TÉNÈBRES ET LUEURS
d’autres ombres connues passent encore rapidement : « Elles défilaient, s’éclairant, pâlissant et retombant dans la nuit comme les grains d’un chapelet dont le lien s’est brisé... »
La société de ses amis ne lui est plus d’aucun secours ; il a perdu sa gaieté d’autrefois, est incapable de lire et de comprendre dix lignes de suite. Cependant Georges Bell s’efforce de vaincre ce découragement en l’accompagnant dans de longues promenades aux environs de Paris.
« Il consentait, dit Gérard, à parler seul, tandis que je ne répondais qu’avec quelques phrases décousues. Sa figure expressive et presque cénobitique donna un jour un grand effet à des choses fort éloquentes qu’il trouva contre ces années de scepticisme et de découragement politique et social, qui succédèrent àla Révolution de Juillet... Un jour nous dînions sous une treille, dans un petit village des environs de Paris ; une femme vint chanter près de notre table, et je ne sais quoi, dans sa voix usée mais sympathique, me rappela celle d’Aurélia. Je la regardai; ses traits mêmes n’étaient pas sans ressemblance avec ceux que j’avais aimés. On la renvoya et je n’osai la retenir, mais je me disais : « Oui sait si son esprit n’est pas dans cette femme ! 1 »
Le retour de cette illusion ne peut laisser de doute sur l’imminence de la crise. Cependant l’aumône qu’il a faite à cette pauvresse contribuera peut-être à le faire absoudre... car il faut voir avec quelle pudeur alarmée sa droite conscience s’effarouche des moindres fautes, se préoccupe de leur rachat, s’exagère les réparations !
« J’avais, dit-il, un tort récent envers une personne : ce n’était qu’une négligence, mais je commençai par m’en aller accuser. La joie que je reçus de cette réparation me fit un bien extrême, j’avais un motif de vivre et d’agir désormais ; je reprenais intérêt au monde. »
Tout à ses pensées de bienfaisance et de rédemption, il écrit à la jeune princesse de Solms (75), le 2 janvier 1853, la lettre suivante, reproduite tant de fois :
« Ne me donnez pas, chère fée bienfaisante, le beau livre que vous m’avez promis pour mes étrennes ; je les convoitais depuis bien longtemps, ces beaux volumes dorés sur tranches, cette