‹ Gérard de Nerval, la vie et l'œuvre, 1808-1855Chapitre 12 sur 16 · L'ŒUVRE · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE

Élevé en pleine nature, au milieu des forêts et des champs du Valois, dans cette Ile-de- France où la lumière et l'air sont si purs, oii une légère brume, estompant au loin les collines, nuance et adoucit toutes choses comme dans les toiles de Watteau, Gérard n'était au début qu'un enfant bien sage, presque un petit paysan, malgré sa naissance qui le faisait appeler « petit Parisien » par ses camarades, et, s'il eût été dirigé, entouré d'un père et d'une mère attentifs, peut-être eût-il porté au plus haut degré cet esprit français qu'il respirait avec la vie même, dans ce pays où le parler était si pur, où les rois et les seigneurs de la Renaissance avaient laissé des souvenirs, et où Rousseau était mort trente ans auparavant.

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Malheureusement, il était presque entièrement livré à lui-mcme à l'âge où l'on a le plus besoin (le surveillance. Dans ces bois, pleins de légendes qui faisaient peur, les petites filles et les jeunes femmes avaient trop vite mûri, affiné sa sensibilité ; les déclarations qu'il leur faisait, les lettres qu'il leur écrivait, étaient plus ou moins calquées sur les mauvais romans, et le jour où les livres de kabbale et de mystagogie trouvés dans le grenier de l'oncle vinrent s'ajouter à toutes ces influences, quoique invisible encore, la fêlure était déjà faite. Dès lors, nous pouvons reconnaître et suivre distinctement chez Gérard ce dédoublement de personnalité qui nous le rend si tristement intéressant. Ce n'est pas que cette dualité lui soit particulière. Dès longtemps, les philosophes et les penseurs ont reconnu que l'homme était double. Corneille dit dans son Imilation : « 0 Dieu I quelle peine cruelle, je trouve deux hommes en moi » ; et ce n'est pas par simple caprice de poète que Musset nous montre ce jeune homme vêtu de noir qui lui ressemble comme un frère et qui n'apparaît qu'au jour des pleurs. Tous les artistes, tous les poètes ont éprouvé et observé pareille chose, et, bien souvent, c'est du conflit de ces deux ôtres qu'ont jailli leurs plus belles œuvres. Mais cet état n'est profitable qu'à la condition que le second moi soit toujours au

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service du premier et ne se développe pas à ses dépens. Or, chez Gérard, la nature était trop délicate, trop nerveusement impressionnable pour permettre cet équilibre. Tandis que le premier, spirituel, élégant, plein d'insouciance, de finesse et de clarté, très français enfin, écrit des pages charmantes, le second bat la campagne, est illuminé, inquiet, superstitieux; rêve l'impossible en amour comme en art; en un mot, fait tout le contraire du premier dont il prétend cependant être le « frère mystique ». Ce combat, cette lutte incessants auxquels s'ajoutaient encore toutes les excitations d'une vie errante et bohémienne, devaient nécessairement briser un être de la nature de Gérard de Nerval. Malgré tous les efforts qu'il fit, tous les voyages qu'il entreprit pour se calmer et pour se sauver, le second moi emporta, terrassa de plus en plus le premier qui n'était là que pour assister à sa ruine, comme un médecin assiste, impuissant, aux progèrs de son propre mal qui va le précipiter dans la folie et dans la mort.

Ce second moi, c'est k l'Allemagne et au Romantisme qu'il dut son complet développement.

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En 1827-28, époque à laquelle Gérard faisait son entrée dans les lettres, la littérature étrangère était très à la mode. M'"** de Staël avait publié en 1810 son livre de V Allemagne, et depuis lors l'influence des races du nord n'avait cessé de se faire sentir et de pénétrer chez nous. Gérard, tout frais émoulu du collège, voulut, lui aussi, payer son tribut au goût du jour et, comme il savait assez bien l'allemand, l'ayant étudié et approfondi sous la conduite de son père, il mit toute sa science d'écolier à traduire le Faust de Gœthe.

Le volume, un in- 18 de neuf feuilles, avec planche, parut chez Dondey-Dupré fils, en novembre 1827, quoique la première édition ne soit datée que de 1828.

Nous n'avons pas à juger ici de la valeur de cette traduction, et nous ne la comparerons pas à ses aînées, celle d'Albert Stapfer (182 3) dont Delacroix illustra une réimpression, et celle de Saint-Aulaire. Tout dernièrement, M''^ Julia Cartier l'a fait dans une judicieuse thèse qu'on ne saurait trop consulter*. Bornons-nous à reconnaître après elle que Gérard a au moins eu, pour la première fois, ce mérite d'être fidèle et

• Julia Cartier. Un inlermédiaire entre la France et l'Allemagne, — Gérard de I\'erval. — Genève. Société générale d'imprimerie, iqo.^.

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complet, et d'avoir fait là un louable effort qui ne fut pas perdu.

En effet, c'est par lui que Faust pénétra chez les romantiques. La traduction sèche de 3tapfer les rebutait, et l'interprétation peu scrupuleuse de Saint-Aulaire, pleine découpures et d'à-peuprès ne pouvait leur suffire. Aussi, avec quel enthousiasme ils accueillirent cette traduction qui, en dépit de quelques formules pseudoclassiques, rend avec bonheur, très souvent, la richesse et la couleur de l'original. Les monologues de Faust, la scène devant les portes de la ville, la promenade de Faust et de Wagner au milieu des paysans, la scène fmale de la prison; tout le côté puissamment lyrique du poème leur fut enfin révélé, et, quand ils connurent, par Eckermann, le cas que Gœthe faisait lui-même de cette traduction, ils n'en voulurent plus connaître d'autre. Désormais, c'est elle qui traîne nuit et jour sur leur table, et toutes les citations lui sont empruntées. Mais ce n'est pas assez encore. Constamment avec les jeunes gens de la nouvelle école qui l'admirent pour son érudition et pour l'espèce de consécration que Gœthe en a faite, Gérard leur parle sans cesse de l'Allemagne et leur découvre chaque jour davantage les beautés de sa poésie. C'est ainsi qu'ils connaissent et apprécient, après Gœthe, Schiller, Klopstock,

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Burger, Kœrner, Uhland, Jean-Paul Richter, Hoffmann, Schubart, tant d'autres poètes qu'ils n'eussent jamais lus et dont Gérard publiait, depuis plusieurs années, dans le Mercure de France, des morceaux choisis qu'il réunit en volume en i83o. C'est lui qui popularise auprès d'eux le Roi des Aulnes, et rend plus vif le goût de la ballade en traduisant Lénore, la fameuse ballade de Burger, si tragique en son galop macabre et précipité : Les morts vont vite, les morts vont vite. — Ah! laisse en paix les morts! Et voilà non seulement la poésie, mais la peinture, la musique, tous les arts renaissants qui s'emparent de toutes ces richesses éparses. Sans doute, faute de les avoir bien comprises et assimilées, nos artistes les déforment, les gâtent trop souvent, et n'en tirent que des œuvres ridicules comme, par exemple, le Champavert de Pétrus Borel; mais qu'importe I l'impulsion est donnée. Dans sa Revue fantastique, Musset luimême cite à tout propos du Jean-Paul; en passant, Gautier s'amuse à écrire sa plaisante et exquise Larme du Diable, et là-bas, nerveux et diabolique, Berlioz rêve la Damnation de Faust, Peut-être même pourrait-on dire, sans trop s'avancer ou jouer au paradoxe, que c'est à Gérard qu'est due cette dernière œuvre. En effet, quand Berlioz crie d'admiration en lisant Faust, et, le i6 septembre 1828, écrit de Grenoble à son

ami Humbert Ferrand : « J'ai fait avant-hier, en voiture, la ballade du roi de Tlmlé en style gothique, je vous la donnerai pour mettre dans votre Faust, si vous en avez un », c'est du Faust de Gérard qu'il parle et c'est sur les vers mêmes du traducteur qu'il a noté cette admirable et troublante musique que tout le monde sait par cœur aujourd'hui. Je sais bien, après cela, que Berlioz eût lu Faust ailleurs, mais l'impression eût-elle été égale à celle qu'il ressentit dans cette chaude et vibrante traduction d'un poète? Le fait est que les traductions antérieures, parues depuis cinq ans, ne lui avaient produit aucun effet. Le texte froid et terne, les vers gauches et prosaïques de Stapfer ne pouvaient lui inspirer ces cinq chansons originales * qu'il publia d'abord en recueil avant de les reprendre plus tard dans sa légende musicale. Or, il n'en fallait pas davantage, peut-être, pour pousser dans son cerveau enflammé les germes de cette immense symphonie oii chante, pleure, palpite, hurle et flambe à jamais tout le Romantisme.

Mais la bienfaisante influence de Gérard ne se borne pas là. De plus en plus, grâce à de fréquents voyages en Allemagne, il devient un in-

* Ronde des paysans sous les tilleuls. — Chanson du Rat et de la Puce. — Ballade du roi de Thulé. — Sérénade de Méphistophélès.

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tcrmcdiairc entre elle et nous. En 18/10, il essaye d'analyser et de nous faire comprendre le Second Faust, si obscur; en 1 854- 55, il tentera de faire apprécier sur notre scène Misanthropie et Repentir de Kotzebue ; mais, surtout, il nous aide à connaître et h aimer davantage ce délicieux Henri Heine dont il fut l'ami aussi bien que le fidèle traducteur.

Malheureusement, encore qu'il les aimât, ces études développaient en Gérard tous les germes maladifs que les livres de kabbale et de myslagogie avaient semé dans son esprit, et l'Allemagne fut pour lui le chemin de la folie. Ce n'est pas impunément qu'on hante les tavernes germaniques, le cabinet des sorcières, l'antre des nixes et des elfes ; il faut avoir la tête forte et les reins solides pour suivre Faust et Mépliistophélès sur le Brocken, par une nuit de sabbat, et Gérard était, hélas! bien délicat. On peut presque lui appliquer la comparaison de Gœthe sur Hamlet : une plante vigoureuse est mise dans un vase trop fragile pour la contenir; la plante se développe et le vase est brisé. C'est le vieux chêne germanique qui brisa le pauvre Gérard de Nerval. Lui, pourtant, n'y prenait pas garde et s'égarait de plus en plus dans des chemins qui n'étaient pas tracés pour lui. Oubliant qu'il était essentiellement français de race et de génie, il empruntait aux peuples du

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nord leurs brumes et leur imprécision. Tout le monde faisait du théâtre à la suite de Hugo et de Dumas, il en fit aussi et rêva de réussir par là. Nous avons donné, en passant, pour ce qu'elles valaient, toutes ces pièces qui furent son plus vif souci et une des causes de sa tristesse et de sa maladie. L'influence allemande est sensible dans chacune d'elles, depuis ce Nicolas Flamel qu'il ne termina jamais, jusqu'à cet Imagier de Harlem inspiré du roman de Klinger. Mais il en rêvait beaucoup d'autres encore* ; cependant, aucune d'elles n'avait pleinement réussi, pas même Léo Burckart qui est cependant une tentative fort intéressante**. C'est que Gérard, malgré tout son talent, n'avait aucune des qualités de l'homme de théâtre. Comme le fait remarquer justement Champfleury, l'invention lui manque. C'est un humoriste qui se complaît dans un monde idéal et chimérique qui nous enchante, et dont il n'eût jamais essayé de sortir si le second moi à qui l'Allemagne donnait toutes ses forces n'eût été là pour l'entraîner dans la folie.

* Monselet nous a laissé, dans les Ressuscites, la donnée historique de l'une d'entre elles : La Forêt Noire.

** Je ne sais pourquoi personne n'a jamais parlé de Corilla, un petit acte charmant qui dut être écrit vers i835, au retour d'Italie, et qui a quelque chose de la gràee des comédies de Musset.

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Gérard fut donc, en quelque sorte, une victime du romantisme, car, ne nous y trompons pas, il ne fut jamais un romantique au fond de lui-mcme, pas plus que Vigny, le seul peut-être avec lequel il eût sympathisé, comme le fait remarquer très judicieusement Henri de Régnier*. En effet, il a beau s'unir aux orgies innocentes de ses camarades, chanter, rire et boire avec eux, les accompagner dans leurs promenades archéologiques à travers le vieux Paris, et, à la suite de Victor Hugo, chanter Notre-Dame, comme tout le monde :

Notre-Dame est bien vieille, on la verra peut-être Enterrer cependant Paris qu'elle a vu naître...

son esprit et son cœur ne sont pas là ; comme à Musset, la foi lui manque. Il n'appartient pas

• Henri de Régnier : Figures et Caractères :

« Ils aiment tous deux la netteté brillante du xviii' siècle. Vigny est plus laconique, plus grave, Gérard plus souple, plus inlimo. L'un semble conter pour le roi Salomon, l'autre pour la reine de Saba. »

plus aux cénacles que l'oiseau n'appartient à la branche sur laquelle il se pose; et les autres sont encore en train d'admirer un pan de mur, un soleil couchant, un clair de lune, qu'il s'est déjà envolé, on ne sait oà, du côté de l'azur et du soleil.

Quel rôle ont donc joué alors, dans la formation de son esprit, et le Romantisme qu'il traversa, et l'Allemagne qu'il aimait? Au premier, il doit d'avoir compris et aimé Ronsard et les poètes de la Pléiade qu'on venait de remettre à la mode, et sur lesquels il fit une étude que nous avons vue échouer à l'académie. Jusqu'alors, s'il avait rimé précocement, ce n'était, à l'exemple de la plupart des collégiens, que des vers d'album pour ses cousines ou ses petites amies, un peu des devoirs de vacances où il accumulait confusément le fruit de ses présentes études. La corde satirique y vibrait bien, mais ce n'étaient là que des essais à la Béranger, à la Casimir Delavigne, et un peu aussi à la Barthélémy et Méry. Les vers en étaient poncifs, plats et sans images, et ses camarades de cénacle devaient les lui faire payer cher plus tard par des plaisanteries nullement malveillantes d'ailleurs. Les poètes de la Renaissance lus et compris, tout un monde nouveau lui apparut, et il fut sans doute des premiers à sentir le charme de tel sonnet à Marie, à Hélène ou à Cassandre, et

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plus encore peut-être de certaines chansons, odelettes et villanelles, telles que cette délicieuse chanson d'un Vanneur de blé aux vents, qui devait satisfaire son idéal de poésie populaire.

C'est ici que l'Allemagne intervient. Étudiant Gœthe, Burger, Uhland, Gérard avait eu mille fois l'occasion de constater combien la poésie allemande est intimement liée à l'esprit et aux légendes populaires, et, se rappelant, avec leurs airs si simples, ces chansons du Valois qu'il avait entendu chanter aux aïeules et aux petites filles qu'il aimait, il regrettait de les voir périr, faute d'être reprises et enchâssées dans une forme parfaite, comme le sont le Roi de Thulé et le Roi des Aulnes ^ par exemple. C'est pour protester contre cet oubli qu'il publia plus lard (1842) les Chansons et Légendes du Valois : (( Avant d'écrire, disait-il, tout peuple a chanté; toute peine s'inspire à ces sources naïves, et l'Esjpagne, l'Allemagne, l'Angleterre, citent chacune avec orgueil leur romancero national. Pourquoi la France n'at-elle pas le sien.î^ On publie aujourd'hui les chansons patoises de Bretagne et d'Aquitaine, mais aucun chant des vieilles provinces 011 s'est toujours parlée la vraie langue française ne nous sera conservé... C'est qu'on n'a jamais voulu admettre dans les livres des vers com-

posés sans souci de la rime, de la prosodie et de la syntaxe; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses, des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie ; mais elle porte un cachet d'ignorance qui révolte l'homme du monde bien plus que ne le fait le patois. » Et Gérard nous montre combien on a tort de dédaigner ces vieilles chansons qui firent la joie et qui sont l'âme même des ancêtres*. Il nous les cite, nous les commente avec un esprit doucement malicieux qui charme, et a ainsi ce mérite particulier d'être un des premiers folkloristes français. Des premiers en eflet, il nous a conservé ces productions de poètes anonymes, aux hardiesses ingénues, aux assonances exquises, dont quelques-unes ont un parfum d'aromates de la Bible, et toutes celui de la bonne terre féconde où le paysan les chantait en traçant ses sillons.

Malheureusement, Gérard n'était qu'un (( essayiste », et il ne lui appartenait pas de réaliser cet idéal de poésie populaire ; mais d'autres

* Dans son amour des vieilles chansons, il s'amusait à les parfaire et à les compléter, et il insistait auprès de Nadar pour qu'il n'oubliât pas de le citer comme étant l'auteur de deux des couplets de la fameuse complainte de Cadet-Roussel. (Nadar. Le Musée Français- Anglais, 3i janvier i855.)

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l'ont fait pour lui : l'exquis Gabriel Vicaire qui mène sa muse toute française au Bois joli et dans le Clos des Fées, et Jean Richepin qui fit si bien chanter aux gueux et aux chemineaux ces vers clairs et frais comme l'eau vive oii l'on se désaltère en plein été.

Cela nous conduit tout naturellement à étudier d'abord le poète en Gérard de Nerval. Remarquons son indépendance à une époque où tout le monde subit plus ou moins l'influence de Victor Tlugo. Distraite et comme intimidée devant les ailiers coups d'aile du Maître, sa muse se replie discrètement sur elle-même ; elle est bien peu féconde, sans doute, mais chaque jour plus affinée, et, quand chacun cherche la couleur, Gérard, un des premiers, cherche la nuance. Les tons fins, les gammes tendres lui plaisent ; il écrit un peu comme peignent Watteau et Prudhon, et il faut voir en lui non un disciple, mais un précurseur.

Relisons d'abord certaines Odelettes de sa première manière, qui nous ont été conservées dans la Bohème gcdante. Parmi elles se trouve cette délicieuse Fantaisie citée ailleurs et qui a sa place dans toutes les anthologies :

Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber, Un air très vieux, languissant et funèbre. Qui pour moi seul a des charmes secrets...

Cela, sans doute, n'est pas sans gaucherie, et sans hardiesse aussi, avec cette fausse rime uniquement basée sur la prononciation allemande; mais cette gaucherie même est un charme de plus, et c'est bien un rayon de la Renaissance, un de ces rayons qui faisaient flamber les vitres de Chambord et de Fontainebleau, qui, à sa haute fenêtre, éclaire cette dame : Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens.

C'est aussi un rayon de la Renaissance qui colore cet Avril :

Déjà les beaux jours, la poussière,

Un ciel d'azur et de lumière,

Les murs enflammés, les longs soirs;

Et rien de vert : à peine encore

Un reflet rougeâtre décore

Les grands arbres aux rameaux noirs.

Ce beau temps me pèse et m'ennuie.

Ce n'est qu'après des jours de pluie Qu'on voit surgir, en un tableau, Le printemps verdissant et rose, Comme une nymphe fraîche éclose, Qui, souriante, sort de l'eau.

Est-il quelque chose de plus joli que celte nymphe fraîche éclose? Elle est sortie, bien sûr, de quelque étang du Valois, ceux de Chaillis ou de Commelle, pour aller poser devant Jean

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Goujon, et cela est frais comme un petit poème de la Pléiade. Mais il y a autre chose aussi, c'est à du Bellay et à Ronsard ce que le pastel est à la couleur, et, à travers ces strophes, nous sentons venir doucement, en sourdine, avec un bruit de fête et de tambourin, tout l'imprécis troublant des Fêles galantes.

L'expression en est plus parfaite encore dans ces Cydalises :

Où sont nos amoureuses?

Elles sont au tombeau!

Elles sont plus heureuses Dans un séjour plus beau.

Elles sont près des anges Dans le fond du ciel bleu, Et chantent les louanges De la mère de Dieu.

0 pâle fiancée,

0 jeune vierge en fleur,

Amante délaissée

Que flétrit la douleur. . .

L'Eternité profonde Souriait dans vos yeux :

Flambeaux éteints du monde.

Rallumez-vous aux cieux.

Cette petite odelette, sans manière et sans artifice, naïve comme un acte de foi, et si sim-

plement faite, est encore plus près de Verlaine, du Verlaine qui, dans la Bonne chanson, dans les Romances sans paroles, et même dans Sagesse, garde, dans certains vers mystiques, un peu de la poudre et du rouge qui ont servi à parer ses bergères.

Nous ne saurions résister en passant au plaisir de citer une petite pièce dans la manière de Sainte-Beuve, et qui semble servir d'intermédiaire entre lui et Goppée. C'est la Cousine :

L'hiver a ses plaisirs : et souvent, le dimanche. Quand un peu de soleil jaunit la terre blanche, Avec une cousine on sort se promener... Et ne vous faites pas attendre pour dîner, Dit la mère.

Et quand on a bien, aux Tuileries, Vu sous les arbres noirs les toilettes fleuries, La jeune fille a froid... et vous fait observer Que le brouillard du soir commence à se lever.

Et l'on revient, parlant du beau jour qu'on regrette. Qui s'est passé si vite... et de flamme discrète : Et l'on sent en rentrant, avec grand appétit, Du bas de l'escalier, le dindon qui rôtit.

La muse de Joseph Delonne a sans doute passé là, et voici une de ces petites élégies domestiques et familières comme Sainte-Beuve les rêvait. Mais ne trouvez-vous pas celle-ci moins pénible en sa forme et sa concision .^^ Rien

l'oeuvre SaS

n'y manque, voyez : les recommandations de la mère, les observations de la jeune fille, un peu d'amour, de regrets, oh I bien discrets, et puis la bonne odeur du dîner sur tout cela. Et ce n'est pas ridicule, en somme; le vers n'est pas plat, il marche, il a même du pittoresque quand il parle des toilettes fleuries et du soleil d'hiver qui jaunit la terre blanche. On dirait presque un pastiche de Coppée, celui des Promenades et Intérieurs^ et la touche n'est pas moins franche en sa sobriété.

Cependant, peut-être eût-il été inutile d'insister sur Gérard poète, s'il n^avait une seconde manière, tout inattendue celle-là, et qui fait de lui un frère aîné de Baudelaire et de Verlaine. Cette dernière manière, c'est à la folie qu'il l'a doit, car c'est au milieu de ses accès les plus violents qu'il en donna l'expression : (( La Muse est entrée dans mon cœur comme une déesse aux paroles dorées, disait-il, elle s'en est échappée comme une Pythie, en jetant des cris de douleur. » Ce sont ces cris de douleur qui forment les magnifiques sonnets des Chimères. Aucune influence, même lointaine, ne s'y fait plus sentir; la forme en est parfaite et serrée, imprécise et pourtant rigoureuse, et demain Verlaine, et surtout Baudelaire, pourront seuls donner une telle intensité d'impression dans le raccourci d'un seul vers. Tout

SaÔ GÉRARD DE NERVAL

le monde connaît El Desdichado (le Malheureux) .

Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé,

Le Prince d'Aquitaine à la tour abolie ;

Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé, Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie, La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé, Et la treille où le pampre à la rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus?... Lusignan ou Biron? Mon front est rouge encor du baiser de la reine ; J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène...

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron : Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

Sans doute, ce sont là des sonnets à clef, et, malheureusement pour nous, les pensées de Gérard sont un peu dans sa cervelle :

Comme dans un caveau dont la clef est perdue.

Ce premier sonnet est cependant assez facile à traduire pour qui connaît la vie du poète. Voyez, tout y gravite autour d'Aurélia, la seule étoile^, celle qui l'a laissé pour jamais veuf et seul dans la vie, pareille pour lui à la nuit du

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tombeau. Ahl qu'on lui rende sa jeunesse heureuse, le temps où, voyageant en Italie, il rencontrait Oclavie, la blonde Anglaise, et cueillait des raisins noirs aux treilles des villas, sur la route de Pompéi et d'Herculanuml Qu'est-il, maintenant? Quel être bizarre est en lui? Estce Biron, si populaire dans le Valois, sous Henri IV, que les petites filles chantaient encore, au temps de Gérard, une ronde sur son nom? Quand Biron voulut danser. — Est-ce Lusignan, qui fut roi de Chypre et l'époux de la fée Mélusine, dont il a entendu les cris? — Ce baiser dont son front est rouge encore, c'est celui de la reine de Saba. Ne nous étonnons pas qu'il ait traversé deux fois l'Achéron, qui pourtant ne lâche jamais sa proie ; le rêve n'a-t-il pas été pour lui une seconde vie plus réelle et plus intense que la première? C'est en elle qu'il a vu tout cela et l'a noté sur sa lyre qui est celle sur laquelle Orphée pleurait Eurydice comme il pleure aujourd'hui Aurélia.

Chose curieuse, dans ce sonnet et dans les suivants, la pensée de l'Italie l'obsède encore à presque vingt ans de distance. Il pense

Au Pausilippc altier, de mille feux brillant...

A ce souvenir vient tout naturellement se mêler celui d'Oclavie, la belle jeune fille an-

SaS GÉRARD DE NERVAL

glaise, un peu languissante, un peu pâle sous ses cheveux trop blonds, mais si charmante à bord de ce navire oii Gérard l'avait rencontrée en vue de Naples : « Elle était sur le pont qu'elle parcourait à grands pas, et, impatiente de la lenteur du navire, elle imprimait ses dents d'ivoire dans l'écorce d'un citron. » Le lendemain, Gérard l'avait conduite à Pompéi oii elle avait joué le personnage d'Isis dans le temple même de la déesse. C'est à elle qu'il s'adresse dans le sonnet intitulé Delfica; une ancienne romance l'obsède, peut-être celle qui le rajeunit de deux cents ans et pour laquelle il donnerait tout Rossini, tout Mozart et tout Weber, et il la fredonne encore en pensant à Octavie, qui, naturellement, ne s'appelle plus Octavie :

La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance, Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs, Sous l'olivier, le myrthe ou les saules tremblants, Cette chanson d'amour... qui toujours recommence!

Reconnais-tu le Temple, au péristyle immense. Et les citrons amers où s'imprimaient tes dents, Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents, Où du dragon vaincu dort l'antique semence?

Ils reviendront, ces dieux que tu pleures toujours ! Le temps va ramener l'ordre des anciens jours; La terre a tressailli d'un souffle prophétique...

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Cependant la sibylle au visage latin

Est endormie encor sous l'arc de Constantin :

Et rien n'a dérangé le sévère portique.

Henri Fouquier comparait fort joliment les sonnets des Chimères à des inscriptions antiques en partie rongées par le temps, et dont parfois une lettre, un fragment, subsiste et charme encore. Malheureusement, tous les sonnets sont loin d'avoir cette clarté relative, et il en est d'absolument incompréhensibles, comme celui à'ArtémiSj par exemple :

La Treizième revient... C'est encor la première; Et c'est toujours la seule, ou c'est le seul moment : Car es-tu reine, ô toi! la première ou dernière? Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant?...

Aimez qui vous aima du berceau dans la bière; Celle que j'aimai seul m'aime encor tendrement : C'est la mort, ou la morte... 0 délice ! ô tourment! La rose qu'elle tient, c'est la Rose trémière.

Cependant, il est facile de démêler que la pensée d'Aurélia est le centre fixe, le motif principal de toutes ces divagations. Dans tout ce qu'il voit, regarde ou rencontre; dans un tableau, une statue; sur un vitrail d'église, chez une femme inconnue qui passe, Gérard obsédé cherche et retrouve Aurélia ; pauvre amoureux

qui substitue inconsciemment à toute chose l'image et le souvenir de la bien-aimée.

Et nous nous laissons aller au charme étrange de cette poésie, comme à une musique dont nous ne suivons pas toujours les développements obscurs ou trop subtils, et qui cependant nous berce délicieusement. Les vers en sont si beaux, si troublants, si expressifs I — Il faut admirer tout entier un sonnet comme Horus : l'enfant bien-aimé cVHermès et d'Osiris. Dans tels autres sonnets, plus incomplets, à quoi comparer, pour l'ineffable, des vers tels que ceux-ci?

Sainte napolitaine aux mains pleines de feux, Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule...

C'est là un admirable vitrail gothique qui ne le cède en rien, comme impression et comme expression, aux plus beaux vers de Baudelaire, pas plus que ce quatrain d'un sonnet déjà cité et digne de la gravure sur cuivre d'Albert Diirer qu'il évoque :

Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé,

Le prince d'Aquitaine à la tour abolie :

Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Pour Gérard, ces petits poèmes de forme impeccable deviennent l'expression de senti-

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menls abstraits, de rapports, ou mieux, de correspondances entre le visible et l'invisible; mais l'image intermédiaire n'existe pas, et nous n'avons plus que des vers isolés, d'une beauté énigmatique, où les mots en italique, les tirets, les signes répondent, comme dans le langage musical, h des pauses et à des soupirs. Ce sont là, nous le voyons, des éléments dits de décadence avec lesquels on peut, en passant par Mallarmé, aller jusqu'aux dernières écoles, jusqu'aux symbolistes et aux verslibristes dont Gérard eût été sans doute partisan. Et eiïet, c'est avant tout un rythmiste, et quoiqu'il la respecte toujours, la rime ne lui paraît pas absolument nécessaire. L'assonance, môme lointaine, lui suffît, et il donne en exemple ses chansons populaires auxquelles il aime toujours à revenir et qui obtiennent, il est vrai, de charmants effets en rimant par la seule assonance, ou même en ne rimant pas du tout. Mais c'était encore là un idéal que Gérard ne devait pas réaliser, et que la forme impeccable de ses vers semble au contraire démentir. Nous avons cité ailleurs * le beau sonnet intitulé Vers Dorés. Une de ses dernières et plus intéressantes manifestations comme poète est dans le Christ aux Oliviers, cinq sonnets où l'idée se

* Page aOa.

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poursuit sans faiblir, et qui forment ensemble un admirable poème. Ils datent, comme les Chimères, de cette période de tourmente oii Gérard sentait le scepticisme combattre en lui la foi où il eût voulu cependant se réfugier. Un souvenir de Jean-Paul Richter a inspiré le poète; les philosophes allemands, Hegel en tête, ont fait le reste, et Gérard nous entraîne vers des abîmes oij Dieu n'est plus et ovi toute la nature s'engloutit et se dévore elle-même.

Partout le sol désert côtoyé par des ondes, Des tourbillons confus d'océans agités... Un soufïle vague émeut les sphères vagabondes, Mais nul esprit n'existe en ces immensités.

En cherchant l'œil de Dieu, je n'ai vu qu'une orbite Vaste, noire et sans fond, d'où la nuit qui l'habite Rayonne sur le monde et s'épaissit toujours ;

Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre. Seuil de l'ancien chaos dont le néant est l'ombre. Spirale engloutissant les Mondes et les Jours !

Rien n'est plus poignant d'expression que ce poème dans lequel, redevenu homme et doutant de la foi qu'il a enseignée, le Christ jette à la nuit un immense cri d'athéisme et implore la mort comme une délivrance. Les beaux vers qu'on trouve là remettent aussitôt en mémoire le souvenir de deux autres poèmes presque sem-

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blables : l'admirable Mont des Oliviers, d'Alfred de Vigny, et la Bêle écarlaie, de Leconte de Lisle. A noire avis, le pocme de Gérard dépasse ce dernier, et on peut presque le rapprocher de l'autre qu'il égale du moins en beautés poétiques.

Voilà le poète, si intéressant, bien qu'il tienne tout entier en quelques pages ; car nous ne parlons pas ici des mauvaises satires de jeunesse, des couplets d'opéra et des vers de drame, faux bijoux creux et sonores empruntés au Romantisme, et justement oubliés. Mais le prosateur est tout autre en Gérard de Nerval, et c'est lui qui nous reste a étudier.

Celui-là, c'est le vrai Gérard, et il ne doit rien au « frère mystique », au second moi, si ce n'est Aurélia dont nous reparlerons. Non, il est bien français de race et de tempérament, parisien même; il en a toutes les qualités primesautières : esprit clair, finesse parfois trempée de larmes, qui rit en pleurs, comme dirait l'ancêtre Villon. 11 est français et lettré comme on savait l'être au xvni" siècle, et, pour écrire, la langue de cette époque lui suffît. 11 est objec-

tif, sans doute, mais pas trop, et l'image toujours discrète et nuancée ne l'occupe qu'autant qu'elle correspond absolument à l'idée dont il s'occupe davantage. Et cela donne un style limpide, doux et fondu sans mollesse, précis sans lourdeur, habile à noter chaque détail, et voltigeant à fleur de terre avec aisance et légèreté. Toutes ces qualités, dont il trouva pour la première fois l'expression dans les Amours de Vienne, l'avaient fait surnommer le Sterne français; mais en réalité n'est-il pas plus artiste et n'a-t-il pas plus de pittoresque que l'auteur du Voyage sentimental? « J'ai appris le style, dit Gérard, en écrivant des lettres de tendresse et d'amitié, et, quand je relis celles qui ont été conservées, j'y retrouve fortement tracée l'empreinte de mes lectures d'alors, surtout de Diderot, de Rousseau et de Sénancourt. » Laissons Sénancourt, dont l'influence est nulle, du moins sur son œuvre; il est certain que Rousseau et Diderot ont eu sur lui la plus salutaire et durable influence. C'est à la façon de Jean- Jacques, du Jean-Jacques des Confessions et des Rêveries d'un promeneur solitaire, que Gérard aime et comprend la nature. Rappelons -nous, au Livre IV des Confessions, cette nuit délicieuse passée à la belle étoile, près de Lyon, a dans un chemin qui côtoyait le Rhône ou la Saône ». En Gérard, non seulement l'écrivain, mais

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rhomme, semblent sortis de pages semblables. Même esprit doucement aventureux qui voltige au hasard, insoucieux de l'auberge et du gîte, se promène en chantant de vieilles chansons, et livre ses sens et son cœur à la jouissance de tout ce qui l'entoure, plein d'extase pour un rien, pour une feuille qui tombe, une fille qui passe, un rossignol qui chante. Et ces charmantes qualités ne l'abandonnent jamais au cours de sa vie errante. Qu'il aille en Allemagne, en Autriche, dans les Flandres, en Orient môme; en s'adaptantaux divers milieux jusqu'à prendre leur costume, il garde son originalité toute française, ne demandant l'effet qu'à la réalité dont il nous donne l'impression par la succession de menus détails toujours à leur place. C'est en cela d'ailleurs qu'il se distingue de tous ces écrivains du xviii^ siècle dont il procède si directement. Il ne se borne pas à dire comme eux qu'il a passé par telle ville. Rousseau ne nous dit pas un mot d'une ville curieuse comme Venise où il a cependant vécu ; Gérard, lui, sait voir, et il s'intéresse à tout, car il a toutes les qualités du voyageur accompli, et, sur ce point, nul ne le surpasse à son époque. L'art, l'archéologie, l'histoire, le passionnent ; voyez par exemple sa nouvelle d'Isis écrite à propos d'un voyage à Pompéi, et son journal de voyage dans l'Archipel Grec (la

Messe de Vénus, le songe de Polyphile, les trois Vénus). S*il insiste moins sur les détails que Théophile Gautier qui les dénombre et les décrit de très près, comme un myope, il nous donne du moins une impression bien plus vivante des pays qu'il parcourt, grâce à son amour des mœurs populaires. Pour Gautier, les habitants d'un pays n'ont aucune importance : (( Mais, Théo, il n'y a donc pas d'Espagnols en Espagne. ^^ » disait M"™^ de Girardin après avoir lu Tra los Montes. Gérard, lui, connaît tous les habitants ; aucun détail, même trivial, même risqué, ne l'arrête. Il va partout, à l'auberge, à la table d'hôte, dans un bouge, aussi bien qu'aux palais ou dans les musées. S'il admire la rivère, il ne dédaigne pas cette blanchisseuse qui y bat son linge; une ruine antique lui semble plus belle si un paysan y fume sa pipe, et il le met bravement dans son tableau avec une bonne foi charmante. Et partout les détails plaisants côtoient ainsi les aperçus les plus élevés, comme dans ce chef-d'œuvre de sa manière qui s'appelle le Voyage en Orient. Tout est parfait, là; le style lui-même est plus chaud, plus étincelant, comme s'il ajoutait encore à ses qualités naturelles l'éclat et la couleur des beaux ciels qu'il reflète. (( Il est inutile de se déranger pour voir le Caire, disait Gautier, puisque Gérard de

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Nerval y est allé. » En eflet, les descriptions sont admirables de simplicité classique, et jamais l'ennui ne nous prend, comme à la lecture de beaucoup de voyages, car la vie est là toute fourmillante de bruits et de couleurs, avec ses trivialités, ses beautés et ses laideurs pêle-mêle. Et puis Gérard, qui a étudié et qui connaît profondément toutes les religions, nous initie sans peine à toutes les croyances populaires qu'il partagerait volontiers. Sous sa plume savante, les mytlies oubliés ressuscitent, et, d'un esprit libre, il nous les montre se rattachant aux autres religions. Comme il n'a pas de préjugés, il s'ingénie à nous faire revenir sur les nôtres ; la société turque, qu'il connaît et qu'il pénètre, n'a plus après lui son aspect farouche, et les mœurs, relativement aux femmes et à la polygamie, par exemple, ne sont plus ce que nous avions cru sur la foi des romans.

Tout cela est d'un grand mérite sur lequel on n'a pas assez insisté, ce me semble, car Gérard est un grand écrivain. Si des voyages comme ceux d'Allemagne, de Flandre, sont moins importants, ils ne sont pas moins savoureux. Il a emprunté aux Flamands leur amour des mœurs particulières, et il décrit les nôtres, comme les Téniers, les Brauwer, les Yan Ostade peignaient les leurs. Quelles charmantes pages, à ce point de vue, que les JSuits d'Octobre.

C'est là que se manifeste ce Gérard « essayiste » qui, sans reculer devant aucun détail, ne prend à la réalité que ce qui est nécessaire pour l'effet. Il peut descendre dans tous les bas-fonds parisiens, côtoyer le dernier filou, la plus affreuse fille, partager avec eux des écrevisses et des (( petits verjus » ; il ne perd pas un pouce de son élégance, et apporte dans ses descriptions une bonne foi si parfaite, une curiosité de si bon aloi, que nous ne pouvons pas trouver malsaines un seul instant ces études où l'historien a le dessus.

En sortant de ces milieux, Gérard, toujours errant, nous promène dans Paris et dans la banlieue qu'il aime et qu'il peint des premiers. Et nous voyons passer, en de fines descriptions, Montmartre, ses moulins et ses vignes; Saint- Germain et son château ; Chantilly et ses étangs ; et insensiblement, porté parades souvenirs, Gérard revient à ce Valois qu'il aime tant et qui va si bien à son génie. C'est ainsi qu'il écrit les Filles de Feu, et, parmi elles, Sylvie, ce chef-d'œuvre d'un autre genre. De tous les menus chefs-d'œuvre, celui-là est certainement le plus parfait; il suffit pour faire vivre un nom, et ne périra pas. Gautier pensait en le lisant (( à Daphnis et Chloé, à Paul et Virginie, à ces chastes couples d'amants qui baignent leurs pieds blancs dans les fontaines ou restent

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assis sur les mousses aux lisières des forêts d'Arcadie ». Et il le comparait délicatement à (( un marbre grec légèrement teinté de pastel aux joues et aux lèvres par un caprice du sculpteur ». C'est bien cela. Celte légère teinte de pastel a été prise dans la boîte des artistes du xvin^ siècle, et les bergères galantes l'avaient sur le visage quand elles posaient devant Watteau et Fragonard. De temps en temps, une note mélancolique, frêle comme un son d'épinette, s'échappe de cette petite nouvelle, et l'on pense aussi, involontairement, à la cueillette des cerises faite par Rousseau et les demoiselles Galley, et au début si frais et si lumineux de Werther, quand le héros rêveur aide à poser sur la tête d'une jolie servante la cruche qu'elle vient d'emplir à la fontaine.

Dans tout cela il y a de l'autobiographie, car Gérard se raconte toujours tout entier dans ses œuvres; mais, loin de nous en lasser, nous l'aimons davantage de nous parler toujours de lui. Il a si peu d'orgueil, il est si sincère et si touchant dans ses naïves confessions, il est si discret aussi I L'idole qui règne sur sa vie est comme ces astres invisibles qu'on ne pressent qu'à la lumière qu'ils dégagent; jamais il ne la nomme, et parfois, s'il laisse échapper un cri ou un sanglot en y pensant, c'est involontairement, parce que la souffrance est trop forte. Et

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aussitôt le sourire reparaît, plus charmant, et c'est toujours ainsi, même quand plus tard la folie obscurcit sa pensée, comme des nuages traversent un ciel pur. Cette lois encore il se raconte lui-même en son dédoublement, et nous avons les Illuminés^ livre étrange et subtil où le frère mystique pose devant le moi conscient, toujours le même, car les personnages qu'il analyse là ne sont que des prétextes, des masques derrière lesquels il nous dérobe plus aisément sa propre personnalité. C'est lui, ce Raoul Spifame, roi de Bicêtre et sosie de Henri II qu'il croit être : c'est lui ce Restif de la Bretonne, toujours amoureux, et dont il nous confie 1 amour éperdu et dangereux pour la belle M^^' Guéant, une femme de théâtre comme Jennv Colon. Dans Cazotte, Ca^liostro. Ouintus Aucler. l'abbé de Bucquoy, il se retrouve encore, et jusque dans Archytas, C>Tano de Bergerac et le marquis de Bacqueville, tous ces successeurs d'Icare épris comme lui de l'impossible et s'élevant au ciel d'oii ils retombent pour se briser. Dans ce livre, comme partout, Gérard conte délicieusement. Est-il vraiment fou luimême.^ On ne le saurait dire, tant il apporte d'exquis langage, d'esprit et d'érudition au récit de toutes ces folies. Le* voilà cependant fou, vraiment fou, cette fois! Dans ses aspirations aux révélations divines, il a tendu dans

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toute sa longueur la chaîne qui le retenait à la terre, et maintenant la chaîne s'est cassée et il écrit Aurélia.

Rien peut-être n'est pareil dans la littérature à cette œuvre qui ne peut se classer dans aucun genre et déroute toute espèce d'analyse. Gautier l'a définie fort justement : « la Raison écrivant les mémoires de la Folie sous sa dictée. » En effet, le second moi seul l'a conçue et dictée, mais c'est toujours le vrai Gérard, le Gérard raisonnable qui tient la plume et écrit, impassible, sans jamais s'en défendre ou les démentir, les visions qui le troublent ou l'enchantent. Et nous assistons à la marche ascendante, à l'envahissement de cette folie dont aucun fil, aucune phase ne nous échappe. Comme cet autre fou d'Antony Deschamps qui s'était égaré dans les cercles dantesques, Gérard aime à citer Dante, et Aurélia, toute proportion gardée avec Béatrice, mais idole comme elle, est un peu conçue à la façon de la Vita Nuova. Aucun ordre n'y préside cependant, c'est presque un journal où toutes les sciences occultes s'entassent confusément, et où le malade s'observe et prend des notes sur sa propre maladie. Où va-t-on ainsi .^ Où Gérard allait-il lui-même avec ce manuscrit qu'il traînait partout et ne pouvait jamais finir? Hélas! une telle œuvre ne pouvait avoir de dénouement que dans la fin de son

auteur. La mort lui fit signe, chose bizarre, après l'avoir laissé écrire, pour derniers mots de ce testament : « L'idée d'une descente aux enfers... »

Et maintenant, la postérité a commencé pour Gérard de Nerval. Dans les carillons qui sonnent, à de brefs intervalles, tous les anniversaires romantiques; parmi le bourdon retentissant de Victor Hugo et la cloche de cristal de Vigny, Henri de Régnier a écouté, d'une oreille délicate, la note discrète et timide, mais si juste, de Gérard de Nerval, et il la compare à des clochettes d'argent, (( pareilles à celles que la Chimère de Flaubert suspendit au tombeau de Porsenna* ». Sans doute, l'œuvre de Gérard, trop subtile, toute en nuances et en impressions, ne pouvait et ne pourra jamais s'imposer au grand public; mais les vrais lettrés, ceux qui assurent et maintiennent une réputation, la connaissent bien, et c'est encore elle qu'ils prennent de temps en temps, le soir, sur un rayon choisi de leur bibliothèque, oii elle doit côtoyer quelque auteur bien français, que l'amour des beaux rêves et du pur langage défendront à jamais contre l'oubli.

* Henri de Régnier ; Figures et Caractères.

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