‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 127 sur 229 · MORTEFONTAINE ; LES ETANGS · texte numérisé non relu

MORTEFONTAINE ; LES ETANGS

Cl. Neurdein.

veut recueillir les dernières lueurs du flambeau que l’ombre menace? Plus d’une année entière il y a travaillé ; dès le mois d’août 1852, il y fait allusion dans une lettre à Buloz, auquel il a promis une nouvelle pour la Revue des Deux Mondes :

« Quand vous m’avez écrit, lui dit-il, j’étais dans le Valois, faisant le paysage de mon action. J’ai trouvé de bonnes choses et cela prend du développement. Pour moi, c’est fini, c’est-à-dire écrit au crayon sur une foule de morceaux de papier, que je n’ai qu’à récrire... 1 »

L’année suivante, il n’a pas encore fini, ou plutôt il a tout repris ; il s’aperçoit qu’il a trop de matière, qu’il doit élaguer beaucoup de ses impressions de lieux, sauf à utiliser le surplus pour un autre article ; et c’est ainsi qu’il réserve une partie de son texte pour ses Promenades et Souvenirs. Mais de quelles inquiètes perplexités est accompagnée cette gestation !

«Je n’arrive pas, écrit-il à de Mars, collaborateur de Buloz, le 11 février 1853. C’est déplorable. Cela tient peut-être à vouloir trop bien faire... Je vais toujours néanmoins, si je puis aller, car ce n’est pas maladie réelle, mais lourdeur d’esprit... J’écrirais tout autre chose... 2 »

Le 29 juillet 1853, sa copie esta peu près au net et il écrit encore à de Mars :

« Je vais vous en porter demain. — Je reviens de Chantilly, où j’étais allé pour prendre un paysage. Je suis sûr de l’histoire, mais non de ne pas l’écourter. Après tout, nous ferions un autre morceau, sous un autre titre. Autrement cela n’en finira pas... A demain : Gérard.

« Cependant s’il y avait un moyen... — La seule hâte me fait travailler. Sinon je perle trop. 3 »

Il a, en effet, limé, ciselé, et ainsi qu’il le dit, perlé cette merveille d’aisance et de grâce émue qu’on dirait jaillie d’nn seul trait par un bonheur unique d’inspiration (77).

Quand enfin il a remis à Buloz sa dernière copie, c’est avec la même inquiétude fébrile qu’il en corrige les épreuves et en surveille le tirage. La nouvelle parut le 15 août 1853,

1. Lettre à Buloz ( Correspondance , publ. par M. J. Marsan, 1. LXXV).

2. Lettre à de Mars (Catalogue Charavay, publ. par M. J. Marsan). '

3. Lettre à de Mars ( Correspondance , publ. par M. J. Marsan, 1. XCI)

et il put alors se rendre compte de la réussite. Mais la joie qu’il en éprouva ne fit qu’ajouter à son excitation : la tension de ses nerfs et ses persistantes insomnies ne laissèrent bientôt plus de doute sur l’imminente débâcle.

On ne sait guère d’ailleurs comment il a vécu pendant ces dernières semaines. Le plus souvent il errait sur la butte Montmartre et, comme au temps où l’ordonnance de son père guidait ses promenades matinales, il aimait à y voir lever le soleil. On sait l’attrait que ce lieu exerça toujours sur lui. Paris semblait alors si loin de cette colline, où s’étageaient, autour du château des Brouillards, de rustiques masures, des cafés à tonnelles chers aux artistes, toute cette cité bohémienne, sur laquelle tournaient les ailes du Moulin de la Galette ! De ces hauteurs, son rêve s’égarait sur de larges horizons ; il y a quelque temps planté sa tente et l’une de ses chimères fut d’acquérir la dernière vigne de ce coteau fameux; il se plaît à rappeler qu’on lui en avait demandé trois mille francs, autrefois, alors qu’il disposait de capitaux : il y aurait construit une villa pompéienne, avec cella et impluvium , dans le goût de la maison du poète tragique b II s’y attardait encore en longues causeries, avec les paysans le jour, la nuit avec les carriers, car il s’est toujours complu à l’entretien des humbles, aimant à scruter l’âme populaire, à en explorer les naïves croyances... Cette fruste logique de l’esprit des simples et leur primitive intuition de vérité ne lui sont-ils pas maintenant comme des fonds solides auxquels peut s’ancrer, dans le naufrage mental, son intellect défaillant?

Ou bien il descendait aux Halles, errait de chez Baratte chez Paul Niquet, ou encore allait s’attabler dans un cabaret noir, à clientèle équivoque, que Champfleury a minutieusement décrit : c’était, entre la barrière Rochechouart et celle des Martyrs, une boutique obscure où il y avait plus de tonneaux que de buveurs, et où l’on débitait des consommations de gin, de tafia ou de schidam ; des cannes extraordinaires, faites de bois tordu et de racines extravagantes y étaient sculptées par le patron et exposées à la devanture; l’une d’entre elles, dont la poignée, «en racine de mandragore, représentait un Apollon tordu par

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