TÉNÈBRES ET LUEURS; SYLVIE
Le délire qui a suivi la commotion de 1851 a réveillé, sous son aspect le plus funèbre, l’ancienne hallucination. Son double, le frère mystique, — le Spectre de la Solilude, — lui apparaît encore, mais cette fois vêtu en prince du Levant : c’est le Féroüer de la légende orientale. Une pensée terrible lui vient : — «L’homme est double, se dit-il... Un père de l’Église n’a-t-il pas écrit : Je sens deux hommes en moi ! — Le concours de deux âmes a déposé ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à la vue deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa structure. Il y a, en tout homme, un spectateur et un acteur, celui qui parle et celui qui répond. Les Orientaux ont vu là deux ennemis, le bon et le mauvais génie... » Et cette perplexité lui demeure : est-il le bon ou le mauvais? N’est-il pas parvenu à cet âge fatal où ces deux esprits doivent se séparer, où l’affinité matérielle qui les attachait au même corps va disparaître et les délaisser à leurs différentes destinées, l’un voué à la gloire, l’autre à l’anéantissement?
Il sent en tout cas que Vaulre lui est hostile; un rêve le fait assister aux préparatifs d’un mariage : c’est son double qui va épouser Aurélia ! Il veut protester, expliquer ses griefs ; il va faire un signe magique pour conjurer les esprits hostiles, lorsqu’un cri de femme, distinct et vibrant, empreint d’une douleur déchirante, le réveille en sursaut...
« Mais quelle était donc cette voix qui venait de résonner si douloureusement dans la nuit? Elle n’appartenait pas au rêve : c’était la voix d’une personne vivante et pourtant c’était pour moi la voix et l’accent d’Aurélia... »
L’envoûtement dont il a été à peu près libéré pendant les années paisibles le ressaisit à nouveau ; le spectre reprend sa physionomie précise et le rêve qu’il traverse est peuplé de figures menaçantes. Une clarté lugubre s’épand sur de sinistres paysages, où tout suscite le remords et la désespérance. Ce cri de femme, qui a déchiré la nuit, lui révèle son malheur : « Il a troublé l’harmonie de l’univers magique où son âme puisait la certitude d’une existence immortelle. Il se croit maudit pour avoir voulu percer un mystère redoutable en offensant la loi divine. Il ne doit plus attendre que la colère et le mépris... Les ombres irritées s’enfuient en jetant des cris et traçant dans l’air des cercles fatals, comme les oiseaux à l’approche d’un orage . 1 »
Un mois de repos a pu le faire sortir de cet état ; mais de nouveau il se trouve aux prises avec les difficultés de l’hiver. Le souci de travaux en retard, d’engagemens qu’il n’a pu tenir, les rappels de ses éditeurs, tout contribue à aggraver son découragement. Le fantôme d’Aurélia ne le quitte plus, il en entretient la présence par la visite au cimetière et la recherche de sa tombe ; il a rouvert le reliquaire, exhumé des souvenirs depuis longtemps négligés, relu ses lettres d’amour... Mais le désespoir qui l’envahit n’a pas pour unique cause les torts dont il se croit coupable envers la mémoire d’Aurélia. Il croit plutôt qu’involontairement il pare de ces griefs illusoires les remords plus graves « d’une vie follement dissipée où le mal a triomphé bien souvent ». Toutes ses actions s’offrent à lui sous leur côté le plus défavorable ; sa vie, toute de bonté, de résignation, de douceur, lui apparaît chargée de fautes irrémissibles. Une femme, qui a pris soin de sa jeunesse, traverse son rêve et lui fait reproche d’un méfait qu’il a commis autrefois. — « Tu n’as pas pleuré tes vieux parens, lui dit-elle, aussi vivement que tu as pleuré cette femme. Comment peux-tu donc espérer le pardon? » Puis, dans la confusion du songe,