TÉNÈBRES ET LUEURS
vagabond? Après le don de son manteau et de son dernier sou, l’envoi de la gentille princesse en beaux atours, venant, comme une fée, illuminer le galetas... Cette bienfaisance enjouée dans la pire détresse morale, cette ultime joie du cœur devant l’imminente folie, ne sont-elles pas nées de sa suprême adhésion aux idées chrétiennes? Car ce doit être, il l’espère du moins, la dernière étape de son exploration théogonique... Il s’y est senti porté, croit-il, par le souvenir chéri de la morte, par le besoin de croire qu’elle existait toujours... Et si fragile que puisse être cette base de sa foi, il y retrouve cependant le repos et une force nouvelle à opposer aux malheurs futurs de la vie. « Le désespoir et le suicide sont le résultat de certaines situations fatales pour qui n’a pas foi dans l’immortalité, dans ses peines et dans ses joies... »
Mais ce n’est qu’une rapide lueur et rien ne le sauvera : la même pensée revient toujours, régulière et funèbre comme un glas : il esl Irop lard !...
La mort d’un de ses amis, le poète Charles Renaud (76), le replonge dans le plus morne abattement. Il avait voulu se rendre à la maison mortuaire et, lorsqu’il y entra, on clouait le cercueil. Or le défunt était à peu près de son âge ; il se dit : « Qu’arriverait-il, si je mourrais ainsi tout à coup?... »
Le dimanche suivant, il se lève désespéré : après une visite à son père et la rencontre d’un ami, dont il refuse l’invitation à dîner, il se dirige vers le cimetière Montmartre, qu’il trouve fermé. Alors il ne marche plus que dans les mirages de son hallucination. Un ouvrier portant un enfant lui semble être saint Christophe portant le Christ. Au coin de la rue de la Victoire, il rencontre un prêtre, auquel il veut se confesser ; et, comme celui-ci l’ajourne au lendemain, il va s’agenouiller en pleurant à l’autel de Notre-Dame de Lorette : il implore le pardon de ses fautes, mais une voix intérieure lui répond : « La Vierge est morte et tes prières sont inutiles ». L'office terminé et les lumières éteintes, il se dirige vers les Champs-Elysées, puis, en approchant de la Seine, le spectre du suicide traverse encore son esprit :
« Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire. A plusieurs reprises, je me dirigeai vers la Seine, mais
quelque chose m’empêchait d’accomplir mon dessein. Les étoiles brillaient dans le firmament. Tout à coup il me sembla qu’elles venaient de s’éteindre à la fois, comme les bougies que j’avais vues à l’église. Je crus que les temps étaient accomplis, et que nous touchions à la fin du monde annoncé par l’Apocalypse de saint Jean. Je croyais voir un soleil noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des Tuileries. Je me dis : « La nuit éternelle commence et elle va être terrible. Que va-t-il arriver, quand «les hommes s’apercevront qu’il n’y a plus de soleil? »
Pour ceux qui ont lu ces lignes funèbres, qui les ont rapprochées du fragment d ’Ociavie, cité plus haut, et de quelques autres pages d 'Aurélia, le drame de la rue delà Vieille- Lanterne se déduit avec une sombre logique.
En proie à ce cauchemar et, croyant sa dernière heure vernie, Gérard se rendit chez Henri Heine pour lui restituer le prix d’une traduction qu’il n’avait pu faire : « Tout est fini, dit-il en entrant, il faut se préparer à mourir ». Heine appela Juliette : « Ou’avez-vous donc? » demanda celle-ci. — «Je ne sais, répondit-il, je suis perdu....» On s’efforça de le calmer, puis une jeune fille fut chargée de l’accompagner à la maison Dubois.
Il y resta un mois, pendant lequel il fut soigné pour un transport au cerveau. C’était, semble-t-il, la même attaque, accompagnée des mêmes phénomènes, qui s’était déjà produite en septembre 1851. Deux lettres à son fidèle Stadler marquent les étapes de sa convalescence. La première, du 26 mai, — il vient de quitter la maison Dubois, — accuse, par sa pénible rédaction, une grande fatigue encore :
« ...Je me sens beaucoup mieux et je reprends, ce qui a été difficile et est dû, avant tout, à vous. J’ai beaucoup erré, mais je retrouve peu à peu le goût du travail. Écrivez-moi donc, si vous êtes encore là. Je n’ai rien reçu de là-bas ; peut-être n’ont-ils pas mon adresse, mais j’ai fait un petit travail qui me soutient, en attendant... 1 »
Le 10 juin, à l’occasion du portrait de Stadler, qu’un peintre, nommé Timbal, expose au salon de 1853, il rend compte à son ami des démarches qu’il a faites ou va faire pour ménager à ce portrait une presse favorable : il a vu
1. Lettre à Stadler, 26 mai 1853, Corrcsp., publ. par M. J. Marsan, 1. LXXXVI.
Théo, doit voir Clément de Ris, à l’Arlisle, et Saint-Victor, au Pays. Et il ajoute :
«Je me trouve tout à fait bien portant, car, jusque-là, j’avais encore des papillons noirs. Je suis un grand chien de ne pouvoir vous dire combien je vous dois et à quel point vous m’avez sauvé, cette année comme l’autre, d’autant que j’ai reçu la lettre et tout. Il est impossible qu’une créature ait plus de reconnaissance pour une autre, mais tout vous sera compté ailleurs. Vous le dire est tout ce que je puis. 1 »
Dès sa sortie, il a repris ses vagabondages autour de Paris, visité la cathédrale de Reims ; puis la préparation de Sylvie l’a ramené vers son cher Valois. Une lettre à Houssaye, écrite de Mortefontaine, nous fait toucher encore le secret de cette nostalgie :
« Vous vous rappelez, mon cher ami, le voyage à Cythère, que j’écrivais pour notre vieil Arliste. Je racontais que je m’étais arrêté, en approchant d’Aplimori, dans un petit bois de mûriers et d’oliviers, où quelques pins plus rares étendaient çà et là leurs sombres parasols ; l’aloès et le cactus se hérissaient parmi les broussailles, et, sur la gauche, se levait de nouveau le grand œil bleu de la mer, que nous avions quelque temps perdu de vue. Sur un marbre, débris d’une ancienne arcade, qui surmontait une porte carrée, je pus distinguer ces mots : KAPAIQN ©EPAIIIA, « guérison des cœurs ». Jusqu’ici rien n’a pu guérir mon cœur, qui souffre toujours du mal du pays. 2 »
Le « mal du pays », ces mots ont ici leur sens le plus profond : c’est le rappel mystérieux de la terre, plus irrésistible à mesure que l’homme approche de la mort. La souffrance de son cœur, seules pourront la guérir les solitudes de Mortefontaine. N’y a-t-il pas puisé son âme frémissante de poète, son aspiration vers l’invisible et le surnaturel? Là lui est apparue la vision qui a tourmenté sa vie, celle qui maintenant l’attend chez les morts. L’apaisement de l’âme, que n’ont pu lui donner l’île parfumée de Vénus-Uranie, ni les grands tombeaux de l’Égypte, ni les sanctuaires de la maternelle Isis, ne va-t-il pas le trouver au pays de sa race, près du Clos de Nerval et de son Champ des Morts, dans le vallon mystique de Chaâlis? Son attente
1 L XXXV II SUdlcr’ 10 ^uin 1853, CorrcsP-> Publ- par M. J. Marsan,
2. Lettre à Houssaye, sans date (/a Presse, 22 septembre 18G2).
ne sera pas déçue : toutes les symphonies de sa jeunesse se réveillent près des étangs pensifs, dans la plainte éolienne de la forêt, dans le murmure de la source et le chant de l’oiseau ; les tables de sa mémoire se ravivent, les ombres morbides se dissipent, et, en quelques éclairs d’inspiration supralucide, un ravissant chef-d’œuvre va naître. Les scènes idylliques des premiers ans, ses rêveries, ses visions d’enfant lui reviennent, plus suaves et plus tristes, à mesure que ce passé lui semble plus lointain, à jamais séparé de lui par l’envol de la jeunesse, par la désillusion et par le malheur... C’est alors qu’il composa Sylvie, poème tissé de songe et de vie réelle, fleur de rêve, dont nul n’a respiré, sans un ravissement céleste, l’adorable parfum... De quelles magies lumineuses des nuits d’été, de quelles buées matutinales a surgi cette liliale figure d’Adrienne, « fantôme rose et blond glissant sur l’herbe verte à demi baignée de blanches vapeurs »? De quel rêve antique a-t-il évoqué cette flottille pavoisée qu’attend le banquet dans l’île, avec ses archers fleuris et ses blanches théories de jeunes filles? Tout cela est exprimé, avec un art miraculeux, dans la langue la plus pure et la plus musicale, avec cette fraîcheur d’émotion qui est le reflet de son âme séraphique. Nulle plainte trop vive, nul accent trop sombre ne vient déranger l’ordonnance de cette calme mélodie. Une imperceptible note douloureuse, tout au plus, attriste çà et là ce chant de cygne, teinte d’une ineffable mélancolie ce dernier sourire du poète à la beauté de ce monde.
Quels que soient les mystères des maladies de l’esprit, peut-on admettre que ce chef-d’œuvre de clarté, de délicatesse et de mesure ait pu jaillir du cerveau d’un fou, délirant hier et que le cabanon reprendra demain? Et, loin de croire que les accès de fièvre, qui ont précédé cette sublime éclaircie, aient pu altérer ou fausser le merveilleux instrument de pensée, ne devons-nous pas supposer qu’d est resté, de cet ébranlement, un état supérieur, où le poète a trouvé un sens plus affiné, une émotion plus subtile?
Il est évident qu’il a composé Sylvie dans un état d’exaltation singulier, avec des soins, un effort jamais satisfaits : ne se dit-il pas qu’il s’agit de bien faire et de donner toute sa mesure, pendant qu’il le peut encore? Et n a-t-il pas le sentiment que ce répit sera bref, qu’il doit se hâter s il
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