‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 130 sur 229 · Monselet, Portraits après décès · texte numérisé non relu

Monselet, Portraits après décès

sort, accompagné de son ami : en traversant le pont des Arts, il lui explique les migrations des âmes et lui dit : « 11 me semble que ce soir j’ai en moi l’âme de Napoléon, qui m’inspire et me commande de grandes choses ». Peu après, il entre au café de Foy et croit reconnaître, dans l’un des habitués, le père Bertin, des Débals , mort depuis longtemps. Il sort ensuite et, traversant le jardin, s’arrête quelques instans à regarder des rondes de petites filles. Mais ses allures sont si étranges que les passans s’attroupent et le suivent : et lorsque, parvenu à la rue Saint-Honoré, il entre dans un bureau de tabac pour acheter un cigare, il se trouve pressé en sortant par une foule compacte : trois de ses amis durent intervenir pour le dégager et le conduire à l’hôpital de la Charité. Le délire augmenta pendant la uuit: on dut lui mettre la camisole de force. Il parvint à s’en débarrasser et, vers le matin, se promena par les salles, imposant les mains à quelques malades. Pour appuyer le pouvoir de guérir qu’il croyait en lui, il enleva la couronne de fleurs d’une statue de la Vierge, puis, rencontrant sur une table un flacon d’éther, il en avala une gorgée. Il se croyait une mission divine, haranguait les médecins sur l’impuissance de leur art. Il descendit, pieds nus, l’escalier et, sortant au parterre, se mit à cueillir des fleurs. On profita de la visite d’un ami, le peintre Chenavard, pour lui remettre la camisole et le conduire à Passy, dans l’ancien domaine du duc de Penthièvre, où le Dr Émile Blanche avait succédé à son père l’année précédente. « Je compris, dit-il, en me voyant parmi les aliénés, que tout n’avait été pour moi qu’illusions jusque-là. 1 »

Il était entré le 26 août à l’hospice de la Charité et avait été conduit, le lendemain, chez le Dr Blanche. Là, les phénomènes mentaux, dont nous avons noté la succession, se renouvellent encore. Ce sont, pour parler la langue des aliénistes, les idées d’immortalité mêlées à l’agitation anxieuse, le délire de culpabilité, l’exagération des fautes et des remords, puis l’aberration des perceptions jointes à l’hypertrophie individuelle. Il se croit un pouvoir sur les autres, perçoit des rapports mystiques entre les objets inanimés, trouve un sens aux combinaisons de cailloux, aux figures d’angle, aux découpures des feuilles, aux couleurs,

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