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Gérard de Nerval, le poète, l'homme

Au bord de la mer, au bord de la mer déserte et nocturne, se tient un jeune homme, la poitrine pleine de tristesse, la tête pleine de doute, et d’un air morne il dit aux flots :

Oh 1 expliquez-moi l’énigme de la vie, la douloureuse et vieille énigme qui a tourmenté tant de têtes : têtes coiffées de mitres hiéroglyphiques, têtes en turbans et en bonnets carrés, têtes à perruques et mille autres pauvres et bouillantes têtes humaines. Dites-moi ce que signifie l’homme? d’où il vient? où il va? qui habite là-haut, au-dessus des étoiles dorées?

Les flots murmurent leur éternel murmure, le vent souffle, les nuages fuient, les étoiles scintillent, froides et indifférentes, et un fou attend une réponse...

Henri Heine. Le Livre des Chants, Questions.

(Trad. par Urra.ru de Nerval.)

IL appartenait à notre temps cle restituer à cette délicate figure V hommage qui lui revient. Car s’il est, parmi les demi-dieux de la pléiade romantique, de plus rayonnantes physionomies, s’il est des bouches plus inspirées ou plus sonores, qui mieux ont résumé la voix de leur temps, il en est peu qui aient laissé au cœur des dévots de poésie un écho plus pénétrant et plus suave. Dans le tumulte verbal et la tempête lyrique où se complurent ses contemporains, on perçut à peine sa discrète voix, on entendit peu sa rare musique. La foule l’eût même totalement ignoré, si sa tragique sortie de ce monde ne lui eût valu, pour un temps, une malsaine notoriété, n’eût, autour de sa cendre, provoqué les fades homélies dont le vulgaire aggrave la loi de malheur qui pèse sur les élus du génie. Peu à peu cependant la légende de l’impasse sinistre cessa d’opprimer cette douce mémoire : l’âme charmante s’évada de la ruelle cadavéreuse où le corbeau de Poë redit son refrain désespéré. Tout au plus resta-t-il à ce noble front le sceau de beauté tragique et de fatalité qui le pare d’une pureté de symbole.

Or, ci mesure que s' éteignait le météore romantique, qu'une autre génération réagissait sans mesure contre l'art et les tendances des oracles d'antan, l'ombre modeste de Gérard de Nerval émergeait, se précisait dans la netteté de son pur contour classique : sa prose sobre et fraîche, sans recherche apparente, mais de distinction finement nuancée, semblait plus jeune, écrite d'hier et défiant le temps, comme les définitifs modèles de nos lettres françaises. On s'étonnait aux séductions de cette langue fluide, dont l'art réside moins dans l' arrangement des syllabes que dans l'émotion secrète dont elle est la parfaite expression. L'écrin exigu, où s' enchâssaient les pures gemmes de son œuvre poétique, devint l'objet d'une attentive exploration. Parmi les nouveaux poètes, les uns s'y pénétraient de la fraîcheur ingénue de ses Odelettes, qui les ramenait, des habiletés parnassiennes, vers une poésie plus spontanée et plus émotive; les autres trouvaient dans les sonnets abscons des Chimères la formule d'une mystique vaticination : autour d’imprécises figures, dont le contour s’interrompt comme les lignes à demi effacées d’une fresque antique, s’évoquent de nébuleuses visions; et l’esprit s’y effare devant le mystère de l’invisible et de l’inexprimé : en Gérard de Nerval les symbolistes revendiquèrent un précurseur.

Un précurseur, celui dont le regard subtil étend au delà de son temps une vision divinatrice, il devait l’être ci plus cl’un titre. En dehors du poète et de l’écrivain, qu’ils connurent mal, ses contemporains ne virent guère en lui qu’un « illuminé ». Ses anus de lettres, disciples de gaie science, uniquement préoccupés d’esthétique et de poésie, n’ avaient souci d’interroger longtemps ce qui ne répond jamais. Pour eux donc, celui qui se penchait jusqu’au vertige sur la « douloureuse et vieille énigme », celui qui , dédaignant la science bornée et la philosophie stenle, scrutait éperdument, ci travers les siècles, les manifestations de

ni

l’esprit religieux, n’exceptant ni superstitions ni magies, devait passer aisément pour un esprit troublé, un théomane voué à l’inévitable démence. « Tant de théogonies et de philosophies y prirent place , a dit Théophile Gautier , que la coupole se fêla. »

Mais longtemps après lui, cette curiosité de I’ « inconnaissable » devait ramener vers le divin les esprits insatisfaits des déductions positives et la science des religions devenir le besoin spirituel d’une époque. Les brèches faites par la philosophie du xvme siècle et la Révolution dans le vieil édifice mystique, « ces trous ouverts sur le néant », a dit Gérard, devaient laisser désemparées bon nombre d’âmes sensibles en présence du redoutable problème. De nos jours encore, que le plus desséchant matérialisme a tenté d’cigranclir ces ruines, le même réveil de spiritualité a, de façon plus angoissante, agité les terribles questions. Pour les uns, une voix profonde, faite de la pensée et des espoirs de leur race, a servi de ralliement vers la nef séculaire, toute résonnante encore des cantiques de leur enfance et des prières de leurs morts. Pour les autres, modernes théosophes , l’Initiale Vérité se dégageait du fond des âges, â travers les antiques théogonies, rayonnait dans la splendeur de la tradition ésotérique. Tous ces altérés de rénovation spirituelle devaient trouver en Gérard un annonciateur : aux uns il enseignait, dans son pieux traditionalisme, le culte vivifiant de la Terre et des Morts; aux autres il apparaissait dans le rayonnement extatique des initiés : n’civait-il pas, de sa pénétration des cryptes sacrées, recueilli une étincelle du flambeau d’Éleusis, quelques parcelles de l’enseignement divin de Pythagore et de Platon? Enfin pour ceux-là mômes qui ont apporté à l’étucle des religions le sens et les méthodes rationalistes, n’a-t-il pas précisé, avec une clairvoyante divination, le concept lumineux du syncrétisme? Tous ne doivent-ils pas reconnaître, en certaines pages du Voyage en

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