambre, fit un paquet de quelques habits, et, à travers la forêt de Compiègne, il gagna un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis, près des étangs de Ghaâlis, vieille résidence carlovingienne. Là, vivait un de ses oncles, qui descendait, dit-on, d'un peintre flamand du XVII* siècle. Il habitait un ancien pavillon de chasse aujourd'hui ruiné, qui avait fait partie des apanages de Marguerite de Valois.
(( . . . Mon grand-père aida le vieillard à cultiver ce champ, et fut récompensé patriarcalement en épousant sa cousine. »
La noce, digne des versets de la Bible, eut lieu un peu avant la Révolution. Le jeune homme, Pierre Laurent, portait l'épée, et son épouse reçut, avec le prénom de Laurence, ceux de la reine Maric-Antoinelte. Peu de
temps après, tourmenté sans doute par l'idée d'améliorer sa situation, le couple vint à Paris, et nous le trouvons établi Viager dans le quartier Saint-Martin au moment où lui naquit une première fdle, qui fut la mère de Gérard de Nerval.
Cependant, Gérard qui était âgé de dix-huit mois au départ de ses parents, n'avait plus d'autre famille que de jeunes tantes, sœurs de sa mère, et que son oncle, un de ces robustes vieillards comme en peignit Greuze, aux longs cheveux blancs flottants, à la culotte et à l'habit bruns, aux bas bleus et aux souliers à boucles, et dont la maison se reconnaissait de loin dans la campagne à sa façade jaune et à ses contrevents verts. Il fit donc ses premiers pas dans un intérieur rustique aux vieux meubles tout polis par les soins et par les années. On y voyait, a côté de la haute horloge à gaine, une vaste armoire de noyer, à portes pleines, et les murs étaient couverts d'estampes galantes, d'après Boucher, Fragonard et Moreau, ces dernières représentant toute une série des scènes d'Emile et de la Nouvelle Héloïse.
C'est que l'oncle était un de ces libres penseurs comme en connut tant le xviii® siècle, qui les appelait « libertins ». Il citait avec autorité Voltaire, Diderot, d'Alembcrt, toute Y Encyclopédie, et il avait eu l'honneur, bien des fois
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sans doute, de croiser le misanthrope Rousseau herborisant par les solitudes prochaines d'Ermenonville. Habitant d'un pays où le soc rencontrait parfois, en traçant, des poteries étrusques, des monnaies d'empereurs et de vieilles épées rouillées, il s'occupait, pour se distraire, d'antiquités romaines et celtiques, et, souvent, conduisant Gérard à la fontaine du hameau, il lui montrait Mars et Vénus, Neptune et Amphitrite, sculptés sur le fronton avec le dieu Pan qui souriait dans sa barbe de pierre à travers la viorne et les aristoloches ; si bien que l'Olympe et tous ses dieux inspirèrent d'abord beaucoup plus de vénération à l'enfant qui en apprenait l'histoire que les pauvres images chrétiennes de l'église.
Un jour, embarrassé au milieu de toute cette théogonie et se sentant devant elle un impérieux besoin d'unité, il demanda brusquement ce que c'était que Dieu.
— Dieu, c'est le soleil I répondit l'oncle.
Cela n'empêchait pas Gérard d'aller à la messe le dimanche et d'être initié, par une de ses tantes, aux simples pratiques du christianisme. L'église de village, avec un cimetière à ses pieds, le son des cloches réjouissant l'air peuplé d'hirondelles, des cantiques aussi naïfs que les vitraux derrière lesquels ils résonnaient, cela eût suffi à une imagination aussi vive que
l'était celle de Gérard. Malheureusement, celte dernière influence fut encore combattue par une masse de mauvais livres qu'il avait trouvés, en furetantj dans le grenier on l'oncle les avait relégués depuis longtemps, et qui parlaient tous de l'Occultisme et de la mystagogie chère aux Illuminés du xviii*' siècle. Séduit par leur obscurité autant que par leurs mystères, il en disputait avidement la science aux rats et à l'humidité, contractant ainsi, bien à son insu, une véritable maladie morale sur laquelle il nous faudra revenir plus tard, hélas ! pour en constater tous les funestes eiîets.
Encore, si les tendresses maternelles étaient venues le distraire et le rafraîchir ; mais non I Livré aux soins des paysans et des domestiques, entre un perroquet bavard et un carlin à la mine écrasée, il savait seulement que, pareille aux femmes des anciens Germains, sa mère était tout là-bas, près de son père, à la Grande Armée. Etienne Labrunie était alors chargé du service des hôpitaux militaires en Autriche. Son zèle ne se démentait pas un instant. A Dantzig, à Linz, où l'encombrement des troupes était le plus considérable, il avait fait seul le service pendant plusieurs mois . Le 7 avril 1 8 1 o , il rejoignait l'armée d'Allemagne, arrivait le 6 juin à Glogau, passait à Stettin en 181 1, et, l'année suivante, parlait en Russie. Mais Gérard
ne savait presque rien de tout cela. De temps en temps, sa mère écrivait seulement de rapides lettres des bords de la Baltique, des rives de la Sprée ou du Danube, et toutes portaient le nom et la date d'une victoire mémorable.
En entendant lire ces lettres où le nom de 1 Empereur éclatait par endroits comme une fanfare, l'enfant se pénétrait inconsciemment d'un sentiment de merveilleux et du goût des lointains voyages. Un jour, on n'écrivit plus! La pauvre femme était morte à vingt-cinq ans, en Russie, d'une fièvre qu'elle gagna en traversant un pont où sa voiture faillit être renversée au milieu des cadavres. Elle fut ensevelie en Silésie, dans le cimetière catholique de Gross- Glogow, et, ses portraits ayant été perdus ou volés, Gérard ne connut jamais rien d'elle. Plus tard, il sut seulement qu'elle ressemblait à une gravure du temps, d'après Prudhon ou Fragonard, qu'on appelait la Modestie. Il sut encore qu'elle chantait en s'accompagnant sur la guitare, selon la mode de l'époque, des romances sentimentales que son père redisait en pleurant, et il avait même retenu ce passage de l'une d'elles :
Mamma mia, médicale Questa piaga, per piétà !
Méllcerto fu l'arciero Perche pace in cor non ho !.. .
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Qu'était devenu Etienne Labrunie depuis la mort de sa femme? Pendant un an, on n'eut plus de ses nouvelles. 11 avait été fait prisonnier à Wilna, le lo décembre 1812, après avoir reçu, à la même jambe gauche, une nouvelle blessure qui avait fortement attaqué le tendon d'Achille, ce qui rendait très difficile le mouvement du pied. Il était alors traité à l'hôpital de la Charité de Wilna. C'est ce qu'apprit, par l'intermédiaire du ministère de la guerre, son oncle Duriez, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, rue Saint-Denis, 7^, division des marchés : « Nous voudrions savoir, avait-il demandé, s'il existe ou non, attendu que son épouse, ma nièce, étant décédée, il serait nécessaire d'établir et de surveiller les droits de leur enfant, qui est un beau et charmant garçon âgé de cinq ans. »
Ainsi le deuil et la solitude entourèrent le berceau de Gérard. Mais, à cet âge, on se console vile, et aucun pays n'était plus propre à le distraire en exaltant son imagination.
Tout le passé y subsistait encore, et on l'aimait dans le souvenir des princes du moyen âge et de la Renaissance, particulièrement des Valois et des Médicis qui y avaient fait du bien. Pendant les guerres de religion, qui avaient laissé là de cruelles traces, tout le pays était dévoué a la Ligue ; ce parpaillot de Béarnais y
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était autant haï qu'étaient estimés messieurs de Mayenne, d'Epernon, le cardinal de Lorraine et ce bon duc de Guise, et l'impression en était si vivace que, dans l'enfance de Gérard, la Saint-Barthélémy était encore, dans certaines localités, la fête patronale, et qu'il n'était pas rare d'entendre dire aux vieux : (( Cette grande madame Catherine de Médicis.. . à qui on a tué ses pauvres enfants! »
L'architecture des vieux châteaux y avait été respectée autant que le permirent les guerres civiles ; la musique même n'avait pas été gâtée par l'imitation des opéras parisiens ou des romances de salons, et Gérard dira plus tard à ce sujet : (( On en est encore, à Senlis, à la musique du XVI* siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L'époque de Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a, dans les souvenirs des filles de la campagne, des complaintes d'un mauvais goût ravissant. On trouve là des restes de morceaux d'opéras, du xvi^ siècle peut-être — ou d'oratorios du xvii^ siècle. »
Mais on trouvait surtout ces belles légendes des aïeux, transmises de mémoire en mémoire, telles que la Complainte de Jean Renaud,, de Saint Nicolas, du Due Loys, de la Jeune jille de la Garde, et ce sont elles que chantaient les enfants et les jeunes gens en se rendant, à travers les fleurs et les blés, à la Fête du Bouquet
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Provincial, une des rares fêtes anceslrales qui subsistent encore aujourd'hui. Elle consiste en des joutes d'archers, car tout le monde est tireur d'arc dans le pays. Les enfants s'exercent, tout petits, a ficher des flèches dans la paille, et, au fond de la moindre chaumière, on voit, à côté de l'horloge rustique, des trophées d'arcs et de flèches, quelquefois des flèches d'honneur, au-dessus d'une carte de tir rouge et verte. Le village où habite le vainqueur de la fête conserve le bouquet un an et le rend, en grande pompe, au vainqueur de l'autre village. C'est du moins ce qui se passait à l'époque où Gérard faisait partie d'une de ces compagnies d'archers et assistait comme tireur à cette fêle dont il sut évoquer plus tard, si délicieusement, toute la naïve beauté : « Le cor et le tambour résonnaient au loin dans les hameaux et dans les bois ; les jeunes filles tressaient des guirlandes et assortissaient, en chantant, des bouquets ornés de rubans. Un lourd chariot, traîné par des bœufs, recevait ces présents sur son passage, et nous, enfants de ces contrées, nous formions le cortège avec nos arcs et nos flèches, nous décorant du titre de chevaliers, — sans savoir alors que nous ne faisions que répéter, d'âge en âge, une fête druidique survivant aux monarchies et aux religions nouvelles. »
Toute cette joyeuse jeunesse accourait des
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villes voisines, de Chantilly, de Compiègne, de Senlis. Une année surtout, la fêle eut un caractère qui se grava profondément et pour toujours dans l'esprit de Gérard : « Après la longue promenade à travers les villages et les bourgs, ditil, après la messe à l'église, les luttes d'adresse et la distribution des prix, les vainqueurs avaient été conviés à un repas qui se donnait dans une île ombragée de peupliers et de tilleuls, au milieu de l'un des étangs alimentés par la Nonette et la Thève. Des barques pavoisées nous conduisirent à l'île, — dont le choix avait été déterminé par l'existence d'un temple ovale à colonnes qui devait servir de salle pour le festin... La traversée du lac avait été imaginée peut-être pour rappeler le Voyage à Cythère, de Watteau. Nos costumes modernes dérangeaient seuls l'illusion.
« L'immense bouquet de la fête, enlevé du char qui le portait, avait été placé sur une grande barque; le cortège des jeunes filles vêtues de blanc qui l'accompagnaient, selon l'usage, avait pris place sur les bancs, et cette gracieuse théorie renouvelée des jours antiques se reflétait dans les eaux calmes de l'étang qui la séparait du bord de l'île si vermeil aux rayons du soir avec ses halliers d'épine, sa colonnade et ses clairs feuillages. »
Longtemps après, parcourant ces lieux té-
moins de son enfance et y retrouvant la même fraîcheur d'impressions, Gérard a pu écrire, et non sans quelque raison peut-être : « Le Voyage à Cylhère, de Watteau, a été conçu dans les brumes transparentes et colorées de ce pays. C'est une Cythère calquée sur un îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise et de l'Aisne, — ces rivières si calmes et si paisibles en été. »
Dans ce décor de fête galante qui eut une telle iniluence sur son développement intellectuel, la prime jeunesse de Gérard se passa tout entière avec des petites filles, de ces mignonnes paysannes du Valois qu'on eût cru sorties du Hameau d'opéra-comique de la Reine, à Trianon. Toutes avaient le charme que donne un beau sang, dans ces pays 011 la qualité des eaux est égale à la pureté de l'air qui vient des grands bois, et toutes aimaient Gérard qui n'était pas moins beau avec son sourire enfantin qui rappelait celui de sa mère, et ses cheveux blonds, mollement ondulés sur la hauteur précoce de son front. L'une d'elles courait et minaudait toujours, et le dimanche, au printemps, se tressait, en chantant, des couronnes de marguerites. Gérard lui plaisait et elle l'appelait « son petit mari ». Mais, hélas! pendant ce temps, l'amoureux volage était épris des charmes d'une Fanclicllc aussi jolie sans doute que celle que
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Chérubin embrasse si fort sous les grands marronniers, dans le Mariage de Figaro, et il conçut niôinc un jour l'idée singulière de l'épouser selon les rites des aïeux : « Je célébrai moimome le mariage, dit-il, en figurant la cérémonie au moyen d'une vieille robe de ma grand'inèrc que j'avais jetée sur mes épaules. Un ruban |)ailleté d'argent ceignait mon front, et j'avais relevé la pâleur ordinaire de mes joues d'une légère couche de fard. Je pris à témoin le Dieu de nos pères et la Vierge sainle, dont je possédais une image, et chacun se prela avec complaisance a ce jeu naïf d'un enfant. »
Les vieilles forets de Cdiantilly ou de Yillers- Cottcrets et les grands prés paisibles coupés d'élangs et de rivières abritaient ces amours ingénues, sinon dignes de Dap/uiis ri C/iloé, du moins de ces idylles récentes de M. de Florian, où les moutons portent au cou des rubans roses. On jouait, on se promenait dans les bois à l'heure où le loup n'y est pas; les petites fdles dansaient en chaulant une danse singulière qui raj)pelait celle des jeunes filles grecques dans les îles de l'Archipel, et cela finissait toujours par des baisers qui n'osaient pas encore se poser sur les lèvres. On péchait aussi des écrevisses sous les vieux ponts moussus de la Nonette et de la Thève, et nul n'hésitait a ])longer pour cela ses jambes nues dans l'eau fraîche et cou-
lante. C'est ainsi que Gérard manqua un jour de se noyer pour ne pas paraître poltron devant la petite Gélénie qui avait si peur des gardechasse et des loups. Follement enivrée de la senteur des prés, avec un beau rire dans ses joues à fossettes, c'était le génie du pays que cette petite fille. Elle apparaissait à Gérard comme une nymphe des eaux, couronnée d'ache et de nénuphar, ou comme une nixe germanique, avec son jupon court très souvent mouillé dans les rivières où il fallait lui cueillir des iris et des myosotis « aux bords marneux des étangs de Gommelle ou parmi les joncs et oseraies qui bordent les métairies de Coye )). Elle connaissait tous les vieux châteaux du pays, toutes les grottes profondes perdues dans les bois ; aucune légende ne lui était étrangère, et souvent, assise sur quelque roche ou dolmen druidique, (( petite Velléda du pays des Sylvanectes », elle en racontait l'histoire aux bûcherons et aux jeunes bergers. C'étaient de délicieuses chansons où la fable et l'histoire étaient naïvement mêlées et que dominaient de leurs lacs d'amour les noms de Biron et de Marie de Loches, de Henri IV et de Gabrielle dont on voyait la tour se découper au loin, vers Ermenonville. Ermenonville! encore un lieu qui devait marquer dans son esprit, comme le nom et les doctrines de Uousseau marquaient alors dans
toutes les pensées. La tombe vide du philosophe se reflète dans l'eau tranquille du lac, toute blanche, à travers le frissonnement des hauts peupliers, et le vieil oncle y conduisait souvent Gérard pour lui montrer le Désert factice, le banc des vieillards et surtout le Temple de la philosophie. Tous ces souvenirs, unis à la beauté et à la variété des sites, échauffaient à la fois son cœur et son imagination, et il grandissait ainsi, insoucieux, sans se douter même, au bruit toujours plus proche du canon, qu'un immense empire s'écroulait autour de lui.
Un jour cependant, c'était en i8i5, il jouait avec ses petites compagnes devant la porte de son oncle, quand trois officiers parurent sur la route. Ils avaient l'air sombre et farouche des vaincus, et l'or noirci de leur uniforme brillait à peine sous leur capote. Le premier embrassa Gérard avec une telle effusion qu'il s'écria : « Mon père ! . . . tu me fais mal î . . . » C'était son père, en effet. Le i" juin i8i/i, le licenciement général de la Grande Armée l'avait laissé sans emploi, et il revenait à son fils pour lui apprendre ce qu'il appelait (( ses devoirs ».
Ce sont donc les destinées ' mêmes de la France qui influaient sur celles du pauvre Gérard. Ce n'était jusqu'ici qu'un enfant, presque un petit paysan, sachant à peine quelle gloire brillait pour tous dans le soleil qui mûrissait
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devant lui les vergers, et il allait devenir brusquement un de ces êtres dont Musset a exprimé l'inquiétude et la tristesse vagues dans sa Confession cVun enfant du siècle. Lù-bas, au CJiamp de Mai, sous l'amoncellement de l'orage prêt à fondre, Napoléon réunissait l'élile amoindrie de ses derniers liéros. Emmené par son père, Gérard vit ce spectacle sublime dans la loge des généraux. Il avait sept ans, et l'Empereur ne semble pas avoir fait sur lui l'impression qu'il fit, au même âge, à Victor Hugo, quand il le vit dans une grande fête, au Panthéon :
Passer, muet et grave, ainsi qu'un dieu d'airain.
Peut-être manquait-il, ce jour-là, le chapeau et la redingote, qui eussent mieux frappé la foule que le costume d'apparat dans lequel Napoléon voulut paraître ; car c'est en habit de soie, en manteau de pourpre et en toque à plume blanche qu'il distribua aux régiments qui allaient partir pour la frontière du Nord des étendards dont les enseignes d'or étincelaient au soleil.
Hélas! L'Aigle n'était plus dans le secret des dieux! Quinze jours après il s'abattait pour toujours dans la plaine de Waterloo, et les cosaques traversaient Paris sur leurs rapides cavales.
Peu de temps auparavant, le 20 mai 181 5,
Etienne Labrunie avait demandé sa retraite au prince d'Eckmûhl, alors ministre de la guerre, la fondant sur le motif de sa blessure reçue à Wilna : (( J'ose me confier aux bontés de Votre Excellence, disait-il, pour une solde de retraite dont dépend mon existence. » Malheureusement, il avait perdu tous ses papiers au moment où on le fit prisonnier, et les certificats qu'il possédait n'étaient pas assez réguliers pour fournir absolument la preuve de sa dernière blessure; mais, disait une note, (( les services seuls suffiraient pour motiver l'augmentation de la pension ». Néanmoins, on le fit attendre encore, et c'est seulement le gouvernement des Bourbons qui lui liquida sa retraite, à la date du 3i août i8i5. Etienne Labrunie avait servi huit ans, six mois et sept jours, pour lesquels il obtenait une pension annuelle de quatre cent quatre-vingt-seize francs. Avec ce maigre revenu, joint à quelque argent qui lui revenait de sa femme, il s'installa à Paris, dans le quartier du Marais, avec l'intention de se vouer à l'éducation de son fils. Gérard fit de rapides progrès sous sa surveillance; il étudiait à la fois, non seulement le grec et le latin, mais encore l'allemand, l'italien, l'arabe et le persan; il avait maintenant Anacréon, Ovide, Gœthe pour poètes favoris, et plus encore, peut-être, le Tasse et Guarini, dont il retrouvait dans Aminta
et le Pastor fido toutes les pastorales qu'il venait de vivre. Son écriture était belle, au point de rivaliser avec les anciens manuscrits ; il apprenait encore l'art dramatique, le dessin, la musique, la danse, toutes choses qui eussent fait de lui un être accompli sans les dangers de sa première éducation ; mais, vivant constamment dans la société des jeunes filles et des femmes, les identifiant avec les créations de ces mêmes poètes, et, ayant reconnu et désiré mille fois, dans leur aimable et blanc cortège, toutes les grandes amoureuses, les pures et les impures : Lesbie, Eléonore, Charlotte, Marguerite, comme il reconnaissait et sentait souffrir en lui, tour à tour, Ovide, le Tasse, Faust, Werther, tous leurs amants, il en avait subi une délicieuse et morbide influence qui l'entourait comme un cercle magique dont il ne pourrait plus sortir, influence faite à la fois pour tous ses sens par tous leurs charmes : parfum, couleur, ligne, musique. Gela lui avait donné un éternel et inapaisable besoin de tendresse qui était depuis longtemps de l'amour et qu'il allait traîner toute sa vie comme une blessure, à la recherche d'un idéal fait de toutes ces fictions, et qu'en sa pureté et sa naïveté il avait placé trop haut, trop en dehors de l'humanité pour le réaliser jamais.
Le père ne fut pas long à s'apercevoir des
dangers d'une pareille existence, et il se décida à reprendre son fils près de lui, à Paris, pour lui faire suivre les cours du collège Cliarlemagne. Malheureusement, s'il coupait court à de certains dangers, il ne s'apercevait pas que Gérard travaillait beaucoup trop, maintenant que la campagne ne pouvait plus le distraire de ses études. Déjà délicat de sa nature, il veillait une partie de la nuit sous la direction d'un soldat qui les servait, son père et lui, et qui le réveillait avant l'aube pour le promener sur les collines voisines de Paris, le faisant déjeuner de pain et de crème dans les fermes et dans les laiteries.
Cela durait jusqu'aux vacances, époque à laquelle Gérard revenait avec joie à Montagny, y retrouA^ant ses cousines et ses petites amies, grandies et transformées comme lui. S'il ne jouait plus tout à fait comme naguère, se troublant davantage à l'idée de les embrasser, il leur adressait de longs poèmes, imitant pour elles tout ce que Byron et Thomas Moore contiennent de plus amoureux ; puis prenant le chemin de Loisy, hameau voisin de Montagny, il allait se reposer auprès de Sylvie. C'était une des plus belles filles du pays, naïve et malicieuse à la fois, quelque chose comme un Greuze retouché par Fragonard, et Gérard l'avait connue jadis, bien avant les autres, quand elle n'était
encore qu'une enfant, vive, fraîche, avec des yeux noirs, un profil régulier, et la peau légèrement halée, « malgré son chapeau de paille dont le large ruban flottait pêle-mêle avec ses tresses de cheveux noirs ». Ils couraient tout le jour ensemble, à travers la bruyère et les hautes fougères, allaient boire du lait dans les fermes, et l'on disait à Gérard : (c Qu'elle est jolie, ton amoureuse, petit Parisien! »
Aujourd'hui que devenue jeune fille elle faisait de la dentelle pour les ateliers de Chantilly, Gérard ne connaissait pas de joie plus pure que d'aller la surprendre à sa fenêlre oii le pampre s'enlaçait au rosier, chantant sa chanson favorite au bruit des fuseaux sonores :
La belle était assise Près du ruisseau coulant, Et dans l'eau qui frétille Baignait ses beaux pieds blancs.
Allons, ma mie, légèrement!
Légèrement !
Pauvre Sylvie! délicate, les mains fines, qui aurait-elle aimé au village, de tous ces gars en blouse, à l'ame et aux doigts rudes .^^ Elle ne pensait qu'au « petit Parisien », et chaque année, aux vacances, quand il revenait à Loisy, vêtu d'un habit court à l'anglaise qui faisait rire les paysans, elle seule le trouvait beau et bien
mis, et lui la retrouvait chaque fois plus charmante, avec quelque chose d'athénien dans ses traits réguliers et placides. Fous et enfants, comme hier, ils couraient encore les grands bois qui n'avaient plus de secrets pour eux, et Sylvie emrnenait Gérard chez sa grand'tante, à Othys. La bonne vieille habitait une petite chaumière de pierres inégales, revêtue de houblon et de vigne vierge. Tant de jeunesse entrant chez elle, c'était le feu dans la maison I (( Vois, la tante, disait Sylvie en montrant Gérard et en trépignant de joie, c'est mon amoureux, il est blond, il a de jolis cheveux fins! » Et pendant qu'une délicieuse omelette chantait en se dorant pour eux dans la poêle, ils furetaient partout. Un jour, étant montés dans la chambre haute, ils découvrirent, au fond d'un tiroir toujours fermé, les habits de noce de la tante et de son défunt mari dont les anciens portraits souriaient au mur dans leur cadre ovale. Vite, ils s'amusèrent à les revêtir! « Mais finissez-en I Vous ne savez donc pas agrafer une robe.^^ )) disait Sylvie à Gérard qui l'aidait avec maladresse; peut-être eût-il été plus habile en l'aidant à se chausser, mais elle ne voulut jamais le lui permettre! Pendant qu'il revêtait l'habit de noce du garde-chasse, elle continua toute seule à s'attifer, posant du rouge ici, là de la poudre et des mouches, et ainsi trans-
formés en mariés de l'autre siècle, ils descendirent tous deux le vieil escalier de cliene de la maison.
La tante poussa un cri en les voyant. « Ohl mes enfants! » dit-elle. (( Et elle se mit à pleurer, puis sourit à travers ses larmes. C'était l'image de sa jeunesse, cruelle et charmante apparition!... Elle retrouva même dans sa mémoire les chants alternés, d'usage alors, qui se répondaient d'un bout à l'autre de la table nuptiale,, et le naïf épithalame qui accompagnait les mariés rentrant après la danse. Nous répétions ces strophes si simplement rythmées, avec les hiatus et les assonances du temps; amoureuses et fleuries comme le cantique de l'Ecclésiaste : — Nous étions l'époux et l'épouse pour tout un beau matin d'été. »
Telles sont les fraîches et louchantes idylles que Gérard vivait avec Sylvie. Il n'aimait qu'elle, ne voyait qu'elle, jusque-là ; mais, hélas î la crise n'était pas loin ! et amolli et dénudé jusqu'aux fibres par ces délices intimes auxquelles s'ajoutait la nature, il était maintenant mûr pour la ressentir.
Gela eut lieu à la fin d'une de ces journées de vacances. Le temps s'était passé à folâtrer sur l'herbe d'une grande pelouse encadrée d'ormes et de tilleuls, devant un vieux château du temps de Henri IV, dont le soleil incendiait
les toits pointus couverts d'ardoise et les hautes verrières toutes resplendissantes dans les briques rouges de la façade.
(( Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France. »
Gérard était le seul garçon dans celle ronde où il avait amené Sylvie. Tout à coup, suivant les règles de la danse, il se trouva placé au milieu du cercle avec une jeune fille blonde, grande et belle, qu'on appelait Adrienne, et qu'il avait à peine remarquée jusque-là. (( Nos tailles élaient pareilles, dit-il; on nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m'empêcher de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d'or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s'empara de moi. La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s'assit autour d'elle, et aussitôt, d'une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée comme celle des filles de ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances, pleines de mélancolie et d'amour, qui racontent toujours les malheurs d'une princesse
enfermée dans sa tour par la volonté d'un père qui la punit d'avoir aime. La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles chevrotants que font valoir si bien les voix jeunes, quand elles imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules.
(( A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. — Elle se tut, et personne n'osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être en paradis. — Je me levai enfin, courant au parterre du château, oii se trouvaient des lauriers, plantés dans de grands vases de faïence peints en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne et nouées d'un ruban. Je posai sur la tête d'Adrienne cet ornement, dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures.
(( Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un salut gracieux, et rentra en courant dans le château. — C'était, nous dit-on, la petite-fille de l'un des descendants d'une famille alliée aux anciens rois de France ;
le sang des Valois coulait dans ses veines. Pour ce jour de fête, on lui avait permis de se mêler à nos jeux; nous ne devions plus la revoir, car le lendemain elle repartit pour un couvent où elle était pensionnaire. »
Gérard avait donc enfin rencontré son idéal ! Il était là, devant lui, vivant dans cette Adrienne qui réalisait, en les synthétisant, tous ses désirs, tous ses rêves, toutes ses aspirations antérieures. On eût dit que l'âme entière du pays avait pris corps tout à coup à ses yeux, et qu'il venait de voir, de sentir et de respirer à la fois tous les parfums de ses fleurs et de ses forêts, tout l'or de ses moissons, tous les murmures et toute la clarté de ses sources, dans la chevelure, les yeux, le teint, la voix de cette jeune fille.
Malheureusement, pareille chose n'est qu'un moment et ne se rencontre qu'une fois à peine, et pour Gérard ce moment allait décider de toute la vie. En effet, cette délicieuse vision d'Adrienne entrant dans son cœur avec la magie de l'heure et de l'endroit, venait d'imprimer en lui, fortement, un idéal d'amour d'autant plus difficile à retrouver qu'il l'identifiait avec tout ce que le moment, lune, arbres, château, lui suggéraient d'antérieur, le rendant ainsi, dans cette jeune fille, amoureux, non seulement de l'amour, mais encore du passé.
Pendant ce temps, Sylvie pleurait à côté de
LA VIE 3l
lui, jalouse de la couronne donnée à la belle chanteuse. Il y avait là, dans le chant de l'une et dans les larmes de l'autre, le symbole de toute sa vie, et Sylvie était la douce réalité, le bonheur possible, le calme, qui pleurait sur l'avenir du pauvre Gérard, devinant peut-être ce qui l'attendait à la poursuite d'une telle impossibilité.
Peu après cette journée, Gérard fut rappelé a Paris pour y reprendre ses études. Il y emportait, dans un esprit et un cœur déjà troublés, la double image de Sylvie et d'Adrienne. Mais, hélas! à travers les austères études, cette dernière restait seule triomphante! elle avait absorbé, effacé tout le reste, et présidait à toutes ses joies et à toutes ses douleurs. Evoquée et adorée à toute heure dans les palais enchantés de son imagination, y changeant sans cesse de nom et de costume selon les nécessités du rêve, elle devenait de plus en plus un fantôme d'amour, une forme inconsistante pareille à la sylphide incantée par Chateaubriand dans les ombres féodales de Combourg; seulement, lui ne pourrait jamais s'en délivrer; le philtre qu'elle lui avait versé était trop fort, et plus tard, en i83i, se rappelant la chanson d'Adrienne et l'entendant résonner du fond de son passé, bien loin, comme dans les espaces sonores d'une autre existence, il disait :
3a GÉRARD DE NERVAL
Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart et tout AVebre, Un air très vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Or, chaque fois que je viens à l'entendre.
De deux cents ans mon âme rajeunit;
C'est sous Louis Treize... Et je crois voir s'étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit.
Puis un château de brique à coins de pierre, Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs. Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs,
Puis une dame, à sa haute fenêtre, Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens... Que dans une autre existence peut-être J'ai déjà vue, et dont je me souviens !