‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 169 sur 229 · Théophile Gautier. Notice en tête des Œuvres · texte numérisé non relu

Théophile Gautier. Notice en tête des Œuvres

L’AGONIE

Les idées mystiques l’ont, d’ailleurs, complètement envahi : hiérophante d’un temple Babélique, il s’attache confusément à toutes les mystagogies, à tous les rites cabalistiques. Son érudition déconcertante jaillit, à tout propos, en citations d’initiés ou de théosophes : pythagoriciens, gnostiques, alexandrins, philosophes de tous systèmes n’ont pflnt de secrets pour lui : il cite Origène et Apollonius de Tyane, stupéfie ses auditeurs avec les noms d’Hillel l’Ancien et d’LIillel le Saint, d’Asclépiodote ou de Wigbode, de Maimonide et de Bhavabouti... 1

Unissant l’entomologie la plus fantaisiste aux croyances pythagoriciennes sur l’âme des animaux, il émet, sur les insectes et les oiseaux, les plus étranges théories ; il flâne des heures entières devant les cages des oiseliers, y affectionne spécialement les perroquets, — dont l’homme descend, — affirmait-il un jour chez le Dr Blanche...

Il ne cesse d’écrire cependant, et presque toujours retrouve, devant la page à remplir, son entière lucidité. Mais où travaille-t-il maintenant? On sait que la tâche à heure fixe, le labeur sédentaire du cabinet ne furent jamais son fait. De tout temps, il eut besoin d’errer, et l’inspiration ne lui vient qu’au hasard de la flânerie. Il a toujours sur lui une petite bouteille d’encre, des plumes, du papier. L’heure venue de la chronique à expédier, il arrive au bureau du journal, déploie son matériel et livre au papier l’article longuement médité, non sans récrire et raturer encore. Est-il distrait par un fâcheux, il fuit avec son attirail et se réinstalle ailleurs, tantôt au café d’Orsay, parmi des buveurs inconnus, tantôt dans un cabaret de Montmartre ou un cabinet de lecture. Lorsqu’il est devenu plus errant, sa méthode de travail se simplifie encore : flâne-t-il par les rues ou vague-t-il par les plaines, loin ou près de la foule, il est toujours solitaire. Son regard est fixe et lointain : c’est le poète qui écoute des voix ; et, quand il a surpris au vol la pensée palpitante et fugitive, il s’arrête et la fixe rapidement, sur des fragmens de papier, là où il se trouve, sur la borne d’un carrefour ou le parapet d’un pont. Et cette pensée, saisie ainsi, sans le refroidissement de l’encre et de la page blanche, ne garde rien de l’effort qui l’a transmuée en écriture.

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