Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye
presque libéré de ses entraves de chair, il est le passant aux allures somnambuliques, effleurant le sol d’une marche ailée et suspendue, le regard perdu dans les mirages de ses délires. Si vous le rencontrez, gardez-vous de l’aborder brusquement, mais faites en sorte de vous placer dans l’axe de son rayon visuel...1 Vous a-t-il enfin aperçu, il tressaille comme à un pénible rappel parmi les vivans. Est-il ramené à la contention des soucis quotidiens, est-il agité par l’effort de la réflexion ou de la discussion, sa raison dévie et s’égare. Son besoin d’errer n’est autre peut-être que celui de donner le change à l’émeute cérébrale. Il fuit littéralement devant la folie, évite tout contact prolongé avec les hommes, tout entretien révélateur de son désordre. Ses amis ne le voient plus qu’à de longs intervalles, en de furtives apparitions, qu’il marque de quelque trait fantasque ou de quelque présent singulier. Faut-il rappeler le don d’une perruche à Mérv, ou d’un homard à Jules Janin? ou encore les trois chiens, — un danois, un barbet noir et un caniche blanc, — que, par trois matins successifs, il conduisait chez Busquet? N’est-ce pas aussi à ces derniers mois qu’il faut rattacher les autres anecdotes recueillies par Champfleury? Les robinets d’eau ouverts chez Buloz, pour se venger de l’éditeur qui l’avait chambré, lui avait imposé les coupures des Illuminés ; sa croyance au trésor des Médicis, enterré sous un arbre des Tuileries, ou aux poissons rouges sortant de leur vasque pour lui porter les paroles de la reine de Saba? Maxime du Camp a, lui aussi, fourni sa contribution de menues histoires : il a vu un soir « le petit homme dépenaillé » apparaître chez Gautier pour dénoncer une hérésie héraldique commise par Victor Hugo dans le Pas d'armes du Roi Jean. Le même biographe détaille ensuite complaisamment certaines scènes d’évocation spirite sur une « ménagère pivotante à trois plateaux», que Gérard jugeait familière aux esprits: il y neutralisait l’influence des démons inférieurs à grand renfort d'assa fœlida dont la maison était empestée. Puis c’était la danse de la déesse ^Jcrceto, l’Astarté pisciforme, mimée par Gérard, dont les élans chorégraphiques étaient modérés par un heurt de la tête contre l’angle d’une armoire.