PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE H. CHAMPION 5, Quai Malaquais, vr
in 2011 with funding from
University of Toronto
http://www.archiVe.org/details/grarddene'rvalpOOfegd
Gérard de Nerval nous appartient pour plusieurs et importantes raisons : il est né rue Saint Martin ; il est baptisé à l'église Saint-Merri; il habite, toute une partie de sa jeunesse, rue Saint-Martiti; il fait ses études au lycée Gharlemagné; il écrit d'intéressantes pages sur le Paris de nos quartiers ; enfin il meurt rue de la Vieille-Lanterne auprès de l'ancienne place du Ghâtelet. C'est plus qu'il n'en faut, me senible-t-il, pour nous intéresser à cet écrivain tout de sensibilité et d'éclat, à cet homme dont l'existence fut un subtil et angoissant drame d'amour.
Dans ses Nuits d'octobre Gérard de Nerval s'écrie :
Qu'ils sont heureux, les Anglais, de pouvoir écrire et lire des chapitres d'observation dénués de tout alliage d'invention romanesque! A Paris, on nous demanderait que cela fût semé d'anecdotes et d'histoires sentimentales, — se terminant soit par une mort, soit par un mariage. L'intelligence réaUste de nos voisins se contente du vrai absolu.
Et quelques lignes plus loin, il nous dévoile ainsi sa propension à la curiosité, qui est peut-être de la badauderie parisienne, mais une badauderie d'homme sensible, sachant voir, observer tous les spectacles et en jouir abondamment :
Gicéron critiquait un orateur prolixe, qui, ayant à dire que son client s'était embarqué, s'exprimait ainsi : ail se lève,- il s'habille,
— il ouvre sa porte, — il met le pied hors du seuil, — il suit à droite la voie Flaminia, — pour gagner la place des Thermes», etc., etc. On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port; mais déjà il vous intéresse, et, loin de trouver l'avocat prolixe, j'aurais exigé le portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des rues ; j'aurais voulu connaître même l'heure du jour et le temps qu'il faisait.
Or Gérard de Nerval né,toutcomme yillon,à Paris auprès Pontoise, connaîtra et aimera sa ville, il en aura cette continuelle et insatiable curiosité qui feront de l'écrivain un descripteur précis plein de charme et de vérité, sinon un historien attentif et scrupuleux. J'ai lu et relu, chaque lois avec un plaisir tout frais et délicieusement retrouvé, cette page suggestive sur la place Royale et sur la place Dauphine, ces deux nostalgiques coins de notre vieux Paris :
Rien n'est beau comme ces maisons du xvii^ siècle dont la place Royale offre une si majestueuse réunion. Quand leurs façades
de briques, entremêlées de cordons et de coins de pierre, et quand leurs fenêtres hautes sont enflammées des rayons splendides du couchant, vous vous sentez, à les voir, la même vénération que devant une cour des parlements assemblés en robes rouges à revers d'hermine ; et, si ce n'était un puéril rapprochement, on pourrait dire' que la longue table verte, où ces redoutables magistrats sont rangés en carré, figure un peu ce bandeau de tilleuls qui borde les quatre faces de la place Royale et en complète la grave harmonie.
Il est une autre place dans là ville de Paris qui ne cause pas moins de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est en triangle à'peu près ce que l'autre est en carré. Elle a été bâtie sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma place Daiiphine, et l'on admira alors le peu de temps qu'il fallut à ses bâtiments pour couvrir tout le terrain vague de l'île de la Gourdaine. Ce fut un cruel déplaisir que l'envahissement de ce terrain pour les clercs qui venaient s'y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y méditer leurs plaidoyers : promenade si verte et si fleurie, au sortir de l'infecte cour du Palais.
A peine ces trois rangées de maisons turent-elles dressées sur leurs portiques lourds, chargés et sillonnés de bossages et de refends ; à peine furent-elles revêtues de leurs briques, percées de leurs croisées à balustres, et chaperonnées de leurs combles massifs, que la nation des gens de justice envahit la place entière, chacun suivant son grade et ses moyens, c'est-à-dire en raison inverse de l'élévation des étages. Cela devint une sorte de cour des miracles au grand pied, une truanderie de larrons privilégiés, repaire de la gent chiquanouse comme les autres de la gent argotique ; celui-ci en brique et en pierre, les autres en boue et en bois (i).
Voilà bien la vision d'un parisien qui (pour sa joie) attache les souvenirs du passé à la beauté présente.
Gérard de Nerval de son vrai nom Gérard Labrunie naît donc à Paris, au n° 96 de la rue Saint-Martin (2), le 22 mai i8o8 à huit heures du soir ; il est baptisé, le lendemain, en l'église Saint-Merri(3).
Son père (4) Estienne Labrunie, médecin-adjoint à la Grande