‹ Gérard de Nerval, la vie et l'œuvre, 1808-1855Chapitre 2 sur 16 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Collège Gharlemagne. — Théophile Gautier. — Premiers vers et premiers succès de Gérard. Le libraire Touquet. — La traduction de Faust. Un billet de Gœllic. — Berlioz. — Le Mercure de France. — Jules Janin, Ilarel : essais dramatiques. Sciences occultes. — Poètes allemands et poètes de la Pléiade. — Le père de Gérard ; ses mécontentements. — Entrée de Gérard dans la Bohème. — Son portrait par Th. Gautier. — Bataille d'IIcrnani. — Le Petit Moulin Rouge. — Bouzingo et bouzingots. — Gérard à Sainte- Pélagie. — Fantaifies.

En entrant au collège Gharlemagne, Gérard avait remarqué bien vite, parmi tous les élèves, un enfant frileux et malingre, au teint bizarrement olivâtre, qui s'appelait Théophile Gautier. Externes libres tous deux, jls ne tardèrent pas à se sentir bons camarades, souffrant de la même nostalgie précoce qui venait, pour Gérard, de sa liberté et de son amour perdus, pour Théophile, du mal des pays méridionaux où il était né, et où le soleil dore le front de glace des Pyrénées.

Tout le monde sait combien cette camaraderie devint par la suite une solide et constante amitié; et, cependant, si les deux jeunes gens se sentaient unis par de secrètes affinités, ils étaient au début, bien loin de se rencontrer quant au caractère. Théophile, qui voulait être peintre et qui prenait des leçons dans l'atelier de Rioult tout en suivant les cours du collège, avait déjà en lui tous les éléments du fervent romantique qu'il allait être, ce qui déplaisait fort aux professeurs qui le taxaient de barbarie et d'africanisme. Il imitait par exemple, dans ses vers latins, les styles dits de décadence, et étudiait, jusqu'à les savoir par cœur, Villon et Rabelais, Ronsard et Théophile de Viau. Gérard, lui, était tout différent. C'était un excellent élève, ornement de tous les palmarès, ce que l'on appelle un « fort en thème » avant de l'appeler un jeune bourgeois. Ses devoirs étaient de bonnes copies sans hardiesses et bien sages, comme lui, de celles que le maître souligne d'un invariable « très bien I » et qui recueillent chaque année une ample moisson de lauriers universitaires. Il rimait déjà, certes, mais un peu comme Daniel Jovard rime dans les Jeune France avant sa conversion. Ses vers étaient soigneusement recopiés sur de beaux cahiers reliés et dorés sur tranches, et des entête et des culs-de lampe naïvement dessinés à

la plume les agrémentaient*. C'étaient des poèmes sur la Quotidienne, V enterrement de la Quotidienne, la bataille de Mont-Saint- Jean, le Cinq Mai, tous sujets passionnant alors l'opinion publique. Aussi, loin d'inspirer de l'inquiétude aux professeurs, Gérard était donné par eux en exemple à ses camarades. C'était le moment où Déranger et Casimir Delavigne se partageaient l'admiration unanime, et le jeune poète leur payait son tribut en les imitant. C'est ainsi qu'il écrivit, sous l'inspiration des Messéniennes, la France guerrière^ élégies nationales, une plaquette in- 8" de trente-deux pages qu'il eut le bonlieur de voir publier chez Ladvocat, et ensuite chez Touquet, à trois éditions rapidement écoulées. Cela n'était pas mal pour un débutant de seize ans, et les élèves de Charlemagne, fiers de voir un de leurs condisciples (( imprimé », purent se passer, durant les récréations, les feuilles libérales où l'on faisait son éloge. Gérard, d'ailleurs, ne tarissait pas. Après de nouvelles élégies nationales, Napoléon^ la Mort de Talma, vinrent des Satires politiques assez avancées. Le jeune homme avait bien changé en un an ; il avait presque rattrapé, quoique avec des nuances, son ami Théophile. Maxime du Camp prétend que, même dès cette

* CoUcclion Ilcnry lloussaye.

époque, il était loin d'être indemne du cerveau, et il croit le prouver en nous le montrant se rendant parfois à l'île Louvier qui existait encore, tout encombrée par les chantiers d'un marché au bois. (( La, dit-il, à l'aide des bûches et des cotrets, il s'y construisait une hutte, dans laquelle il vivait plusieurs jours de suite, allant acheter sa nourriture chez les fruitières du voisinage et courant le long des piles de bois, sans en être empêché par les ouvriers, auxquels il payait k boire. » Cela peut être la plaisanterie d'un collégien exalté par la lecture de Robinson^ et non pas nécessairement Facte d'un fou. La faute en est d'ailleurs au père qui se souciait sans doute bien peu de son fils pour le laisser disparaître ainsi pendant plusieurs jours. Ce genre de vie n'empêchait pas Gérard de travailler ; de cette époque date un Mémoire sur les Poètes da seizième siècle, dont il a recueilli plus tard quelques fragments dans la Bohème galante. Ce Mémoire fut présenté à l'Académie et n'obtint pas le prix. « Je n'avais droit alors, dit Gérard, d'aspirer qu'aux prix du collège: je fus cependant si furieux de ma déconvenue que j'écrivis une satire dialoguée contre l'Académie, qui parut chez Touquet. » Cette satire était intitulée : ï Académie ou les Membres introuvables. On y voyait un des « incurables »

de la Coupole, c'est ainsi que Gérard les appelle, qui, ne trouvant plus de candidats, supplie le pauvre du pont des Arts de se présenter. Le pauvre, aussi méfiant qu'ignorant, veut savoir en quoi consistera son métier; l'académicien lui en fait une peinture telle qu'il refuse au nom de l'honnêteté, et par amour de l'indépendance. Cette pièce, pour laquelle l'éditeur, effrayé de la hardiesse primitive, exigea de nombreux remaniements, eut deux éditions dans la même année 1826 : (( Ce n'était pas bon, reprend Gérard, et cependant Touquet m'avait dit, avec ses yeux lins sous ses besicles ombragées par sa casquette à large visière : (( Jeune homme, vous irez loin. » Le destin lui a donné raison en me donnant la passion des longs voyages. » Puis vint un « tableau politique à propos de lentilles » : Monsieur Dentscoiirt ou le Cuisinier d'un grand homme, signé de M. Beuglant, poète, ami de Cadet Roussel; et, peu après (1828, in-32), la Couronne poétique, de Déranger, sorte d'Anthologie du poète de Lisette et du Dieu des bonnes gens, précédée d'une Ode dithyrambique dont les strophes eussent réjoui plus tard M. Homais, et que les Jeune France firent plaisamment expier à son trop lyrique auteur.

Mais cela importait peu à Gérard, qui n'était aucunement vaniteux et avait beaucoup trop

de projets en tête pour s'occuper de ses erreurs passées. Une œuvre importante allait d'ailleurs mettre le sceau à sa réputation, c'est la traduction du Faust de Gœthe, parue en cette même année 1828.

A cette époque, tous ceux qui avaient suivi Napoléon à travers l'Europe avaient rapporté dans leurs foyers des connaissances linguistiques variées; le père de Gérard, familiarisé particulièrement avec la langue allemande par son long séjour en Prusse et dans les provinces du Danube, initia son fils à toutes ses difficultés. On s'en aperçut vite à l'originalité savoureuse de cette traduction, et personne n'osa plus rire quand le grand Gœthe lui-même l'eut consacrée en envoyant à Gérard ce précieux billet : (( Je ne me suis jamais si bien compris qu'en vous lisant. » Certaines parties de l'œuvre, les chansons, les chœurs, sont traduites en vers. Berlioz les trouva si brillantes qu'il demanda à Gérard la permission de les mettre en musique, trouvant là, peut-être, une première idée de la Damnation de Faust^ où il les reprit plus tard.

Le livre eut rapidement plusieurs éditions, et son immense retentissement eut pour premier effet d'ouvrir à son auteur les portes du Mercure de France, Cette revue était alors sous la direction de Paul Lacroix, le bibliophile Ja-

cob; Gérard y écrivit d'assez nombreux articles, mais on ne peut suivre la trace de sa collaboration encore obscure et impersonnerie, les articles de débutants n'étant pas signés. On n'y retrouve que quelques fragments d'un drame en prose, IMcolas Flamel, œuvre qui porte la forte et récente empreinte de Goethe, Satan y apparaissant à Nicolas Flamel dans la tour Saint-Jacques, comme Mépliistophélès apparaît à Faust dans le cabinet d'étude de Leipzig. A la même époque, Gérard fit la connaissance de Jules Janin, qui devint par la suite un de ses meilleurs amis, Gérard ne se faisant que des amis partout où il passait. Le futur (( grand critique » avait alors la direction littéraire de la collection des classiques français publiée par l'abbé Guillon, qui fut plus tard évêque du Maroc et aumônier de la reine Marie- Amélie. Gérard désirait beaucoup travailler à cette collection. Pour les mêmes raisons que précédemment, on ne peut retrouver là aucune trace de sa collaboration, et, cependant, son ami Georges Bell*, à qui nous empruntons ici ce qu'il tenait de Gérard lui-même, n'hésite pas à affirmer qu'il y a travaillé.

* Bell (Joachim Hounau dit Georges), né en 1827, auteur d'études historiques, politiques et scientifiques, et de notices sur Gérard de Nerval, Pradier, Méry, David d'Angers, Alex. Dumas, etc. On lui doit aussi plusieurs drames et romans.

Mais ce sont là de menus détails à peine intéressants. Gérard visait plus haut. Jules Janin était alors l'hôte de Harel, à l'Odéon; connaître Janin et en être apprécié, c'était s'ouvrir le cabinet du directeur ; Gérard le savait bien, lui qui avait la tête pleine de combinaisons dramatiques de tout ordre, mêlant le moyen âge et l'Orient selon les règles nouvelles formulées dans la préface de CromivelL II présenta donc à Harel Villon V écolier, pièce légendaire qui a disparu, et oii ce le moyen âge passait tout entier, avec ses croyances naïves, ses anges, ses démons et ses mœurs pleines d'excentricité, mais aussi de poésie*. »

Cette première pièce échoua auprès du directeur. Peut-être Harel conseilla-t-il au jeune auteur de l'oublier, promettant d'abord, quitte à ne pas tenir ensuite, de lui monter sa prochaine œuvre qui ne pourrait manquer d'être meilleure. Cette conjecture paraît vraisemblable quand on voit Gérard apporter peu de temps après, au comité de lecture de l'Odéon, la Dame de Caroage. Ce drame en vers venait d'être fait en collaboration avec Théophile Gautier. On y voyait un esclave sarrasin, Hafiz, ramené des croisades, tomber amoureux de la femme de son maître, et introduire ainsi,

* Georges Bell.

dans le donjon féodal, toutes les passions farouches de l'Orient. La Dame de Caroiige eut le sort de Villon recoller. Gérard, qui en trimballa longtemps le manuscrit dans ses poches, finit par le perdre, comme les autres. Le sujet, inspiré peut-être par les Orientales qui venaient de paraître, fut repris plus tard par Alexandre Dumas dans Charles VII chez ses grands vassaux. (( Notre sarrazin Hafîz, dit Gautier, était le précurseur d'Yaqoub, mais il ne lui fut pas donné de montrer aux feux de la rampe sa figure teintée de jus de réglisse comme celle d'Othello. »

Il faut mentionner encore Tartufe chez Molière, un acte en vers où figurait, à côté de son maître, la servante Laforêt, et surtout un Mystère en octosyllabes, comme la plupart de ceux du moyen ûge, le Prince des Sots, dont Théophile Gautier fit le prologue, et qui avait pour acteurs principaux « Satan et un ange jouant ensemble des âmes aux dés ».

Tout cela a été perdu, et la curiosité, sinon la littérature, doit le regrelter. On y verrait à quel point le moyen âge était dans l'air, même avant l'apparition du roman de Notre-Dame de Paris, Victor Hugo n'ayant guère écrit encore, dans ce genre, que quelques ballades : le Sylphe, les deux Archers et la Ronde du Sabbat. Gérard était d'ailleurs porté depuis longtemps,

et par sa nature même, vers ces temps mystérieux et mystiques.

Nous nous souvenons des livres trouvés un jour dans le grenier de l'oncle, à Montagny. Le genre d'études qu'ils renfermaient passionnaient plus que jamais Gérard. La théosophie, la kabbale, la magie et la nécromancie, Nostradamus, Cazotte, Saint-Martin, SAvedemborg, tout le monde invisible et supra-naturel, l'occupaient déjà beaucoup plus que les monotones réalités de la vie, et il y apportait une curiosité sérieuse et réfléchie. Aussi devint-il rapidement, sous l'influence de ces études, l'être bizarre et charmant qu'il resta toute sa vie. Les sylphes, les follets, les gnomes, tous les génies de l'air se pressaient aussi nombreux en ses rêveries et en sa conversation que dans l'esprit du docteur Faust, et, nul ne doutait qu'il pût, comme lui, faire paraître Hélène dans ses incantations, et enfermer Satan dans le pentagramme cabalistique. Ainsi s'explique l'intérêt qu'il a pu donner à une fantaisie qui parut à cette époque dans le Cabinet de Lecture, et qui s'appelait la Main de Gloire avant de s'appeler la Main enchantée^ titre sous lequel nous la connaisons aujourd'hui.

Entre temps, Gérard, toujours fidèle au génie de l'Allemagne, traduisit des pièces choisies de ses poètes : Gœlhe, Schiller, Uhland,

Klopstock, Burger, etc., et en fit un recueil qui parut au commencement de i83o, ainsi qu'un choix des poètes de la Pléiade, Ronsard, Du Bellay, etc., avec une introduction.

Voilà de quelle manière occupait ses loisirs ce jeune homme qui, comme la plupart des Romantiques, comme Gautier qui a écrit la matière de plus de trois cents volumes, a toujours passé pour être paresseux comme une couleuvre. Il n'avait pas encore vingt-deux ans alors, et sa destinée s'annonçait, souriante, sans autre tristesse que les refus de Harel; mais le père, qui avait fermé les yeux tant qu'il considérait les travaux de son fils comme un passe-temps de jeunesse, s'alarma dès qu'il comprit qu'il s'agissait au contraire d'une vocation irrésistible. Gérard venait cependant d'être mis par sa majorité en possession de la dot de sa mère, ce qui lui permettait de se livrer librement à ses goûts; mais M. Labrunie l'entendait difRcilement ainsi I C'était d'ailleurs un original et un misanthrope; depuis la chute de l'Empire, il ne voyait ni n'entretenait volontiers personne, avait la dureté et la sécheresse d'un chirurgien habitué à amputer les membres sur un champ de bataille, et, comme tel, méprisait les poètes et les artistes qu'il tenait pour gens fainéants et inutiles. De tout temps il avait rêvé pour son fils une carrière honorable

l\lx GÉRARD DE NERVAL

et régulière; le voir médecin ne lui eût pas déplu, mais, devant son vif désir de visiter tous les pays qu'il ne connaissait pas, il avait consenti, apparemment, à le satisfaire, et, de concert avec la famille, il le destinait à la diplomatie.

Gérard, lui, paraissait n'en rien savoir et continuait à se livrer clandestinement, et avec plus d'ardeur que jamais, à ses travaux favoris, expliquant ainsi les manies de mystère et d'obscurité qu'on lui reprocha si souvent plus tard. Le pseudonyme lui était nécessaire pour ne pas nuire aux démarches diplomatiques que l'on faisait en sa faveur, et puis, cela le dispensait de poser : « Je ne prenais, disait-il, dans l'éloge ou le blâme de ceux qui avaient la bonté de s'occuper de moi, que ce qui me convenait, sachant bien qu'un jour ou l'autre on me découvrirait, et qu'alors je n'aurais qu'à me montrer pour être reconnu*. »

C'est ainsi qu'il signa du seul nom de M. Gérard sa traduction de Faust, et qu'il écrivit tour à tour sous des pseudonymes tels que Fritz, Aloysius Block, Lord Pilgrim, etc., noms qu'il changeait dès que sa personnalité commençait à percer sous le masque. Gardons-nous donc de prendre trop pour une folie romantique de

* Georges Bell.

jeune homme l'idée qui lui fit changer à celte époque son nom de Labrunie en celui de Nerval, nom d'ailleurs charmant qu'il ne quittera plus qu'une fois, nous verrons à quel propos, et sous lequel il va devenir promptement célèbre. Gérard était beaucoup trop fin et trop discret pour approuver les manies qui transformaient Auguste Maquet en Augustus Mac Kaët, et Théophile Dondey en Philolhée O'Neddy, et il s'est certainement moqué de ce ridicule autant que Gautier qui inventa Elias Wildmanstadius. Convaincu d'avoir indisposé son pcre par la résolution de se consacrer tout entier aux lettres, il n'y voulut sans doute pas exposer le nom paternel pour lequel il avait le plus profond respect, et risqua celui-là qu'il ne devait qu'à lui-même, comme son talent, et qu'il prit d'un petit champ appartenant à la famille et estimé quinze cents francs, après avoir hésité d'abord entre Gervcil et Nerval.

Le père de Gérard était en effet profondément froissé; les journaux écrivaient à ce moment sur son fils : « M. Gérard ne sera ni receveur général, ni colonel, ni maître des requêtes. » Et c'est bien là ce qu'il ne pouvait supporter, tandis que Gérard répondait à cet entrefdet qu'il considérait comme un éloge : (( Je suis heureux de l'avoir inspiré. » De ce jour, le père de Gérard se désintéressa peu à peu de son fds ;

il ne cessa pas pour cela de le voir, mais froidement, comme on voit un étranger de connaissance. Pauvre Gérard qui n'avait même jamais reçu un baiser de sa mère et qui, habitué à mille caresses féminines, là-bas, à Montagny, n'avait plus maintenant que de l'indifférence dans le cœur de son propre père!

C'est donc un peu malgré lui qu'il fut poussé dans la bohème. Heureusement qu'il embrassait insoucieusement la vie avec toute l'ardeur de ses vingt-deux ans ! Le moment était d'ailleurs bon pour la jeunesse! La préface de Cromwell venait de la révolutionner tout entière en plantant sa bannière de liberté sur la brèche du classicisme. A ce signal, tout un bataillon de peintres et de poètes avait arboré, à la grande indignation des fronts chauves et des mentons glabres, les vastes sombreros de feutre et les riches pourpoints à la Véronèse, chassant devant lui les pâles ombres d'Hippolyte et de ïhéramène, qui jetaient leur glaive en fuyant, comme Horace à la bataille de Philippes. Déjà dans les ateliers et dans les cénacles, tout en récitant In Chasse du Bur grave ou le Pas d'armes du roi Jean, on se répétait que là-bas, dans sa modeste maison de la rue Notre-Dame-des- Champs, le maître préparait dans l'ombre une lecture retentissante. Gérard ne se faisait pas faute de propager ces bruits, jouissant déjà de

LA VIE /J'y

l'inlimilé de Victor Hugo qui l'aimait; mais, les services rendus et la besogne faite, tandis que son ami Gautier essayait chez le tailleur Gaulois ce magnifique gilet rouge taillé en pourpoint de la Renaissance, silencieux et réservé, il rentrait en lui-même et écrivait, entre autres choses, dans un journal qui existe encore : (( L'homme de lettres jouirait-il de cette indépendance s'il pouvait ouvrir son ame au désir de la fortune et au vil intérêt? Non : l'intérêt et la liberté se combattent. Homme de lettres, si tu as de l'ambition, ta pensée devient esclave et ton âme n'est plus à toi... Si tu t'occupes de fortune, tu te mets toi-même à l'encan; crains de calculer bientôt le prix d'une bassesse et le salaire d'un mensonge. Si ton âme est noble, ta fortune est l'honneur... Si elle ne te suffit pas, renonce à un état que tu déshonores. ))

A travers cette profession de foi quelque peu déclamatoire, comme du mauvais Rousseau, et qui, comme telle, eût enchanté l'oncle de Montagny, on peut reconnaître dès maintenant cette sincérité et ce désintéressement profond que rien n'affaiblira, et qui font de Gérard de Nerval une figure charmante et tout à fait à part dans l'histoire des lettres.

Le temps était venu pour lui des grandes amitiés, de celles que l'on rencontre rarement,

et qui ne défaillent jamais, parce qu'elles nous rapprochent en nous découvrant sans cesse l'un à l'autre, et qu'elles prennent leurs liens dans ce qu'il y a de plus élevé et de meilleur en nous*. Gérard était d'ailleurs l'être le plus digne de ces amitiés. C'était déjà le (( bon Gérard )), titre rare qui lui resta toujours, car, dit Théophile Gautier qui l'a connu plus que personne à cette époque, jamais homme n'a mieux mérité celte épithète : « Cette bonté rayonnait de lui comme d'un corps naturellement lumineux, on la voyait toujours et elle l'enveloppait d'une atmosphère spéciale; il semblait vraiment qu'on obligeât Gérard en lui demandant service ; il vous remerciait presque d'avoir songé à lui et il partait aussitôt, allant de l'Arc de l'Etoile à la Bastille, du Panthéon aux Batignolles, pour proposer à quelque journal l'article d'un camarade sans argent ou s'informer du motif qui le faisait rester si long-

* Dans des notes jetées au hasard sur un carnet et publiées par V Artiste, je trouve ces deux pensées charmantes sur l'amitié :

« C'est une erreur de croire que la présence seule prouve l'amilié. En amitié comme en amour, il faut liberté et confiance. — Les bctcs s'aiment de près, les esprits s'aiment de loin. »

« J'ai toujours distingué deux sortes d'amis : ceux qui exigent des preuves et ceux qui n'en exigent pas. • — Les uns m'aiment pour moi-même et les autres pour eux. Tous deux ont raison, mais je n'ai pas tort. »

temps sur le marbre ; il marchait de ce pas ailé pareil à celui de l'autruche, soulevé de terre à chaque instant et que le meilleur cheval arabe suivrait à peine. » — Après celte citation du meilleur et du plus illustre des amis de Gérard, le moment est venu de présenter l'admirable portrait qu'il en a encore tracé : (( C'était alors, dit-il, un jeune homme doux et modeste, rougissant comme une jeune fille. Il avait le visage d'un blanc rosé, animé d'yeux gris où l'esprit mettait son étincelle dans une douceur inaltérable. Son front, que laissaient voir très haut de jolis cheveux blonds d'une finesse extrême et pareils à une fumée d'or, était d'une admirable coupe, poli comme de l'ivoire et brillant comme de la porcelaine. Jamais voûte mieux arrondie, plus noble et plus vaste ne fut préparée par la nature pour la pensée humaine. Le nez était fin, de forme légèrement aquiline, la bouche gracieuse avec la lèvre inférieure un peu épaisse, signe de bonté; le menton bien accusé et frappé d'une fossette. Tel le représente, mais plus viril déjà, un médaillon de Jehan Duseigneur, daté de i83i. Ce médaillon, devenu très rare, est le seul portrait de Gérard a cette époque que nous connaissions. Il était habituellement vêtu d'une sorte de redingote d'étoffe noire brillante, aux vastes poches, où, comme le Schaunard de la Vie de Bohème,

5o GÉRARD DE NERVAL

il enfouissait une bibliothèque de bouquins récoltés çà et là. cinq ou six carnets de notes et tout un monde de petits papiers sur lesquels il écrivait d'une écriture fine et serrée les idées qu'il prenait au vol pendant ses longues promenades. » — (( C'était sa manière de composer. Plus d'une fois nous lui avons entendu exprimer le désir de cheminer dans la vie le long d'une immense bandelette se repliant à mesure derrière lui, sur laquelle il noterait les idées qui lui viendraient en route de façon à former au bout du chemin un volume d'une seule ligne. Cet esprit était une hirondelle apode. Il était tout ailes et n'avait pas de pieds, tout au plus une imperceptible griffe pour se suspendre un moment aux choses et reprendre haleine; il allait, venait, faisait de brusques zigzags aux angles imprévus, montait, descendait, montait plutôt, planait et se mouvait dans le milieu fluide avec la joie et la liberté d'un être qui est dans son élément. »

C'est de cette manière rapide et inattendue qu'il apparut, un matin de février i83o, dans l'atelier de Rioult, oii Gautier faisait sa palette au milieu de ses camarades. Homme de confiance de Victor Hugo, et sergent recruteur chargé de trouver des hommes pour la bataille à'Hernani, Gérard avait cette fois dans ses poches une liasse de petits carrés de papier

LA VIE 5l

rouge timbrés du mot espagnol : Hlerrol C'était là comme le mot de passe des conjurés dans la pièce qu'ils allaient défendre : Ad augusta per anrjusla! En détachant six et les tendant à Gautier : (( Tu réponds de tes hommes? lui dit-il. — Par le crâne dans lequel Byron buvait à l'abbaye de Newstead, j'en réponds! dit Gautier. )) Et, se tournant vers ses camarades : « N'estil pas vrai, vous autres. ^^ » On lui répondit d'un même cri : (( Mort aux perruques * ! » La lutte fut chaude, comme chacun sait, dans cette mémorable soirée du 2 5 février i83o; mais, avec de pareils sentiments, la victoire devait forcément rester à la nouvelle école ; et Victor Hugo écrivit tout de suite à Gérard, comme Napoléon à ses hommes le lendemain d'Austerlitz : « Gérard, je suis content de vousl » Cette missive impériale donnait à Gérard ses grandes entrées chez Victor Hugo, et c'est ainsi qu'assisté de Pélrus Borel il put y présenter Théophile Gautier, rouge et balbutiant, mais cependant plein de confiance, comme Aymerillot devant Charlemagne.

Tous ces jeunes amis maintenant ne se quittaient plus ; l'admiration commune de Victor Hugo les unissait, et c'est en son honneur qu'ils célébraient ces orgies inolTensives dont Vllis-

* Maxime du Camp : Théophile Gautier.

toire du Romantisme nous a gardé le souvenir. Cela se passait le plus souvent au Petit Moulin Rouge, un cabaret voisin de la barrière de l'Etoile, dont le patron Graziano servait de modèle aux artistes tout en leur préparant d'excellents stufati napolitains. Pour imiter les diableries de Childe-Harold à NcAvstead-Abbey, et peut-être aussi en souvenir de Han d'Islande, on imagina une fois de boire comme eux dans le crâne des morts. Gérard, malgré son sérieux précoce, se prêtait volontiers à ces parodies; pour la circonstance il déroba même, dans la collection anatomique de son père, un crâne qui passait pour avoir été celui d'un tambourmajor tué à la Moskowa, et qui, monté en coupe, fut passé à la ronde.

Ces réunions étaient, on le voit, bien inoffensives, et quoiqu'on en ait cru à l'époque, la politique militante y était pour fort peu de chose. En réalité, les Ordonnances de Juillet étaient aussi inconnues et indifférentes aux Jeune France que leur était familière et sacrée la préface de Cromioell. Cela ne les empêchait pas, il est vrai, d'exalter la cause populaire. Ceux-ci étaient Montagnards, celui-là Girondin; on trouvait même parmi eux des adhérents au Fouriérisme et au Saint-Simonisme; mais, ce républicanisme sentimental prenait naissance dans le culte de l'Art dont ils rêvaient

le règne futur, et il leur semblait qu'un jour la Religion devait, dans ses conditions d'extériorité, être remplacée par l'Esthétique. Gérard, lui, était républicain plus nettement et plus simplement, la société de son père, au milieu des souvenirs et des débris de l'Empire, l'ayant enrôlé dès l'enfance, et un des premiers, sous la bannière libérale. Plus tard, quoique plus indifférent, il le resta encore, par cet amour des petits et des humbles qui le distingua toujours. Hors cela, les pouvoirs établis, les ministres, le roi, lui étaient aussi inconnus, plus peut-être, que le Dharma Rajali du Boutan, et, comme Pétrus Borel, républicain lycanthrope et basiléophage, il se fût bien gardé d'appeler Louis- Philippe : (( un homard n'ayant point de sang dans les veines, mais une carapace couleur de sang répandu )) ; son bon goût s'y opposait. Avec lui, on n'eût jamais parlé non plus de bouzingotSj et, en réalité, il n'y eut jamais de bouzingois ni de boiizingotisme. C'est une mauvaise plaisanterie du cru des bourgeois, dira plus tard Philothée O'Neddy*, comme la fameuse ronde dansée autour du buste de l'auteur à' Athalie au cri de : « Racine est un polisson! )) — Voici la vérité. Certain soir d'hiver (( où quelques artistes et poètes s'étaient mis à

* Letlre à Charles A.ssclincau, 1875.

parodier les soupers et les nuits de la Régence, étant raffinés, truands et talons rouges tout à la fois )), la ville se trouvait en rumeur pour des motifs qu'ils ignoraient d'ailleurs profondément. Il s'agissait du complot de la rue des Prouvaires, qui avorta péniblement dans la nuit du I" au 2 février i832. Gérard et ses amis traversaient l'émeute (( comme les épiciers d'Alexandrie », en raillant, et surtout en chantant une certaine chanson bachique dont le refrain était : Nous avons fait ou A^ous ferons du houzingOy c'est-à-dire du bruit. Un instant après, les rues voisines étaient cernées, et les municipaux extrayaient de la foule bruyante des curieux quatre ou cinq Jetz^e France parmi lesquels Gérard de Nerval qui, après une nuit passée au « violon » de la place du Palais-Royal et une comparution devant le juge d'instruction , se trouva écroué, sous la prévention de (( complot contre la sûreté de l'Etat »,

Dans Sainte-Pélagie Sous ce règne élargie.

Pendant ce temps, les bourgeois s'emparaient du mot bouzingo, et affirmaient dans leurs feuilles que les jeunes républicains venaient de prendre le nom de Bouzingots (sic) qui, ainsi créé, leur resta en effet. Il n'y avait plus rien à

faire! (( Ces ânes de bourgeois, disait Gautier, ils ne savent même pas comment s'écrit boazincjo! Pour leur apprendre un peu d'orthographe, nous devrions bien publier ù plusieurs un volume de contes que nous intitulerions bravement : Contes du bouzingo! ))

La proposition fut acclamée, et l'on parla de se mettre de suite à l'œuvre, hélas I sans Gérard qui purgeait sa peine. Pourquoi fut-il ainsi gardé en prison, quand tous ses camarades furent lâchés le lendemain? On n'a jamais pu le savoir, et il n'en parla jamais qu'avec réticences. Peut-être avait-on pris des renseignements qui, étant donné ses satires passées, sa plume malicieuse et son républicanisme, le firent garder à vue. En effet, sous le pseudonyme incendiaire du Père Gérard, patriote de Ij8g, ancien décoré de la prise de la Bastille, il avait envoyé des adieux ironiques aux députés de la législature de i83o :

Allez- vous-en, vieux mandataires, Allez-vous-en chacun chez vous !

Puis, désespéré par l'avortement de la liberté de Juillet, « femme au buste divin et dont le corps finit en queue », il dédiait à Victor Hugo, le i6 octobre i83o, les Doctrinaires, ode où il suppliait le poète de ne plus chanter Napoléon,

ce qui eût été dommage, au moins pour la poésie française, et dans laquelle il reprochait à l'Empereur, entre autres choses,

D'avoir répudie deux épouses sublimes, Joséphine et la Liberté.

C'était bien assez pour un gouvernement qui s'alarmait au point de faire garder Chateaubriand par M. Gisquet. Aussi Gérard fut-il conduit, sous escorte, rue du Puits-de-l'Ermite, dans cette vieille prison qui, de Déranger à Jean Richepin, a vu passer à peu près toutes les réputations tapageuses du siècle.

Les détenus politiques, dont Gérard se trouvait être, occupaient la plus belle partie de la prison. Il y avait le quartier des carlistes et des républicains. Chacun de ces partis se subdivisait en nuances particulières; toutefois, l'union était parfaite, et la Marseillaise,, le Chant du Départ et le Ça ira alternaient paisiblement avec Richard, ô mon roi! et Vive Henri IV! La première nuit fut très comique. Gérard se trouvait là, au dortoir, avec une quarantaine de camarades qui se mirent en devoir de représenter, à grand spectacle, la Révolution de i83o. On y voyait Charles X et ses ministres tenant conseil; puis, venait la prise de l'Hôtel de ville, une soirée de la cour à Saint-Cloud, le gouver-

nement provisoire, La Fayelle, Laflilte. a Le bouquet de la représentalion était un vaste combat des barricades, pour lequel on avait dû renverser lits et matelas; les traversins de crin, durs comme des bûches, servaient de projectiles. )) Gérard, qui s'obstinait à rester couché au milieu de la bataille, reçut quelques éclaboussures et assista à la victoire qui fut proclamée h une heure du matin aux accents de la Marseillaise chantée en chœur.

Le lendemain, au réveil, le tour de corvée tombant sur lui, Gérard se fit remplacer pour cinq sous, comme au service militaire, puis, curieux et amusé, s'initia davantage aux mœurs de la prison. A la cantine, les prisonniers politiques avaient seuls le droit d'entrer et de se mettre à table; ils échangeaient les victuailles avec les voleurs pour des livres, et, là, le parti légitimiste, qui nourrissait libéralement ses défenseurs, amoncelait des montagnes de pâtés, de volailles et de bouteilles sur une grande table où, selon le vers de Victor Hugo,

Toujours, par quelque bout, le festin recommence.

Gérard était tranquille; comme plus tard Musset à la prison des Haricots, il écrivait son Mie Prigioni et disait, invoquant la liberté dans un rythme cher à Ronsard :

Oiseau qui fends l'espace, Et toi, brise, qui passe Sur l'étroit horizon De la prison,

Dans votre vol superbe, Apportez-moi quelque herbe, Quelque gramen, mouvant Sa tète au vent !

Qu'à mes pieds tourbillonne Une feuille d'automne Peinte de cent couleurs Gomme les fleurs !

De temps en temps, le panier à salade venait chercher quelques-uns des prisonniers qui n'étaient que prévenus, et les conduisait au Palais de Justice, devant le juge d'instruction. Gérard dut y comparaître deux fois. Enfin, lui qui avait dit :

Faites-moi cette joie, Qu'un instant je revoie Quelque chose de vert Avant l'hiver!

fut élargi avant le printemps sur une ordonnance de non-lieu. La prison lui était devenue si agréable qu'il faillit donner le spectacle d'un prisonnier mis en liberté par force. C'est du moins ce qu'il affirme beaucoup plus tard dans

un article publié par F Artiste* ; et nous nous permettons de croire qu'il s'amusait un peu en l'écrivant, sachant combien la cage torturait ce nomade. Toujours dehors, car le cabinet lui était insupportable au point d'obstruer ses idées, il avait un peu de ce délicieux Passant que Goppée nous montrera plus tard, et, comme lui, il eût pu dire :

Depuis l'enfance, étant d'un naturel nomade, Je voyage : ma vie est une promenade.

Le démon des grands voyages le tourmentait déjà, et, en attendant le moyen de les réaliser, il errait à toute heure et partout dans la ville, au Pont-Neuf, sur les quais, aux Halles, à Montmartre ; dans quelque coin pittoresque de ce vieux Paris qu'il aimait et où on était sûr de le rencontrer, admirant un détail d'architecture et marchandant parfois, chez les brocanteurs, quelque objet curieux ou rare qu'il enfouissait aussitôt dans sa poche pour l'y oublier. Car il avait de l'argent et vivait assez largement depuis sa majorité. Il fut même assez riche pour être électeur pendant quatre ans, de i83o à 1834. Le superflu était d'ailleurs la chose la plus nécessaire à sa nature toute aristo-

* Mes Prisons, Sainte Pélaeie en 1882 .

6o GÉRARD DE NERVAL

cralique. Il aimait les fleurs, les parfums, les objets d'art, toutes choses qui, dès cette époque, avaient à peu près dissipé la fortune maternelle. La mort du vieil oncle de Montagny vint a propos lui donner un nouveau patrimoine dans lequel était compris une partie de ce domaine du Valois où il avait été élevé. Il en employa naturellement les premiers fonds à différentes acquisitions. Les bibelots se trouvaient pour presque rien alors. Il acheta une fois, pour cinquante francs, deux panneaux de Fragonard : le Colin-Maillard et F Escarpolette; plus tard, une console Médicis et des buffets dont Tun, figurant trois femmes et trois satyres, avait, sur ses portes, des ovales de peintures du temps. Il avait aussi de belles tapisseries dites des Quatre éléments, et un Ribera représentant la Mort de saint Joseph. Tout cela s'entassait pêle-mêle dans de vagues logements où il ne mettait jamais les pieds, car ses habitudes avaient déjà cette bizarrerie qu'on verra se développer de jour en jour.

L'heure ni le réel n'existaient pour lui; il marchait, enchanté, dans un rêve dont il suivait la lumière intérieure, et la nuit risquait souvent de le réveiller au diable Vauvert, dans la banlieue, dont il connaissait toutes les guinguettes. Parfois, quand son âme s'était meurtrie au toucher trop rude de la vie, il disparaissait

LA VIE Gl

quelques jours et allait respirer, dans son cher Valois, ce que Chaleauhriand appelle (( la délectable mélancolie des souvenirs de la première enfance » ; puis, trouvant au retour ses amis attablés sous la treille et la vigne vierge, dans un vague coin fleuri de barrière où l'on entendait

Parmi le thym et le muguet

Les vagues violons de la mère Saguet,

il improvisait gaiement, au milieu d'eux, quelques strophes comme celles-ci, qui eussent réjoui Rabelais et le vieux Ronsard :

Peiii piqueion de Mareuil, Plus clairet qu'un vin d'Argenleuil, Que ta saveur est souveraine !

Les Romains ne t'ont pas compris Lorsque habitant l'ancien Paris Ils te préféraient le Surêne.

Ta liqueur rose, ô joli vin !

Semble faite du sang divin De quelque nymphe bocagère; Tu perles au bord désiré D'un verre à côtes, coloré Par les teintes de la fougère.

Que la vie était charmante alors, et sans nuages I D'ailleurs, comme le répétait plus tard

Gérard, en ce temps-là il y avait encore des amours. (( Il fallait entendre, dit Gautier, avec quel accent de galanterie, surannée à dessein et remontant aux délicatesses du bon vieux temps, il disait ces mots. C'était tout un poème. Chacun avait dans son coin sa Laure ou sa Béatrix, pour laquelle il rimait. » Gérard, lui, avait depuis bien longtemps la sienne, c'était cette mélodieuse jeune fille qui, dansant un jour sur la pelouse du château, avait emporté ses désirs loin du monde. Depuis, il y pensait toujours, ei, mélancolique et distrait, regardant cette étoile dans la nuit de son cœur, il vivait dans une vague attente.

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