IV GÉRARD DE NERVAL
Orient et c/’Isis, cette hauteur de pensée et cette acuité de vision qui sont le propre du génie ?
Il n'est pas jusqu’à sa folie même — s'il faut garder ce nom aux heures troubles où le rêve s’est épanché dans la vie — qui ne s’entoure de mystère et de poésie: car si l’on songe que c’est alors qu’il a rencontré son expression la plus parfaite et son inspiration la plus ailée; que ses mémoires de délire ne sont d’un bout à l’autre que tact, mesure et lucidité, on se demande si cernai étrange ne fut pas, ainsi qu’il affectait de le croire, un état rare, où l’esprit, libéré de ses entraves terrestres, erre sans contrainte au domaine de fantaisie, avec cette alacrité qu'en notre habituel esclavage de chair, nous avons coutume d'appeler déraison.
Une telle vie, si souriante à son aurore, s’abîmant, à son déclin, dans la tragédie du Rêve, ne doit-elle pas rester un constant entretien d'étonnement et de pitié ? Aussi que de notices émues, que de pages attendries ne furent pas consacrées à cet amant de l’irréel P Pour refaire cette histoire et recomposer cette vie, il suffirait, a-t-on pu croire, de relire les pages divines de Sylvie, t/’Aurélia ou des Promenades et Souvenirs. Il y a tant d’ineffable charme en ces mémoires où le rêve se mêle confusément à la vie, que la plupart de ses biographes se sont bornés a les paraphraser sans plus de contrôle. Cependant l’âme discrète, qui répugnait à toute vaine notoriété, a moins cherché à s'y révéler qu'à exprimer, en termes émus, le petit monde illusoire quelle reflétait. Aussi V historien jaloux de concrète exactitude doit-il se méfier de ces mirages, ne consulter qu'avec réserve i autobiographie que semblent résumer les pages les plus exquises de l’œuvre de Gérard; tout au plus doit-il y trouver quelque jalon précieux pouvant orienter ses recherches, y saisir çà et là quelque fil de la trame dont le poète a tissé le voile merveilleux.
Et l'on ne doit pas craindre, en transposant dans le réel ces souvenirs de songe, de nuire à l illusion, ni.
GÉRARD DE NERVAL v
en projetant sur cette figure une clarté trop précise, d'en [aire évanouir le charme. L'âme de cristal y transparaît au contraire dans toute sa limpidité : plus on en pénètre les intimités, mieux on en discerne la pure essence. Il en est ainsi surtout si l'on s'attache ci l’ensemble de sa correspondance : en ces lettres écrites au courant de la plume à son père, ci ses amis, sans arrière-pensée cle mise au jour posthume, l’ètre intime se révèle à nu, nous montre le fils pieux, l’ami sûr , l'homme de toutes les délicatesses. Il n'est point cle documens secrets, ni cle papiers privés qui ne lui apportent une grâce nouvelle, c/ui ne fassent mieux comprendre et plus aimer celui dont Henri Ileine ci loué (( l'âme cl’cinge essentiellement sympathique ».
Aussi que dire de l’enchantement cl'une telle investigation? Pendant les heures et les jours, nous pouvons presque dire les années, qu'a duré notre recherche, nous en avons connu le mystérieux émoi avec l'angoisse cl'en voir approcher le terme ; et ce n’est pas sans mélancolie que nous avons clos ces notes. C’est que nulle existence cle poète ne s' enveloppe cl’un charme pareil, n’a plus intimement projeté son reflet sur son œuvre. Ici les faits et les idées procèdent et s’ enchaînent, clu berceau jusqu'à Ici tombe, avec une logique qui jamais ne se clément. Les années d'enfance ne sont qu’une longue incubation mystique et Ici destinée s'y inscrit avec les premières impressions. Une apparition, plus divine et plus immatérielle que celle c/ui habita le rêve clés Dante et clés Pétrarque, jaillit un soir aux yeux clu poète, clans une ronde enfantine, est devenue l'illusion cle toute Ici vie. Elle s'offre cl'aborcl à lui comme la figure cle paradis « c/ui sourit au poète errant sur Ici lisière des saintes demeures », puis , à mesure que l’esprit se désincarné et s'échappe cle la terre pour tenter les arcanes de l’invisible. Ici fée divine le guide encore, mais elle s’est transmuée en divers avatars , est enfin devenue le Spectre de l'Abîme. Il s’égare alors
dans le dédale des antiques symboles religieux, et le beau songe de poésie mystique s'est abîmé dans les délires... Mais le vivace génie a rapporté de son exploration des Limbes , un livre et des chants plus étranges que la Vita Nuova.
C'est ce qui fait de la vie de Gérard de Nerval un incomparable poème. Les précisions que doit y apporter une biographie minutieuse devront la rendre plus intelligible et la montrer plus mélodieuse, mais ne sauraient effacer le nimbe de mystère qui vacille au front du poète, ce reflet spirituel de la lampe de Psyché.
Janvier 1914.
ussi loin qu’il est permis de scruter les origines
maternelles de Gérard, celles dont il prétend avoir
aspiré le plus de lui-même, nous rencontrons de fortes souches paysannes, enracinées aux terroirs généreux de la Picardie et de l’Ile-de-France. A cinquante ans d’intervalle, au xvme siècle, deux rameaux s’en détachent, qui, transplantés des plateaux agraires aux vallées sylvestres et lacustres, vont mêler une race placide de laboureurs à une autre plus inquiète de chasseurs et de solitaires.
C’est à Estrées-Saint-Denis, bourgade rurale sise en province picarde, au nord-ouest de la forêt de Compïègne, qu’il faut chercher l’une des racines les plus anciennes de cette famille. Les actes religieux nous y apprennent que, le 29 janvier 1689, s’unirent par légitime mariage François Boucher et Marie Commelin, tous deux de ladite paroisse d’Estrées-Saint-Denis.
Union féconde et bénie, à la vérité, puisqu’en un intervalle de dix-neuf ans, en naissent dix enfans, dont la venue s’échelonne de janvier 1689 à décembre 1707. Pour quelles raisons l’avant-dernier né de cette famille délaisse-t-il la plaine ancestrale pour aller chercher fortune près des étangs de Chaâlis? C’était l’un de ces beaux sites, où, dans l’harmonie des bois et des eaux, les solitaires du moyen âge aimaient à édifier les arcades de leurs cloîtres et les hauts murs de leurs abbayes. La philosophie n’y avait
point encore érigé ses temples puérils, et le monastère cistercien y dressait seul sa nef hautaine. Mais ce n’était point le charme de cette retraite qui avait guidé les pas d’Adrien-François Boucher et l’y avait fait élire séjour : il y allait plus prosaïquement apprendre le métier de boucher, et, au bout de quelques années, s’y fixait définitivement, en épousant, le 21 juillet 1733, Marie-Marguerite Duhamel, veuve de Pierre Brimeur, boucher en la paroisse d’Ermenonville (1) L
De ce mariage naquit un fils, Adrien-Joseph, le 21 novembre 1735 ; celui-ci ne paraît pas avoir suivi la carrière paternelle, car nous le retrouvons établi voiturier et cabaretier à Mortefontaine, où, le 21 janvier 1756, il épouse Marie-Marguerite Olivier. Comme conséquence de ce mariage, Adrien- Joseph succédait à son beau-père Jean Olivier, qui lui-même se qualifie de cabaretier et « garde des plaisirs » de Madame la Présidente Le Peletier. Nous ne saurions dire exactement quelles étaient les attributions de cet emploi. Rappelons seulement que c’était le temps où Le Peletier de Mortefontaine et le marquis René de Girardin étendaient leur suzeraineté patriarcale aux hameaux de leurs vasselages : ils y aménageaient des salles de danse pour la jeunesse, où l’on réservait pieusement le banc des vieillards , ou encore des tirs à l’arc, avec des tribunes d’où l’on distribuait les prix aux vainqueurs. C’était aussi l’époque où ces grands seigneurs philosophes, non exempts d’illuminisme, peuplaient d’attributs païens et de « fabriques » les méandres de leurs parcs, utilisant, selon la nouvelle esthétique des jardins, les ressources de leurs grands bois, où les étangs formés par la Thève mêlaient çà et là leurs miroirs bleuâtres. Adeptes fervens du « retour à la nature », dont Jean-Jacques s’était fait l’apôtre, ils s’ingéniaient à rompre les sévères ordonnances de Le Nôtre, et, nouveaux architectes du paysage, substituaient aux parterres à la française les sites irréguliers et déjà romantiques des « jardins de sentiment ».
C’est au cours de ces changemens, vers 1772, qu’il faut placer l’anecdote contée par Gérard dans ses Promenades el Souvenirs. La famille d’Adrien Boucher s’était accrue de
1. Pour les renvois cotés entre parenthèses, voir l’ Appendice : Additions et Notes.
deux enfans : Marguerite-Victoire, née le 4 mars 1757, qui fut la grand’mère de Gérard, et Antoine, né le 17 novembre 1759, son grand-oncle, chez lequel il fut élevé. Un jour, un garçon de quinze ans frappa à la porte de l’auberge de Mortefontaine. Il venait de Laffaux, village situé, entre Soissons et Laon, sur un plateau d’où la vue embrasse un large horizon, que limitent les masses sombres des forêts de Compiègne et de Villers-Cotterets. Il avait fui le logis paternel, à la suite d’une réprimande trop vive de son père, que lui avait value la perte d’un cheval ; la veille, il avait laissé l’animal paître en liberté au bord de l’Aisne, et, tandis que lui-même s’attardait à rêver devant les rougeurs du couchant, le cheval avait disparu. Rentré seul à la ferme, le jeune homme s’était couché sans mot dire. Mais lorsque, le matin, il s’était retrouvé en présence de son père, il avait essuyé des reproches si âpres que, profondément blessé, il avait fait un paquet de ses hardes et quitté la maison pour n’y plus revenir.
Tel est, du moins, le récit de Gérard, qui donne à l’aventure le dénouement d’une légende biblique : comme Jacob chez Laban, le fugitif aurait trouvé asile chez un oncle qui demeurait près des étangs de Chaâlis et mérité, en cultivant les terres de celui-ci, la main de sa cousine, l’héritière de ce petit domaine1.
Ce n’est pas tout à fait exact : d’abord ce jeune homme, qui s’appelait Pierre-Charles Laurent, n’était pas le neveu d’Adrien Boucher, et, s’ils étaient parens, ce ne pouvait être qu’à un degré très éloigné. En se reportant aux actes religieux de la paroisse de Laffaux, on constate que cette autre souche de la famille maternelle de Gérard était implantée là dès le début du xvme siècle, et que, le 8 octobre 1748, Jean Laurent y avait épousé Marie-Louise Démon Sablon, (ou de Monsablon), fille de défunt François Démon Sablon et de Marguerite Brocheton, son épouse, tous deux laboureurs audit lieu.
C’était encore une race vigoureuse, dont la vitalité s’affirmait par six naissances, se succédant, de 1749 à 1759, et dont 1 avant-dernière fut celle de Pierre-Charles, survenue le 13 mars 1759 2. Qu’on nous pardonne cette minutie