‹ Gérard de Nerval, la vie et l'œuvre, 1808-1855Chapitre 11 sur 16 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Hiver de 1 854-55. — Dernière \isitc chez M. Buloz. — Mort de M'"" Arsène Iloussayc. — Visite à la Revue de Paris, au bibliophile Jacob, chez M'"' Béatrix Person. — Une nuit au violon. — Le dernier jour et la dernière nuit de

■ Gérard. — L'ancien quartier du Chàtelet. — La rue de la Vieille-Lanterne. — Mort de Gérard. — Suicide ou assassinat ? — L'enterrement. — Chez le père de Gérard. — La tombe de Gérard et de Charles Coligny. — Epilaphc de Gi'rnrd.

L'hiver, d'ordinaire, est peu clément aux noctambules et aux bohémiens errants, et celui de 1 85/5-55 fut particulièrement rigoureux. Gérard, lui, ne s'en inquiétait guère, n'étant pas de ceux qui soufflent dans leurs doigts en regardant le thermomètre de l'ingénieur Chevallier. Il n'était plus le même, cependant. Chaque jour ses amis pouvaient constater en lui quelque changement pénible. Sa parole, d'ordinaire un peu lente, devenait difficile, hésitante, et ne jetait plus dans la conversation que

aSo GÉRARD DE NERVAL

des incohérences, trop tristes, hélas! pour faire sourire. C'est dans cet état que Champfleury le rencontra, fin décembre, à la Revue de Paris où il apportait les épreuves de la première partie à' Aurélia; la monomanie des grandeurs, l'orgueil seuls l'occupaient ; il rêvait une grande fortune, disait avoir autant de génie pour les affaires qu'Emile de Girardin, et, renchérissant encore sur Dumas qui avait fondé le Mousquetaire, cherchait de l'argent pour fonder à Saint- Germain un journal intitulé le Mousquetaire noir. Quelques jours auparavant, passant rue Saint-Benoît devant la Revue des Deux-Mondes, il était monté chez M. Buloz, et, lâchant tous les robinets de l'appartement, était parti furtivement, comme il était venu. Farce, dit Champfleury qui raconte le fait; non pas, mais vengeance de fou contre cet homme qui l'avait enfermé plusieurs fois pour le forcer à finir la copie attendue, et avait été jusqu'à exiger des coupures dans les Illuminés, sous prétexte qu'ils contenaient des germes de socialisme. Enfin, dans le courant de janvier i855, brusquement et sans rien dire à personne, Gérard disparut après avoir donné congé à l'hôtel qu'il habitait, rue Neuve-des-Bons-Enfants. Qu'était-il devenu.»^ Etait-il encore en voyage.^^ Chaque jour on s'interrogeait plus anxieusement. Arsène Iloussayc, qui voyait alors Gérard assez sou-

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vent à la Comédie-Française, ne l'avait pas revu depuis la mort de M""" Arsène Iloussaye, et se rappelait avec émotion que Gérard était entré comme on venait de mettre la morte au cercueil, et lui avait baisé la main en sanglotant, s'écriant : « Elle est partiel » Depuis lors, plus de nouvelles. Enfin, le samedi 20 janvier, par un froid et une neige lugubres, Gautier et Maxime du Camp étaient au bureau de la Revue de Paris, quand ils virent entrer Gérard. Il portait un habit noir si chétif que du Camp eut le frisson en le voyant : (( Vous êtes bien peu vêtu pour affronter un froid pareil, lui dit-il. — Mais non! répondit Gérard avec insouciance, j'ai deux chemises, rien n'est plus chaud. » Peut-être avait-il mis l'une sur l'autre les deux chemises en loques qui alternaient jadis chez la blanchisseuse. (( Il tombe des pleurésies et il souffle des angines, reprit Gautier. Il y a ici des gens qui ont plusieurs paletots et qui seraient enchantés de t'en prêter un jusqu'à ton dernier jour. — Non, répliqua Gérard, le froid est tonique; les Lapons ne sont jamais malades. » Et il se lança avec volubilité dans ses conversations favorites : il allait écrire l'histoire de Foulques Nerra dont il descendait directement. « Du reste, les mâles de sa famille étaient reconnaissables à ce fait surnaturel qu'ils naissaient avec le tétragramme

de Salomon tracé sur la poitrine, à gauche, un peu au-dessous du cœur. » Puis, passant brusquement d'une idée à une autre : (( J'ai acheté un objet très rare, dit-il à Maxime du Camp, mais les marchands sont si bêtes qu'ils ne savent pas ce qu'ils vendent; je vais vous le montrer : c'est la ceinture que portait M™^ de Maintenon quand elle faisait jouer Esther à Saint-Cyr. )) Et il tira de sa poche un papier fripé qu'il déploya avec soin pour en tirer un cordon étroit en fil écru, assez résistant et qui paraissait neuf.

Enfm, ils sortirent tous trois. Le froid était dur; l'essieu des voitures criait dans la neige amoncelée. « Gérard, viens dîner avec moi, dit Gautier, je te ferai manger un risotto. » Gérard refusa. « Il fait bien froid, j'ai une chambre pour vous à la maison, » dit Maxime du Camp. Gérard tira alors de sa poche une pièce de vingt francs à l'efïïgie de Louis XVIII, le Louis XVIII habillé de 181 4, et répondit en la montrant : (( Merci, je n'ai besoin de rien, j'ai ma semaine. )) Puis il s'échappa comme quelqu'un qui a peur qu'on ne lui propose encore quelque chose*.

Le 23 janvier, on le retrouvait chez le bibliophile Jacob à qui il apportait le bilan de ses

* D'après Maxime du Camp, Souvenirs littéraires.

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œuvres complètes pour l'édition entreprise par Dutacq : « Ce jour-là, dit Jacob, le pauvre garçon était presque fou, mais il n'avait jamais eu plus d'esprit et de bonne liumeur. Il me quitta en me priant de lui faire donner un acompte sur le prix de ses œuvres complètes, et je ne l'ai plus revu*. »

Le lendemain, Gérard dîna et passa la soirée chez M"^ Béatrix Person, du Théâtre Historique, sœur de l'acteur Dumaine, en compagnie de deux de ses amis, Georges Bell et Philibert Audebrand. Il avait lu plusieurs scènes du Fils nocturne que venait de recevoir l'Ambigu, et où se trouvait un rôle pour M"" Person. Jamais peut-être il n'avait été si gai, dit Audebrand. Il était trop gai même, un peu nerveux et forcé. Il riait, s'élançait en d'amusantes saillies, récitait des vers de Ronsard et quelques-uns de ces couplets populaires qu'il aimait tant. Les délicieuses chansons de son enfance lui revenaient toutes à la mémoire, et l'on apprécia surtout certaine ronde du Beauvoisis qu'il chanta comme un véritable picard seul eût pu le faire jadis, au fond des bois de Villers-Cotterets ou sur les bords de l'Aisne.

La soirée finie, chacun se relira de son côté. En passant rue Dauphine, Gérard acheta un

* L'Amateur d'Autographes. iG mars 18C9.

pain d'un sou à la boulangerie Cretaine, et disparut. Il alla aux Halles, puis entra dans un cabaret, chez Bordier, Baratte ou Paul Niquet peut-être, pour y attendre le jour en travaillant à Aarélia ou en se documentant, selon l'inspiration, sur un Paris la Nuit que lui avait commandé r Illustration. Il était là, s'amusant pour la millième fois, comme Pierre Gringoire à la Cour des Miracles, de tous ces tableaux nocturnes du vieux Paris, lorsqu'une querelle s'alluma entre escarpes qui se reprochaient mutuellement leur honnêteté. Cela tourna bientôt en rixe, et l'on alla chercher la garde qui envoya coucher tout le monde au poste du Châtelet. En vain Gérard se récria. (( Qui êtes-vous.f^ lui dit le caporal. — Monsieur Gérard de Nerval. — Que faites-vous ici.^^ — Je pense. — Qu'on le conduise au poste I reprit le caporal qui croyait qu'on se moquait de lui. — Je suis donc bien coupable d'étudier ici.^ — Avez-vous des moyens d'existence.^ » Et on le fouilla. (( Je n'en ai plus, dit Gérard, mais j'ai payé le café que j'ai pris tout à l'heure. — Eh bieni vous allez passer la nuit au violon. » Et on l'entraîna*.

Gérard se consola facilement, car ce n'était pas la première fois, Dieu sait, que la chose lui

* Arsène Houssaye. Paris qui s'en va.

arrivait. L'autorité contrariait sans cesse ses habitudes aussi innocentes que bizarres, et, peu de temps auparavant, causant avec deux aniis sur les boulevards, au coin de la rue de la Micliodicre, il lui avait fallu montrer ses papiers à quelque sergent de ville méfiant. Cependant, ce malin-là, il comprit que sa position de récidiviste pouvait devenir grave et le conduire droit au Dépôt, et se fit réclamer par un de ses amis. Louis Legrand, commissionnaire d'exportation, qui vint pour ce fait au bureau de police. Gérard était calme et jouait même à cache-cache avec trois enfants raflés comme lui. Son identité reconnue, on le relâcha. Une fois dehors, n'ayant plus d'argent, il emprunta cinq francs à son ami, qui, après avoir insisté inutilement pour lui faire accepter davantage, l'emmena déjeuner dans un restaurant de la rue des Prouvaires. La chaleur de la salle et du repas le ragaillardirent bien vite, mais lui rendirent aussi, avec sa mémoire, toutes ses inquiétudes et ses préoccupations : « Je suis désolé, disait-il, me voilà aventuré dans une idée où je me perds; je passe des heures entières à me retrouver... Croyez-vous que c'est à peine si je peux écrire vingt lignes par jour, tant les ténèbres m'envahissent!... »

En vain Legrand voulut le rassurer; Gérard, tout sombre, secouait tristement la tête, de l'air

d'un homme qui en sait plus long sur l'état de son âme et de son esprit qu'il n'en a jamais laissé paraître.

Il avait besoin de se retrouver seul pour se chercher encore. Il remercia son ami, après l'avoir accompagné jusqu'à l'extrémité du passage Yero-Dodat, où celui-ci demeurait, et entra dans un café qui donne sur ce passage et sur la rue Groix-des-Petits-Champs, en face de la rue Montesquieu*. Il avait, disait-il, à lire les journaux et à écrire quelques feuillets d'Aurélia. Entre temps, il avait été chez Méry, rue Lamartine, et, ne le trouvant pas, avait prié le domestique de lui remettre, dès son retour, un sou sur lequel il avait fait une croix avec son canif, sans doute pour exprimer symboliquement sa détresse**. Que fit-il ensuite.^^Ce qui est sûr, c'est que le jeudi 25, de grand matin, il allait rue de Savoie emprunter sept sous à Asselineau, pour se rendre au cabinet de lecture oii il avait coutume de travailler. Il n'avait toujours pour vêtement que le mince habit noir avec lequel Gautier et du Gamp l'avaient rencontré quelques jours auparavant, et avait engagé la veille, par esprit d'ordre, un paletot marron qu'il avait l'habitude de porter en man-

* Alfred Dclvaii.

** Ph. Aiulcbrand.

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tcaii, les manches libres : « Il faisait si beau temps il y a huit jours, disait-il, que je croyais le printemps revenu; et puis, le Mont-de- Piété garde si bien les habits en hiver! » Cependant, ému de le voir ainsi, Asselineau lui ouvrit aussitôt sa bourse, mais Gérard s'obstina à ne prendre que strictement ce qu'il avait demande. Il était très visiblement préoccupé, soucieux même, lui, si insoucieux d'habitude : (( Je ne sais ce qui va m'arriver, disait-il, mais je suis inquiet. Depuis plusieurs jours je ne puis littéralement plus écrire une ligne. Je crains de ne pouvoir plus rien produire... Je veux encore une fois essayer aujourd'hui. )) Ce (( encore une fois » n'est-il pas, hélas! trop significatif.^ Il comprenait, en effet, que le rêve s'emparait maintenant de son esprit au point de lui enlever pour jamais tout sentiment de la réalité, et sentait, héant sous lui, dans une espèce de vertige, le gouffre 011 son inteUigence détruite allait le précipiter au milieu des fous et des imbéciles. C'est dans ces fatales dispositions qu'il resta une partie de la journée au cabinet de lecture, griffonnant, raturant, et ne trouvant rien encore, épuisé de se chercher à tâtons dans les ténèbres envahissantes. Il sortit enfin et alla au Théâtre-Français, chez Houssaye, mais celui-ci était absent. Alors il descendit la rue Saint- Honoré et

dîna dans un cabaret des Halles. C'est du moins ce qu'établit une enquête détruite dans l'incendie de l'Hôtel-de-Ville, sous la Commune. Cette enquête prenait Gérard à cinq heures et demie et le trouvait encore, durant la soirée, dans trois maisons différentes, et pas des meilleures. Cela le conduisait jusqu'à deux heures du matin, heure à laquelle une ronde de police le rencontrait et échangeait quelques paroles avec lui, sur la petite place Baudoyer. Le temps affreux rendait la ville lugubre à cette heure avancée. C'était une vraie tempête de neige durant depuis deux jours et deux nuits. Il faisait dix-huit degrés de froid, la bise coupait le visage, et nul bruit, nul passant, ne troublaient plus les rues couvertes de neige. Gérard errait encore cependant, et sans autre vêtement que ceux des jours précédents; seulement, il sentait la fatigue l'envahir et pensait à un Heu voisin oii il irait dormir pour presque rien. Il prit donc la rue François-Miron, et gagna le quai de Gcsvres par le parvis Saint-Gervais. Dépassant FHôtel-de- Ville, il était maintenant arrivé au Châtelet, et entendait, sous les arches du pont au Change, la Seine charrier et briser des glaçons dans les ténèbres. Il s'éloigna et entra place du Châtelet. Devant lui, au milieu d'un fouillis de maisons noires et lépreuses, se ramifiait, comme des fibres dans un ventre

malade, un lacis de rues étroites et infectes dont nul ne peut avoir l'idée aujourd'hui. C'était vraiment un pays à part, évoquant par ses noms et sa physionomie hizarres, le temps de Capeluche et des Cabochiens. On y arrivait autrefois, en côtoyant la prison du Châtelet, par la rue Trop va qui dare ou Qui ny trouva si dure, laquelle prit, en iG34, le nom sinistre de Descente de la Vallée de Misère.

A gauche, sur l'emplacement du théâtre actuel du Châtelet, se trouvait le restaurant du Veau qui tette, où déjeunaient d'habitude les huissiers et les commissaires-priseurs qui faisaient la vente sur la place. A droite débouchaient la rue de la Joaillerie, la rue de la Vieille- Place-aux-Veaux, la rue du Pied-de- Bœuf ou de la Tuerie; puis, derrière, s'ouvraient la rue Saiiit-Jacques-la-Boucherie et la rue de la Vannerie,

La Tour Saint-Jacques et la Fontaine du Palmier émergeaient de ce repaire d'escarpes et de prostituées, l'une élevant sa frêle architecture gothique comme pour regarder là-bas, pardessus les toits, Notre-Dame et la Sainte-Chapelle; l'autre, élançant, au-dessus des sphinx de pierre, sa victoire aux ailes d'or, qui rappelait Bonaparte et l'Egypte oii Gérard s'était jadis enivré de soleil.

De cet amas de rues fétides, la rue de la

Vieille- Lanterne était sans contredit la plus hideuse et la plus sinistre, et, par cela même, la plus pittoresque et la plus fidèle à son passé. Elle s'était appelée la rue de la Tuerie et la rue des Lessives, après s'être appelée, au xm^ siècle, la rue de VEscorcherie, et, en tout temps, elle avait ressemblé plus à un égout qu'à une voie publique*. Elle devait avoir d'ailleurs, comme tout le quartier, de grands attraits pour Gérard, car, à son entrée, place du Châtelet, un marchand de couleurs et de vernis avait installé comme enseigne, sur le trottoir, une momie, une vraie momie venue d'Eg^'pte**. Après l'avoir examinée, debout, noire et rigide dans son cercueil vitré posé tout droit contre le mur, on entrait donc rue de la Vieille-Lanterne , laissant à gauche une boutique d'épicerie, à droite une boutique de marchand de vin. La rue de la Vieille-Tannerie et la rue Saint- Jérôme la coupaient transversalement, et elle remontait par la rue Planche Mibray et la rue des ^rci5 vers la rue Saint-Martin 011 Gérard était né quarantesept ans auparavant. Le passant était rare dans cette rue où campait, le jour, avec leurs femmes et leur marmaille, toute une population nomade de mariniers, de pêcheurs et de cordiers, tra-

* Alfred Dclvau.

** Victorien Sarclou, La Nouvelle Revue.

vaillant et sacrant, pcle-niêle autour de la lèchefrite. A peu près vers son milieu, au pied d'un mur sur lequel on lisait en grosses lettres : Bain de Gèvres, et au-dessous : Boudet, entrepreneur de serrurerie, la rue s'arrêtait brusquement et reprenait environ deux mètres plus bas, reliant sa difTérence de niveau par un escalier à rampe de fer. D'un côté, à droite, les marches touchaient au mur, surplombées par un palier de bois qui menait à une maison borgne au-dessus de laquelle on lisait, sur une grosse lanterne : On loge à la nuit. — Café à Veau. De l'autre côté, un prolongement de la rue, large d'un mètre et faisant voûte, conduisait jusqu'à la boutique du serrurier, ayant pour enseigne une grosse clef peinte en jaune*.

Après avoir descendu sept marches, on se trouvait sur un petit palier. Alors, l'escalier se brisait en cquerre; on descendait encore cinq marches, et l'on avait, à hauteur de tête, un soupirail à croisillon de fer en saillie, non loin d'une porte appartenant à la même maison borgne.

A gauche, sous l'escalier, se trouvait un large égout fermé d'une grille 011 dévalaient, dans la puanteur, toutes les immondices du voisinage. Tout près de là, dans la muraille en

* Alexandre Dumas. Le Mousquetaire.

2^2 GÉRARD DE ISERYAL

retour, un couloir d'abord à ciel ouvert, puis voûté, étroit et sombre, descendait jusqu'à la Seine qu'on voyait luire au loin. Le curieux qui osait s'aventurer dans ce boyau, en baissant un peu la tête, débouchait dans l'ombre sous les grandes voûtes en arcades qui portaient le quai de Gesvres, et là, incomparable vision du vieux Paris, voyait, près du pont au Change, la Seine se dérouler devant lui, mirant la tour carrée de l'Horloge et les hautes tours en poivrière du Palais de Justice *.

C'est au plus profond de cet affreux quartier, dans la rue de la Vieille-Lanterne même, que Gérard s'était engagé. Il avait descendu lentement les marches disjointes et toutes dégouttantes de neige, et se trouvait à la porte de cette maison borgne où on logeait à la nuit, comme le disait l'enseigne, et où il pourrait, pour deux sous, dormir chaudement dans la paille. Il était environ trois heures du matin quand il y frappa : personne ne répondit. Il frappa plus fort, s'obstina; l'hôtesse entendit cette fois, car elle le confessa le lendemain quand on l'interrogea. Mais il faisait si froid qu'elle n'eut pas le courage de quitter son lit où la bonne chaleur l'engourdissait; d'ailleurs, tout son logis était à peu près occupé. Cepen-

* Victorien Sardou. Nouvelle Revue.

LA VIE agS

dant Gérard frappait toujours, et rien n'était plus lugubre que ces appels par ce froid et dans cette obscurité : on eût dit quelque enterre vif implorant désespérément la vie à travers les plancbes de son cercueil. Enfin, il se découragea et l'on n'entendit plus rien.

Que fit-il alors, et que pouvait-il faire .►^ Il était vraiment trop las pour passer le reste de la nuit dans la rue, et ses amis demeuraient trop loin pour qu'il allât leur demander l'hospitalité. L'escalier était la, à peine visible dans les ténèbres ; il se laissa choir plutôt qu'il ne s'assit sur les marches, et peut-être s'y endormit-il de cet affreux et lourd sommeil que le froid et la désespérance font monter peu à peu dans le cerveau des misérables. L'heure passait, on l'entendait tinter comme un glas aux horloges que le froid rendait plus sonores. Ce sont des heures terribles que celles qui précèdent le crépuscule du matin. Les nécromanciens et les sorciers les connaissaient bien; c'était pour eux l'heure des incantations et des maléfices, celle où la danse macabre noue et entremêle ses rondes qu'affole un violon faux et grinçant. Celait aussi les heures redoutées des saints et des solitaires, car les assauts qu'y livre le malin sont plus dangereux à la chair qui frémit et h la pensée qui doute. Les douleurs des malades sont plus vives dans ces

heures qui précèdent de si peu le réveil maussade de la nature. Les cauchemars tordent les dormeurs sur l'oreiller, les agonisants rendent le dernier soupir, et c'est à ce moment-là que ceux qui ont veillé toute la nuit se sentent découragés au point d'avoir peur de l'aurore qui va naître et ramener avec elle tous les soucis qu'il faudra traîner encore jusqu'au soir. Que devait donc être alors l'état de Gérard qui depuis plusieurs années déjà luttait chaque jour contre le découragement .►^ Un brusque accès de folie le réveilla-t-il en sursaut .►^ NonI Mais, pareil à l'ivrogne dégrisé qui se fait honte et s'injurie, je le vois au contraire délivré tout à coup de toutes ses chimères, et cette heure, cette heure suprême, fut peut-être la plus lucide de toute sa vie. Pour une fois, la seule, il se vit clairement tel qu'il était, c'est-à-dire fou, irrémédiablement. A quoi bon recommencer alors, et vivre encore, puisque demain serait pire.^^ Pauvre, stérile, sans dignité, son avenir n'était-il pas plat, vide et glacé comme les rues qu'il parcourait tout à l'heure .^^ Adrienne, Aurélia, Sylvie, toutes les belles amoureuses étaient maintenant au tombeau, dans le fond du ciel bleu, près des anges; jamais elles ne l'accompagneraient plus; il en était arrivé, lui aussi, à l'inflexible maxime druse : Laporte est fermée^ V encre est sèche, la plaine est émoassée!

Mieux valait en finir! Tout paraissait l'y inviter d'ailleurs, le nom de la rue, les ténèbres, la bise d'hiver qui sifilait et semblait lui chuchoter à l'oreille : (( C'est icil » Alors il prit dans sa poche le cordon qu'il montrait à du Camp quelques jours auparavant, l'accrocha au quatrième barreau du soupirail qu'il avait remarqué en frappant à la porte, y passa le cou, et, boutonnant son habit, enfonçant solidement son chapeau sur sa tête, s'abandonna doucement à la mort.

Il était exactement à l'endroit où s'élève aujourd'hui la scène du théâtre Sarah-Bernhardt, et les belles femmes qui s'y éventent rêveusement par les soirées ne se doutent pas qu'elles ont devant elles la place oii fut trouA^é pendu, le matin du î^G janvier i855, l'amoureux d'une des belles comédiennes de ce temps-là.

C'est un apprenti qui l'aperçut le premier, en causant sur le pas de la porte du garni voisin 011 il avait bu le (( réveil-matin » avec la patronne. Il était sept heures, et le petit jour pointait à peine sur la place du Chatelct.

(( Qu'est-ce que Monsieur fait donc là-bas.^ » dit l'apprenti en apercevant Gérard debout, immobile et le chapeau sur la tcte. — Et il alla voir, mais revint aussitôt, pâle et tout effrayé. (( C'est, dit-il, un homme qui est gelél — Mais non, répondit sans s'émouvoir l'hôtesse qui

avait regardé aussi, tu vois bien que c'est un monsieur qui s'est pendu*. »

En effet. Le mince cordon qui avait fait l'office était, non pas un cordon de tablier, comme on l'a dit, mais un bout de lacet de corset blanc, muni de son ferret de cuivre**, celui qu'il faisait admirer quelques jours auparavant comme la ceinture de M'"* de Maintenon, et qu'il avait montré à d'autres, depuis, comme la jarretière de M"*^ de Longueville. Il y avait, à dix centimètres de ses pieds, une pierre qui aA^ait dû lui servir de point d'appui, pour se hausser, et il avait les genoux ployés et contractés par un grand effort intentionnel, afin de ne pas toucher terre. Au milieu de tout cela, et comme pour ajouter encore à cette sinistre mise en scène digne des gibets et des charniers du moyen âge, un corbeau apprivoisé voletait et becquetait autour de lui, dans la fange, éloilant de ses pattes la neige souillée, et répétant parfois la seule phrase qu'on lui ait apprise : (( J'ai soif I » — Cet oiseau fatidique, était-ce un souvenir que lui envoyait l'âme d'Edgar Poë, dont le corps avait été retrouvé six ans auparavant, dans des circonstances presque aussi tragiques, à la porte d'une taverne de

* Arsène Houssayc. Paris qui s'en va.

** Nadar.

Baltimore, et cette ame lui disait-elle aussi, comme dans le fameux poème : Jamais plus! Never, 0 never more?

Cependant, les voisins et les commères du quartier s'étaient déjà rassemblés curieusement autour de ce spectacle malsain et gratuit, mais nul n'avait eu assez de bon sens pour couper le cordon qui accrochait Gérard à ces misérables barreaux. Une superstition populaire veut d'ailleurs qu'on ne décroche jamais un pendu. Le corps palpitait encore pourtant, il agitait même la main droite, faiblement, comme pour implorer la fin de ses souffrances. Enfin, un chiffonnier se décida à prévenir l'autorité qui fit aussitôt détacher le corps pour le transporter à la Morgue. On trouva sur lui des brouillons raturés d'Aurélia, un passeport pour l'Orient, une carte de visite, une lettre, deux reçus d'un asile, et les deux sous conservés pour payer son lit. Un certain docteur Pau, qui était cette nuit-là chef du poste de la garde nationale, à l'Hôtel-de-Ville, accourut, et, sentant encore de la chaleur dans ce corps, essaya d'y ramener la vie. Après avoir fait une saignée qui réussit, il tenta à plusieurs reprises, pendant près d'une heure, de pratiquer l'insufflation buccale, mais en vain, tout était fini*I

* Nadar.

agS GÉRARD DE NERVAL

L'horrible nouvelle se répandit rapidement à travers tout le Paris lettré, y semant la stupeur. Gautier et Houssaye, prévenus les premiers, durent se rendre à la Morgue pour y reconnaître leur malheureux ami. La Morgue était alors située quai du Marché-Neuf, à l'extrémité nord-est du pont Saint-Michel ; c'était un petit monument assez semblable à un tombeau grec. Par bonheur, on put éviter l'exposition publique du corps de Gérard, et il fut déposé dans la salle des morts dès l'arrivée. Il était couché nu sous un couvercle de zinc, la pointe des pieds très en dehors, la tête légèrement inclinée sur l'épaule gauche. Ses yeux étaient fermés, son visage très calme, presque souriant. Sa langue affleurait ses lèvres entr 'ouvertes, les doigts des mains étaient infléchis en dedans, un léger sillon brun indiquait seul la pression du cordon sur le cou*. Aucune trace de violences, pas de blessures, pas d'ecchymoses par contusion ou compression ; on était indiscutablement en présence d'un suicide, et, parmi les médecins légistes et les employés de la Morgue, très experts en ce genre de reconnaissance, personne n'en douta un instant.

L'idée de l'assassinat tourmenta cependant quelques esprits; plusieurs fois depuis on a

* Maxime du Camp.

essayé de la faire revivre, et, chose bizarre, c'est elle qui semblerait prévaloir aujourd'hui. Comment reprendre une pareille question dont tous les éléments ont disparu depuis longtemps et pour toujours, et pourquoi ne pas s'en tenir, en faveur du suicide, aux apparences et aux témoignages des contemporains qui pour la plupart sont formels? (( Il ne faut pas qu'il y ait méprise, disait Gautier, il n'est pas mort assassiné. Il n est pas mort non plus de misère; on recommencera pour lui les déclamations sur l'existence misérable des poètes, Gilbert, Malfdâtre, H. Moreau, ce n'est pas son cas. Il ne manquait pas de ressources; Houssaye lui avait ouvert un crédit à la caisse du Théalre-Français, à cause du Don Japhet cV Arménie de Scarron qu'il était chargé de refaire pour le rajuster un peu au ton de la vie moderne. U Artiste et Vlllastration lui prenaient sa copie, les yeux fermés ; ses amis de jeunesse étaient tout prêts à partager avec lui. »

Maxime du Camp est plus formel encore : (( Gérard s'est pendu, écrit-il. Il s'est pendu parce qu'il était fou et qu'il n'est pas un fou, si tranquille, si apaisé, si gai qu'il soit, qui, à un moment donné, sous une impulsion que l'on ne peut prévoir, ne cherche à se donner la mort. C'est la un fait que la science aliéniste jie permet pas de contester. )) Quel argument se-

rieux s'élève d'ailleurs en faveur de l'assassinat? Un seul que nous allons énoncer : Gérard, dans sa vie bizarre, étant quelquefois raflé avec les voleurs de nuit, ceux-ci finirent par s'étonner de voir le commissaire lui rendre chaque fois sa liberté avec politesse, et, le prenant pour un faux frère, un mouton chargé du service de la rousse^ le chourinèrent en le reconnaissant. Cela est en effet défendable, et Dumas, Roger de Beauvoir, Busquet, d'autres encore, en restèrent les partisans ; mais, d'ordinaire, les chourineurs s'y prennent autrement pour expédier un homme, et puis, même s'il tient peu à la vie, cet homme se défend, résiste, et on le retrouve le visage contracté et grimaçant, les mains crispées, les vêtements en désordre et déchirés; or, nous l'avons vu, rien de cela n'était visible sur Gérard. Non, noni le malheureux s'est incontestablement tuél Sa vie, durant laquelle il appela maintes fois la mort, l'état d'esprit de ses derniers jours, les paroles ambiguës dites à Legrand et à Asselineau sont autant de preuves morales qui établissent le suicide qui, d'ailleurs, nous semble la conséquence naturelle de cette brève et bizarre existence*.

* Depuis longtemps, il disait souvent à ses amis qu'il voulait en finir avec la vie : « Je n'aime plus le vin de la vie, y> disait-il.

« Prenez garde, lui dit un jour Houssaye, il y a en nous

LA VIE 3oi

Quant à la rue de la Vieille-Lanlerne, déjà condamnée par Ilaussmann, qui allait transformer le quartier en y traçant des avenues et des boulevards, elle devint bientôt un lieu de pèlerinage pour les gens du meilleur monde. Chacun voulait voir l'endroit fatal et discuter du meurtre ou du suicide. Du matin au soir, dans chaque angle, sur les marches, partout, on trouvait quelque artiste installé, la brosse ou le crayon à la main, et Célestin Nanteuil fit même, avec sa belle et célèbre lithographie, un panneau à l'huile remarquable qu'il offrit à Alexandre Dumas*.

Peu de jours après la reconnaissance du cadavre, le 3o janvier, un service solennel réunissait tout Paris à Notre-Dame, car l'Eglise ne refusa pas ses prières à ce sublime inconscient. (( Quelqu'un a-t-il vu ce malheureux se pendre.»^ demanda un vicaire à qui on fournissait tous

un petit oiseau qui s'appelle l'àmc ; prenez garde de tuer l'âme, car le petit oiseau ne s'envolerait pas dans le ciel. — N'ayez pas peur, répondit Gérard, je ne me tuerai pas encore aujourd'hui, mais quand je me tuerai, ce ne sera pas d'un coup de pistolet, car une balle pourrait atteindre l'oiseau. »

* A signaler encore les dessins de Jules de Goncourt et do Roger de Beauvoir ; une lithographie de Gustave Doré et un lavis de Legrip, reproduits dans L'Age Romantique ; une très belle eau-forte de Léopold Flameng dans Paris qui s'en va, et un tableau d'A. de Beaulieu, exposé en iSSg et dont Gautier a fait une description dans l'Artiste.

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les détails de la mort. — Non, personne, répondit-on. — Alors, reprit le vicaire, notre devoir est de supposer qu'il a été victime d'un crime. » L'archevêque de Paris, que Houssaye alla voir la veille de l'enterrement, y mit toute la bonne grâce possible. Il ne demanda qu'une lettre du docteur Blanche, (( pour couvrir l'Eglise, » ditil. Voici cette lettre :

(( Monseigneur,

(( Gérard de Nerval s'est pendu parce qu'il a vu sa folie face à face.

(( Le docteur Blanche. »

La foule fut grande à l'enterrement. A midi et demi, plus de deux cents personnes étaient déjà réunies à la cathédrale. A une heure, on alla prendre le corps à la Morgue. Après la messe, un beau cortège, au nombre desquels se trouvaient quelques femmes, se déroula longuement à travers le faubourg Saint-Antoine, se rendant au Père-Lachaise, sous la neige. On se montrait Théophile Gautier qui, n'ayant pas voulu manquer, malgré un abcès à la gorge dont il souffrait, « avait la tête enveloppée d'un châle jaune qui faisait ressortir la pâleur mate de son visage décomposé par la douleur* ».

* Maxime du Camp

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Tous étaient émus, quelques-uns pleuraient, et les badauds parisiens se demandaient avec étonnement, sur le passage de ce corbillard de pauvre, quel pouvait être le mort que tant de gens décorés et en habit noir accompagnaient tête nue malgré la saison.

L'administration du Théâtre-Français avait payé les frais des funérailles, la société des gens de lettres acheta une concession à perpétuité à Gérard, dont le corps fut d'abord déposé dans un caveau provisoire.

Francis Wey exprima, en paroles éloquentes, les regrets de tous, et des mains pieuses firent retomber la terre, afin qu'elle lui soit légère, sur le cercueil du pauvre voyageur.

Quant au père de Gérard, il ne parut guère ému de la mort de son fils. C'est Auguste de Chatillon qui fut chargé de lui porter la triste nouvelle. Donc, après l'avoir salué fort respectueusement, il dit avoir quelque chose de très pénible à lui apprendre : (( Je devine que c'est du jeune homme que vous voulez me parler, dit le docteur Labrunie, eh bien, qu'y a-t-il.»^ — Il est morti — Ah! le jeune homme est mort, répondit-il sans se troubler; le pauvre garçon! Je le regrette fort, c'était un bon sujet. Pauvre jeune homme l II venait de temps en temps, par intervalle. Et ditesmoi, monsieur, comment vont se faire ses

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obsèques? » Auguste de Châtillon dit alors qu'il n'avait pas à s'en préoccuper, et que les amis avaient pris ce soin, a Eh bien, monsieur, répondit le docteur Labrunie, c'est pour le mieux, car à mon âge, quatre-vingt-onze ans, et l'état de santé oii je suis, il me serait difficile de veiller à ce devoir. Ah ! le pauvre jeune homme* l » Et ce fut tout, avec ce billet qu'il écrivait aux amis du poète, le i3 mars i855 : (( Le docteur Labrunie, père de Gérard (Labrunie) de Nerval, autorise MM. Théophile Gautier et Arsène Houssaye à faire poser immédiatement le marbre destiné au tombeau de son fils. »

Cependant, avant de se clore pour jamais, ce drame devait avoir encore une dernière scène, peut-être la plus pénible de toutes, c'est l'exhumation du corps de Gérard, qui eut lieu beaucoup plus tard, quand on le transféra dans sa tombe à perpétuité.

Gautier et Houssaye assistaient seuls à cette exhumation, tels, au cimetière d'Elseneur, Hamlet et Horatio assistant à l'exhumation du crâne d'Yorick. La scène fut lamentable, dit Houssaye** : « La tête du mort, cette tête qui

* Ph. Audebrand. Derniers jours de la Bohème. Nous respectons ici le texte de Ph. Audebrand, mais le père de Gérard n'avait en réalité que 79 ans, étant né en 1776. (Voir Chapitre i.)

** Arsène Houssaye. Confessions.

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avait été hantée par tant de pensées profondes et tant de rêves éclatants, portait comme une couronne je ne sais combien de grappes de vers morts à leur travail. »

Pauvre Yorick ! Ilélas I tout ici-bas se termine par le même frisson de dégoût qui fait qu'IIamlet détourna la tête en se bouchant le nez : (( Pouah ! »

Et maintenant, dans une allée discrète du Père-Lachaise, l'allée de Casimir Delavigne, dont on lui prédisait la gloire dans son enfance, devant le grand Balzac, et tout près du bon Nodier, repose la dépouille de Gérard de Nerval.

La tombe ne se remarque guère tout d'abord. C'est une fine colonnette de marbre que surmonte une urne, et qui jaillit, svelte et blanche, d'une pierre plus grossière, toute verdie et usée, sur laquelle se lit à peine un autre nom : Charles Coligny.

En effet, Gérard ne repose pas seul en cette tombe. Dix-neuf ans après, en 187/i, Arsène Iloussaye faisait transporter là le corps de cet autre bohème qui mourut aussi de trop rêver, mais n'eut pas, comme Gérard, le bonheur de fixer son rêve en des œuvres charmantes*.

* Charles Col'ujny, no à Paris on 1828, mort clans la même ville on 1874. Capitaine de la garde mobile en i8.'|8, il fui do-

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Aussi, est-ce l'auteur de Sylvie seul qui nous conduit devant celle tombe que de pieux visiteurs connaissent encore et oia j'ai vu plus d'une fois se faner un petit bouquet de violettes. Et l'on se prend à songer dans ce lieu paisible où dorment tant de morts illustres. La verdure et les parfums vous environnent, l'heure passe, un oiseau chante, le soleil qui descend met tour à tour un peu de gloire sur les tombes, et, ne lisant pas d'épitaphe sous le nom du poète, on se récite tout bas celle-ci qu'il composa luimême, dans un dernier voyage qu'il fit en Angleterre avec Gautier et Lan délie* :

Il a vécu, tantôt gai comme un sansonnet, Tour à tour amoureux, insoucieux et tendre. Tantôt sombre et rêveur, comme un triste Clitandrc ; Un jour, il entendit qu'à sa porte on sonnait;

C'était la mort. Alors, il la pria d'attendre Qu'il eût posé le point à son dernier sonnet : Et puis, sans s'émouvoir, il s'en alla s'étendre Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.

coré après les journées de juin, mais ne porta jamais sa croix parce qu'elle lui rappelait un souvenir de guerre civile. Incapable de tout travail suivi, il éparpilla son talent dans les journaux, principalement à l'Artiste, et mourut à l'hôpital Lariboisière, sans avoir laissé aucun livre.

* Adolphe Brisson. L'envers de la Gloire.

Il était paresseux, à ce que dit l'histoire,

Et laissait trop sécher l'encre dans l'écriloire ;

Il voulut tout savoir, mais il n'a rien connu...

Et, quand vint le moment où, las de cette vie,

Un soir d'hiver, enfin, l'âme lui fut ravie.

Il s'en alla, disant : « Pourquoi suis-je venu? »

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