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I. L'âge du Romantisme, par Maurice Tourneux

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associé. Il faut payer cette dette, il faat payer les collaborateurs : Gérard vend une grande partie de ses œuvres d'art et de ses bibelots curieux.

Toutefois le Monde dramatique continue de paraître et de servir la gloire de Jenny Colon, le plus souvent même par la plume de Gérard. Le 3i octobre 1837, Jenny Colon remporte un beau succès à l'Opéra-Comique dans le rôle de Sylvia de Piquillo, musique de Maupou, livret d'Alexandre Dumas et Gérard de Nerval. Mais Jenny n'apprécie guère ce que Gérard fait pour elle. Jenny a une toute petite âme, un tout petit cœur incapable d'amour et de discernement ; elle est arrivée à mépriser Gérard, elle pare de toutes les qualités — celles désirées et forgées par son médiocre idéal — un flûtiste de Torcheslre, Louis Leplus. Ils se plaisent, ils s'unissent. Le mariage a lieu à la mairie du l^"^ arrondissement. Gérard n'éprouve pas à cette nouvelle imprévue un âpre chagrin, il ressent une « émotion navrante » ; ce n'est pas Jenny qu'il vient de perdre, c'est Adrienne qui s'éloigne de lui une seconde fois.

Mais à ce moment, l'activité littéraire de Gérard est grande ; il collabore avec Dumas, il écrit le feuilleton dramatique de la Presse, de la Charte de i83o — et son émotion navrante s'en trouve amoindrie. Néanmoins, — ainsi va son esprit bourreau de soi-même, — il veut s'étourdir,oublier ou chercher peutêtre une nouvelle Adrienne; il part en voyage, visite l'Allemagne d'où il écrit ses impressions pour le Messager, la Presse, V Artiste.

Le voici à Vienne où l'Adrienne désirée apparaît à nouveau ; ce n'est qu'une fugitive apparition.

A un dîner chez l'ambassadeur de France, il rencontre la cantatrice Marie Pleyel qui ne ressemble pas le moins du monde à Jenny mais qui, sans doute, évoque encore parla particularité d'un détail physique, le féerique rêve d'enfance. Gérard est touché de ravissement, il le dit à Marie Pleyel ; il s'enthousiasme, il s'exalte ; hélas I il reste Tamant incompréhensible, l'éternel prisonnier de son propre idéal d'amour, but trop magnifique, impossible à atteindre. Il écrit à Marie Pleyel en pensant à Adrienne ; et puis, accablé par ses souvenirs, il brise net l'aventure en avouant qu'il a été le jouet d'une illusion !

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Quoique court l'enivrement cependant l'a entraîné et asservi ; la griserie passée, Gérard se juge avec clairvoyance, aperçoit quelle sensibilité aiguë et profonde le torture sans cesse et le fera toujours soufTrir, malgré sa volonté ferme, malgré le travail et malgré la gêne — plus tard ce sera malgré la misère même. Il songe à Adrienne, à Marie Pleyel, à l'avenir qui l'attend, et, par une fin de jour, sur les bords ombragés du Danube, il dit à Alexandre Weill qui l'accompagne :

— «... Combien ce lieu nous convie à sortir proprement de la vie ! Le cœur vous en dit-il?... »

Le cœur n'en disait pas à Alexandre Weill, et ce n'était qu'une boutade de Gérard ; il la faut néanmoins noter, parce que cette boutade indique, sous le sourire qui la ponctue, une première et pernicieuse pensée : le suicide qui rôde dans la pensée de Gérard parfois-. . .

Gérard poursuit sa chimère d'amour ; les faits et les impressions se renouvellent inexorables dans le même ordre : il rencontre une femme, il est attiré, ému, il croit aimer et... revient à Adrienne, inéluctablement. L'impuissance où il est de penser à une autre, de désirer une autre, le mène, selon les heures, de l'amertume à la mélancolie, de l'ironie à la douleur et au désespoir.

A Vienne, en tin de novembre 1839, Gérard a besoin d'argent ; il écrit à son père et lui demande, pour la première fois, une avance de 26 louis, tout en rappelant avec discrétion les 400 fr. annuels qui lui viennent de la dot de sa mère . Le docteur Labrunie répond par courrier : il refuse et reproche à son fils d'être entraîné à la ruine par ses amis de lettres. Gérard accepte le refus ; mais ses amis sont attaqués, il les défend, s'acharne à les justifier; il doit, écrit-il,

«... à Théophile Gautier sa collaboration aux feuilletons de « la Presse avec aSo francs par mois pendant deux ans ; Alphonse « Karr lui a fait gagner 4oo francs par mois au Figaro qu il diri- « geait ; Victor Hugo l'a placé dans deux journaux, a sollicité les « ministres en sa faveur ; Alexandre Dumas lui a fait gagner 600 fr. « avec Piquillo, 1.200 francs avec l'Alchimiste, (i) »

I. Gérard de Nerval, par Aristide Marie, p. i58. Hachette. Paris, 1914»

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Gérard quitte Vienne; il est à Paris le V janvier 1841. Pendant qu'il voyageait, la baronne de Feuchères, Adrienne, se mourait à Londres. Adrienne, la jeune châtelaine de Mortefontaine, l'apparition de la ronde enfantine, la petite déesse couronnée par Gérard, Adrienne n'est plus ! Vraisemblablement Gérard dut apprendre cette mort, cacher son effroyable tristesse, souffrir et se taire : mais ses forces le trahissent et, après un mois de pensées exaltées, accablantes, presque mortelles, il lut atteint soudainement d'un accès de déséquilibre mental.

Un soir, comme il sortait d'une maison delà rue Miromesnil, malade, égaré, il se croit appelé par les étoiles, il veut en suivre une, aller jusqu'à elle ; il se déshabille, puis marche dans la rue enchantant un hymne incohérent dédié à la constellation,.. Des agents le conduisirent au poste de police ; il fut mis dans une maison de santé de la rue Saint- Antoine, chez Mme de Sainte- Colombe. Gérard y resta un mois. Le qi mars le redoutable mal le reprend ; il entre clans la maison du docteur Blanche, alors à Montmartre, rue Norvins. Après huit mois Gérard est guéri ; sa vie va reprendre, normale, active, troj) active même, et lui donnera douze années de calme relatif et de travail acharné tout en joyeuse plénitude de ses moyens d'observateur et d'écrivain.

En i832, Gérard, en bon badaud, s'était approché d'un rassemblement, avait été pris dans une rafle. Il resta un jour au « violon » du Palais-Royal et plusieurs jours à Sainte-Pélagie qu'il quitta sur un jugement de non-lieu. Son séjour à la célèbre prison ne fut pas inutile puisqu'il lui permit d'en tirer un humoristique et spirituel tableau, sous le titre Mes Prisons. Le récit ne parut que neuf ans après dans l'Artiste pendant que Gérard, chez le docteur Blanche, se débattait contre ses débordantes imaginations.

Donc, la police parisienne, sous prétexte d'épuration emmenait souvent alors au violon de paisibles passants ou de joyeux soupeurs.

« C'est ce qui arriva à quelques amis et à moi, un certain soir où la ville était en rumeur par des motifs politiques que nous ignorions profondément ; nous traversions l'émeute en chantant et en raillant, comme les épicuriens d'Alexandrie (du moins nous nous eu flattions).

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Un instant après, les rues voisines étaient cernées, et, du sein d'une foule immense, composée, comme toujours, en majorité de simples curieux, on extrayait les plus barbus et les plus chevelus, d'après un renseignement fallacieux qui, à cette époque, amenait souvent de pareilles erreurs.

«Nous comparûmes devant un juge d'instruction, qui envoya deux d'entre nous à Sainte-Pélagie sous la prévention de complot contre l'Etat.

Gérard n'est pas autrement ému ; il observe les dilTérentes catégories de prisonniers avant de s'observer soi-même.

« A cette époque, Sainte-Pélagie offrait trois grandes divisions complètement séparées. Les détenus politiques occupaient la plus belle partie de la prison. Une cour très vaste, entourée de grilles et de galeries couvertes, servait toute la journée à la promenade et à la circulation. Il y avait le quartier des carlistes et le quartier des républicains. Beaucoup d'illustrations des deux partis se trouvaient alors sous les verrous. Les gérants de journaux, destinés à rester longtemps prisonniers avaient tous obtenu de fort jolies chambres Ceux du National, de la Tribune et de la Révolution étaient les mieux logés dans le pavillon de droite. La Gazette et la Quotidienne habitaient le pavillon de gauche, au-dessus du chauffbir public.

« J'étais arrivé fort tard à Sainte- Pélagie, et l'on ne pouvait ni ; donner place à la pistole que le lendemain. Il me fallut donc coucher dans l'un des dortoirs communs. C'était une vaste gâterie qui contenait une quarantaine de lits. J'étais fatigué, ennuyé du bruit qui se faisait dans le chauffbir où Von m'avait introduit d'abord, et où J'avais le désir de rester j'usqii' à l'heure du couvre-feu. Je préférai gagner le lit de sangle qu'on m'avait assigné, et où Je m'endormis profondément. »

Quelques lignes d'un doux et souriant humour sur le régime alimentaire de la prison.

« Une demi-heure après, un second coup de cloche nous avertissait que toute la prison était rendue à sa liberté intérieure ; c'était en même temps le signal de la distribution des vivres. Chacun prit une sébille de terre et une cruche ce qui nous faisait un peu ressembler à l'armée de Gédéon. Dans une galerie inférieure, la distribution était déjà commencée; elle se faisait à tons les prisonniers sans exception, et se composait d'un pain de munition et d'une cruche d'eau ; après quoi, on remplissait les sébiles d'une sorte de bouillon sur lequel flottait un très léger morceau de bœuf ; au fond de ce bouillon limpide on trouvait encore de gros pois ou des haricots que les

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prisonniers appelaient des vestiges, en raison sans doute de leur rareté .

«Du reste, la cantine était ouverte au fond de la cour et desservait les trois divisions de Sainte-Pélagie. Seulement, les prisonniers politiques avaient seuls l'avantage de pouvoir y entrer et s'y mettre à table. Deux petites lucarnes suffisaient au service des prisonniers de la dette (qui n'étaient pas encore à Glichy) et des voleurs, situés dans une aile diflérente. La communication n'était même pas tout à fait interdite entre ces prisonniers si divers. Quelques lucarnes percées dans le mur servaient à faire passer d'une prison à l'autre de l'eau-de-vie, du vin ou des livres. Ainsi, les voleurs manquaient d'eaude-vie, mais l'un d'eux tenait une sorte de cabinet de lecture ; on échangeait, à l'aide de ficelles, des bouteilles et des romans ; les dettiers envoyaient des journaux ; on leur rendait leurs politesses en provisions de bouche, dont la section politique était mieux fournie que toute autre...

« Vers le milieu du jour, la grande cour, le promenoir, présentait un spectacle fort animé ; quelques bonnets phrygiens indiquaient seuls la nuance la plus prononcée : du reste, il y avait parfaite liberté de costumes, de paroles et de chants. Cette prison était l'idéal de l'indépendance absolue rêvée par|un grand nombre de ces messieurs, et, hormis la faculté de franchir la porte extérieure, ils s'applaudissaient dy jouir de toutes les libertés et de tous les droits de l'homme et du citoyen. »

Enfin, la sortie de Sainte-Pélagie est décrite avec une plaisante légèreté. "^

« Après ma dernière entrevue avec le juge, ma liberté ne dépendait plus que d'une décision de la chambre du conseil. Il fut déclaré qu'il n'y avait pas lieu à suivre, et dès lors je n'avais même plus à défendre mon innocence. Je dînais fort gaiement avec plusieurs de mes nouveaux amis, lorsque j'entendis crier mon nom du bas de* l'escalier, avec ces mots : Armes et bagages! qui signiflent : « En liberté. » La prison m'était devenue si agréable, que je demandai à rester jusqu'au lendemain. Mais il fallait partir. Je voulus au moins finir le dîner ; cela ne se pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d'un prisonnier mis de force à la porte de la prison. »

Ce pittoresque et amusant article, digne du meilleur chroniqueur, parut dans V Artiste où il obtint le plus vif succès.

Or, tandis que, loin du rêve qui engourdit et déprime, ses succès littéraires reprennent et le reconquièrent à la vie. Gérard de Nerval subit une nouvelle douleur : le 5 juin 1842, Jenny Colon en revenant d'une tournée à Bruxelles, meurt subitement.

Jenny était restée pour Gérard un souvenir d'Adrienne, une réalisation d'Adrienne, une Adrienne qu'il avait pu approcher ; la vision des deux femmes se confond en une seule pour aviver la souffrance de Gérard...

11 faut qu'il apaise la mélancolie qui envahit et menace ; il veut résister, il. a l'obsession d'une nouvelle crise ; mais il lutte et bientôt triomphe aisément.

Avec un de ses amis, un savant ès-choses orientales, Th. de Fonfrcde,il part en Egypte pour un voyage d'études, d'où surgiront en 1846 ses articles à la Repue des Deux Mondes : Scènes DE LX Vie Orientale: Les Femmes du Caire: les Esclaves ; le Harem; la Cange du Nil ; la Santa Barbara; les Maronites, un prince du Liban; les Druses, le Kalife Hakem; V Anti- Liban ; W voit l'Egypte, la Syrie, l'Asie-Mineure, Constantinoplo. Il correspond régulièrement avec son père, il lui décrit par le menu la vie qu'il mène. Gomme peut-être le D' Labrunie s'elVraye dos dépenses, Gérard lui mande ces lignes suggestives :

« Pour moins de 5 francs nous avons eu quatorze poules qui se « promènent dans notre cour et que nous engraissons ; elles nous « font des œufs pour déjeuner. Le matin, on nous amène des chè- « vres et nous avons pour une piastre de lait chaud ; puis tous les « jour.s, un Ijon morceau de mouton, des pigeons, des grives ou un « canard, du macaroni ou des légumes ; voilà notre régime ; cela « nous est préparé par un brave homme nommé Mansour, ancien « mamelouk de la Grande Armée, à qui nous donnons quatre pias- « très, c'est-à-dire 20 sous par jour (i)... »

Mais ce sont là détails matériels et personnels, cependant aussi précis et alertes que ceux sur les choses et les gens vus, étudiés et notés .

Il faut relire les Scènes de la Vie orientale ou le Voyage en Orient, on y trouve l'intérêt d'un roman allié à la forme vive et souple d'un conte, un style agréable et pur, sans emphase, au service d'une rare puissance d'évocation.

Dès son retour à Paris, en janvier i844. i^ travaille sans arrêt, le voici à l'Artiste et à la Presse où il fait le feuilleton dramatique ; le voici à la Reçue Pittoresque, à la Revue des

I. Lettre inédite, reproduite par M. Aristide Marie, de la Collection Henri Houssaye.

Deux-Mondes, à la Reme de Paris, au National, à V Illustration où il donne des chroniques, des articles ; avec Alexandre Dumas il écrit le livret des Monténégrins; l'éditeur Furne lui commande, moyennant 5.ooo francs, un livre sur les Côtes de la Méditerranée, mais ce livre ne sera jamais fait: il traduit, pour la Reçue des Deux- M ondes, les poésies de Henri Heine, auxquelles il joint une copieuse notice ; il rapporte d'un court séjour en Angleterre des notes sur les Plaisirs de Londres qui paraissent dans la Presse...

A côté du journaliste et de l'écrivain, il faut présenter quelques petits portraits de Gérard de Nerval : voici le parisien flâneur qui aime à s'attarder aux boîtes des bouquinistes ; il voit un jour chez Monselet un exemplaire de Klinger qu'il cherchait depuis plus de vingt ans après l'avoir trouvé chez un marchand et l'avoir manqué et perdu faute d'argent!

Voici Gérard parisien blagueur et plein d'entraînante gaîté : un boucher de Montmartre fit choisir, pour le cortège du Bœufgras, les costumes des Monténégrins, puis invita les auteurs au banquet ; — Gérard y prit la parole, et sa verve fut d'autant plus étourdissante que ses auditeurs comprenaient bien imparfaitement les mille facéties boulevardières et les fantaisies d'atelier qu'il prodigua pendant une heure... à la grande délectation de ses amis présents à la fête. Les bouchers le portèrent en triomphe.

Voici Gérard ami des sports, d'un sport qui devance même son temps : il écrit la préface du livre de Turgan, Les Râlions; il partage avec son ami Tournachon la hantise des aérostats libres ou dirigeables ; il se passionne pour la passion de Nadar et peut-être fait-il partie de quelques voyages aériens...

Le parisien s'enflamme avec j)i'omptitude pour les causes qui lui apparaissent justes et belles, il a, malgré sa blague et son scepticisme, l'ardeur et la générosité françaises.

Voici Gérard soldat de la Liberté ; un jour il parfcavec une dizaine de volontaires : on va aflï'anchir la Pologne de l'oppression russo-germanique ! Pour libérer un peuple ils sont dix, qu'importe ! Tournachon est de cette phalange parisienne sou$ le nom de Tournachowski, Gérard se nomme sans doute Nervaleïef ou Labruniski.

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Aucun des volontaires ne parle le polonais ; ils luttent cependant puisqu'ils sont emmenés prisonniers à Eisleben où on les garde pendant vingt jours .

Voici un Gérard inventeur : en octobre i844 il construit une machine à imprimer soi-même, il lui donne le nom de « stéréographe »; c'était une simplification du travail typographique; le brevet d'invention fut enregistré le G janvier 1840.

Gérard de Nerval, feuilletoniste pour gagner sa « matérielle », n'aime pas le travail sur commande. De même qu'il a perdu — ou manqué de gagner les 5. 000 francs de Furne pour le livre sur les Côtes de la Méditerrannée , de même il néglige le Maj'quis de FayoUe — roman-feuilleton qui paraît au Temps en mars 1849 — il l'interrompt en mai, le reprend en juin et le délaisse définitivement. « En souvenir d'une amitié ancienne » Ed. Georges satisfera la curiosité patiente des lecteurs du Temps : il termine le Marquis de Fayolle en mars i856, — sept ans après !

Voici un Gérard, locataire parisien, locataire presque jamais content de son logis, souvent en discussion avec les propriétaires, souvent en déménagement : il est au 36, rue de la Victoire, vers 1846-47 ; nous le trouvons, trois ans plus tard, dans une modeste maison de la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Cette bâtisse est expropriée, afin de dégager les abords du Louvre; elle va être démolie et le propriétaire donne congé à Gérard de Nerval qui se récrie, proteste et chicane, finit par obtenir une indemnité de... vingt francs !! De la rue Saint-Thomas-du- Louvre in e dremis, Gérard s'enfuit au n° 9, rue du Mail ; là. il installe, après les avoir achetés quatre ou cinq cents francs, les boiseries, les fresques peintes de la rue du Doyenné ; ces souvenirs-là, il les conservera jusqu'au bout, — témoins de son heureuse jeunesse ils éclaireront d'un reflet de joie, dune lueur d'espoir, sa chambre de malade condamné sans retour.

Dès 1849, l^s années de lente agonie commencent. D'abord, un accident de mauvais présage : en visitant la propriété d'un de ses amis, Gérard descend d'un monticule, trébuche, tombe, s'évanouit... Revenu à son logis, il se couche et, tout enfiévré,

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se rappelle que du lieu de sa chute il avait vue sur le cimetière où était enterré Jenny Colon.

Ensuite, c'est le surmenage intellectuel, le travail peu productif: il publie les Illuminés, chez Victor Lecou sans en tirer grand argent ; il en cède la traduction à des éditeurs anglais qui le payent mal. Ses souvenirs d'Allemagne, publiés sous le titre de Lorely, chez Giraud et Bagneau, lui rapportent, par traité, i5o francs pour la première édition ! Gomment vivre avec de si maigres ressources ? Gérard, un jour, avoue à son ami Champfleury qu'il n'a pas dépensé 5o francs en deux mois. Son père, sollicité cepcndant,ne l'aide pas; apercevant la misère toute proche, Gérard se décide à demander un secours au Ministère sur les fonds destinés à l'encouragement à l'art dramatique. Hélas! Ironie des mots et de leurs divers sens! Les vrais drames ne sont pas ceux que compose l'écrivain, il y en a d'autres plus effroyables : celui que vit Gérard, celui de la misère et de la maladie, de l'amour et de la mort.

Il dîne à douze sous en d'infectes gargotes, il se soutient en buvant du café partout où son insomnie le promène; un noctambulisme effréné use sournoisement ses forces. Maintenant, comme s'il profitait de la faiblesse de Gérard, le spectre de son amour idéal le ressaisit, le poursuit sans relâche; en dix, en cent femmes, il croira rencontrer, retrouver, la voix, l'attitude, les traits de celle qu'il aime. Mais qui aime-t-il ?.. Marie Pleyel, Jenny Colon? Aurélia, Adrienne, Sylvie ?... Il ne sait pas. Une seule ? Toutes ensemble? Il ne sait pas ; il souffre... ' Et l'amertume jamais n'atteint ses lèvres, et la bonté toujours habite son cœur jusqu'à lui faire oublier sa propre détresse au profit de celle d'autrui. N'est-elle pas admirable cette lettre de Gérard de Nerval, à la princesse de Solms :

« Ne me donnez pas, chère fée bienfaisante, les beaux livres que « vous m'avez promis pour mes étrennes; je les convoitais depuis « bien longtemps, ces beaux volumes dorés sur tranches, cette édition « unique. Mais ils coûteront trop cher, et j'ai quelque chose de tt mieux à vous proposer, une bonne action. Je vous sens tressaillir « de joie, vous dont le cœur est si chercheur... Rue Saint-Jacques, « n" 7, au cinquième étage, croupissent dans une allreuse misère, — « une misère sans nom — le père, la mère, sept enfants, sans « travail, sans feu, sans pain, sans lumière.

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« Deux de ces enfants sont à moitié morts^de faim. Un de ces « hasards qui me conduisent souvent m'a porté là hier. Je leur ai « donné tout ce que je possédais ; mon manteau et 4o centimes. O « misère ! Puis, je leur ai dit qu'une grande dame, une fée, une reine a de dix- sept ans viendrait dans leur taudis avec tout plein de « pièces d'or, de couvertures, de pain pour les enfants... Ah ! si vous a aviez vu ! Vite donc, accourez avec vos grands yeux doux qui leur « feront croire à l'apparition d'un ange, réaliser ce que votre pauvre « poète a promis en votre nom...

« Au revoir, petite reine, à bientôt, au grenier de nos pauvres. Nos « pauvres 1 Je suis fier, en écrivant ces mots. 11 y a donc quelqu'un « de plus pauvre que moi de par le monde !

« Mettez votre robe à grande queue et vos souliers à talons. Je « leur ai promis, gros comme le bras, une grande princesse plus « puissante que tous les puissants de la terre. Il n'y croiront pas, « quaud ils verront vos dix-sept ans et votre frais sourire. Mais je « bavarde, adieu mignonne, encore adieu. Pardon, madame.

La bonté est une qualité de Gérard de Nerval ; l'amitié sincère et fidèle, lui en est une autre.

Mais si les grands sentiments procurent d'ineffables joies, ils sont aussi la source de vifs chagrins. La mort d'un de ses amis, le poète Charles Renaud, vient surprendre et accabler Gérard. Des pensées macabres s'implantent en son cerveau ; un soir il veut entrer au cimetière Montmartre, il le trouve fermé; alors, il s'agite, s'exalte peu à peu; la fièvre le prend, le pousse, l'entraîne. Dans un état comparable au somnanbulisme ou voisin de l'hallucination, il veut se confesser à un prêtre rencontré dans la rue, entre à Notre-Dame-de-Lorette et pleure au pied de l'autel, puis il sort de l'église presque délirant ; il arrive à la place de la Concorde, se dirige vers la Seine... Par bonheur quelque calme se lève timidement en lui, il va chez Henri Heine pour lui remettre le prix d'une traduction qu'il n'avait pu faire. Heine, voyant malade le traducteur de ses œuvres et son ami, s'alarme et le fait conduire à la maison Dubois. Gérard reste là au repos pendant quatre ou cinq semaines ; et c'est à ce moment où on pouvait le croire fatigué, anéanti, perdu peut-être pour les lettres françaises, c'est alors qu'il prépare SyUne, cette évocation ordonnée, fraîche, attirante du pays de Valois, ce roman merveilleux d'un incomparable rêve d'amour, ce délicat chefd'œuvre de grâce et de sensibilité... Gérard inspiré, exalté

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joyeusement, écrit en revivant son enfance, sa jeunesse; — il a devant les yeux Chantilly, Mortcfontaine .. Sylvie!,..

Le i5 août i853, chez Buioz, Sylvie paraît. Immédiatement c'est le succès La joie emplit le cœur de Gérard, mais impose à ses nerfs une tension qu'il supporte difficilement. Il lui faut remuer, promener à la fois sa joie et son mal. Il flâne dans Paris ; il noctambulise à Montmartre, aux Halles, il hante ce « Cabaret noir » situé entre les barrières Rochechouart et des Martyrs où — rapporte Champfleury — fréquentait une clientèle de basse pègre, gueularde,soifl'arde, équivoque et bizarre. Il regarde, il observe, pour s'intéresser à quelque spectacle point banal, — pour oublier... Si, la nuit, il va de cabaret en bal musette, le jour il entraîne des amis aux guinguettes d^Argenteuil, et là il parle, il parle pour s'étourdir, pour se prouver à soi même la nette vision de ses pensées, la fluctuante et précise venue des mots et des phrases.

Cependant la latigue ne pardonne pas ; le mal, sournois, guette et assaille ; la crise monte et éclate ! Gérard se prend de querelle avec des passants, dans la rue ; il sort dans un jardin, pieds nus, et cueille des fleurs en récitant des vers mêlés à des phrases sans suite ; enfin il croit enfermer dans sa propre poitrine « l'àme de Napoléon qui lui inspire et lui commande de grandes choses ».

L'irrémissible fatalité se lève. Gérard de Nerval n'a plus que deux années à vivre. Voici le calvaire des grandes angoisses qui commence ,

Le 26 août i853, Gérard appréhendé sur la voie publique est conduit à l'hôpital de la Charité où un de ses amis, le peintre Chenavard vient le réclamer. De là Gérard est emmené le 27, à Passy, à la maison de santé du D' Blanche. Après un mois, les soins, le repos, l'air pur semblent le guérir suflisamment pour qu'il soit permis à ses amis de le venir voir : Arsène Houssaye vient, et aussi Auguste de Chàtillon,Stadler, Georges Bell, Théophile Gautier, Méry.

A la fin de septembre un nouvel accès se déclare ; sa durée est courte. C'est alors que, probablement pour termes restés impayés, le logement de la rue du Mail doit être déménagé. Le D'' Labrunie ne s'occupe pas de son fils, ni de sa santé, ni de ses

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aftaires. Les meubles, les objets d'art, grâce à Georges Bell sont transportés à la maison du D' Blancbe (i), sous les yeux de Gérard qui en exulte de joie... Les choses parlent au cœur; on les croit inertes et muettes, — ah! comme elles vivent! comme elles font revivre!

Gérard veut être guéri, il veut partir malgré les sages avis du D"^ Blanche ; il croit qu'il est retenu prisonnier ; il écrit à ses amis, à son père. Le D'' Labrunie répond : il cède, fait sortir son fils de la maison de santé. Aussitôt, Gérard reprend le travail ; les Nuits d'octobre, viennent de paraître, il prépare les Filles du Feu qui paraissent au début de i854. Après un autre séjour obligé à Passy, il en sort guéri encore et muni d'une mission du Ministère de l'Instruction publique obtenue pour lui par ses amis. Gérard part pour l'Allemagne. Il passe à Strasbourg, Baden ; il est le ii juin i854, à Suttgard d'où il va à Nuremberg, à Bemberg, à Weimar où il rend visite à Liszt. Il revient, rend compte de sa mission à la Société des Gens de Lettres, et retombe malade.

Le voici de nouveau à Passy, mais il s'.enfuit. On le rattrape. Gérard croit de plus en plus qu'on veut lui imposer une prison. 11 fait intervenir ses amis. Le D"" Blanche répond qu'il n'est pas prudent de donner l'exeat à Gérard ; comme ami il le donnerait, comme médecin il le refuse C'est alors que la tante Labrunie s'engage par lettre au D"" Blanche à prendre Gérard à sa charge, chez elle. Et Gérard quitte la maison de santé de Passy définitivement le 19 octobre i854.

La tante, par malheur, est gravement malade, Gérard est rejeté à sa vie solilaire et vagabonde. Il a une chambre rue des Bons-Enfants, à l'hôtel de Normandie, une chambre où il ne vient presque jamais, par le noctambulisme le tient comme un vice mortel dont l'emprise est irrésistible.

Il ne cesse d'observer, de penser, d'écrire ; il prépare un volume : Promenades et Souçenirs. Le travail, toujours le travail... Et, devant les pages blanches où il va mettre le meilleur

I. Les meubles de Gérard de Nerval resteront à la maison du D' Blanche, « comme souvenir «.Aujourd'hui le fils du docteur, le peintre Jacques-Emile Blanclie, possède encore les B ace liantes dompteuses de tiffres, par Cliassériau; à M. Maurice Barrés appartient une autre Bacchante.

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de son imagination et de ses impressions, Gérard de Nerval est d'une lucidité sans pareille : conception, composition, style, tout est aussi près que possible de la perfection.

Mais il s'épuise.. . Tel l'homme à la cervelle d'or, il gratte, racle, extirpe jusqu'aux plus minimes parcelles, et puis... une nuit... plus d'or !... L'épouvante, le vide, le suprême abîme.

Les ultimes jours, ses ultimes heures, il les passe en certains coins de ce Paris qu'il a décrit ; aussi est-ce peut-être une sorte de pèlerinage que retrouver avec lui quelques-unes de ses chères visions de parisien .

Le plus souvent il est sur la butte Montmartre, allant à travers ce qui alors était un petit village, coin si banlieusard avec ses basses et vieilles maisons, ses petits jardins, ses cabarets de planches, et ses guinguettes à tonnelles . Après avoir admiré de là-haut, l'aurore toute rose se lever sur la ville, il erre du côté des carrières.

11 y en avait une du côté du château Rouge, qui semblait un temple druidique, avec ses hauts piliers soutenant des voùles carrées. L'œil plongeait dans des profondeurs d'où l'on tremblait de voir sortir Essus ou Thot, ou Cérunnos, les dieux redoutables de nos pères.

Il a vu tout un monde de vagabonds s'abriter, dormir et vivre dans ces carrières ; puis les carrières ont été détruites, comblées : les pauvres hères ont alors cherché d'autres refuges que Gérard de Nerval découvre et dont l'un des plus curieux est celui-ci.

Il y a quelquefois, du côlé de Clichy, d'énormes tuyaux de gaz préparés pour servir plus tard, et qu'on laisse en dehors parce qu'ils défient toute tentative d'enlèvement. Ce fut le dernier refuge des vagabonds, après la fermeture des grandes carrières. On finit par les déloger ; ils sortaient des tuyaux par séries de cinq ou six. Il suffisait d'attaquer l'un des bouts avec la crosse d'un fusil.

Un commissaire demandait paternellement à l'un d'eux depuis combien de temps il habitait ce gîte.

— Depuis un terme.

— Et cela ne vous paraissait pas trop dur ?

— Pas trop... Et même, vous ne croiriez pas, monsieur le commissaire, le matin, j'étais paresseux au lit.

Quand il n'est pas à Montmartre, Gérard de Nerval passe la

nuit aux Halles : il va chez Niquet, chez la mère Saget, il s'arrête dans les cabarets de la rue Mauconseil, et aux alentours de la pointe Sainte-Eustache. Il connaît les bons endroits : il sait où trouver les meilleures huîtres, où se servent les plus fines tripes à la mode de Caen ; où se déguste la plus fameuse eau-de-vie. Il vous conduira chez Baratte, ce qu'il nomme « le Restaurant des Aristos ».

L'usage est d'y demander des huîtres d'Ostende avec un petit ragoût d'échalotes découpées dans du vinaigre et poivrées, dont on arrose légèrement lesdites huîtres. Ensuite, c'est la soupe à l'oignon, qui s'exécute admirablement à la Halle, et dans laquelle les raffinés sèment du parmesan râpé. — Ajoutez à cela un perdreau ou quelque poisson qu'on obtient naturellement de première main, du bordeaux, un dessert de fruits premier choix/et vous conviendrez qu'on soupe fort bien à la Halle. — C'est une affaire de sept francs par personne environ.

On ne comprend guère que tous ces hommes en blouse, mélangés du plus beau sexe de la banlieue en cornettes et en marmottes, se nourrissent si convenablement ; mais, je l'ai dit, ce sont de faux paysans et des millionnaires méconnaissables.

Gérard, lui, le plus souvent se contentait d'un petit bouillon de poulet dont il nous dit le prix : dix centimes ! — et qu'il se faisait servir sur le comptoir d'un rôtisseur de la rue Saint- Honoré : quand il était muni, rarement, de quelques pièces d'argent il « suçait là trois ou quatre écrevisses de Strasbourg grosses comme de petits homards ». Et il préférait le comptoir du rôtisseur à la pâtisserie du Boulevard Montmartre et à la boulangerie de la rue Richelieu connue sous le nom de « la Boulange » et où on mangeait des pâtés, des sandwiches arrosés invariablement — c'était la mode — de vin de Madère. Gérard préférait donc la boutique du rôtisseur •

Derrière l'ancien cloître Saint-Honoré, dont les derniers débris subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la boutique d'un rôtisseur ouverte jusqu'à deux heures du matin- Avant d'entrer dans l'établissement, mou ami murmura cette chanson colorée :

A la Grand" Pinle, quand le vent Fait grincer l'enseigne en fer-blanc

Alors qu'il gèle.

Dans la cuisine, ou voit briller

a8 GERARD DE NERVAL, PARISIEN DE PARIS

Toujours un tronc d'arbre au foyer,

Flamme éternelle, Où rôtissent en chapelets, Oisons, canards, dindons, poulets.

Au tournebroche !

Et puis le soleil jaune d'or Sur les casseroles encor,

Darde et s'accroche !

De la rue Saint-Honoré au Palais-Royal il n'y a que quelques pas : Gérard s'arrêtait parlois au Café des Aveugles, soUicilé d'y entrer par « un grand bruit de tambour qui nous avertit que le Sauvage continue ses exercices... » Parlois il entrait à l'ancien Athénée, alors dénommé Estaminet des Nations el y assistait à d'émouvantes parties de billard : on rencontrait là « des gens assez forts pour laire circuler des billes autour de trois chapeaux espacés sur le tapis vert, aux places où sont les mouches, — les blocs n'existent plus : le progrès a dépassé ces vaines promesses de nos pères ! »...

Puis voici le Bal des Chiens que Gérard dépeint longuement :

La maison intérieure, à laquelle on arrive par une long^ue allée, peut se comparer aux gymnases antiques. La jeunesse y rencontre tous les exercices qui peuvent développer sa force et son intelligence. Au rez-de chaussée, le café-billard ; au premier, la salle de danse ; au second, la salle d'escrime et de boxe; au troisième, le daguerréotype.

Gela est la description du lieu pendant le jour ; et les remarques continuent non sans souriantes ironies :

La nuit, il n'est question ni de boxe ni de portraits ; un orchestre étourdissant de cuivres, dirigé par M. Hesse, dit Décati, vous attire invinciblement à la salle de danse, où vous commencez à vous débattre contre les marchandes de biscuits, et de gâteaux. On arrive dans la première pièce, où sont les tables, et où l'on a le droit d'échanger son billet de .10 centimes contre la même somme en consommation. Vous apercevez des colonnes entre lesquelles s'agitent des quadrilles joyeux.

Nous jetons nos bouts de cigare immédiatement ramassés par des jeunes gens moins fortunés que nous. Mais, vraiment, le bal est très bien ; on se croirait dans le monde si l'on ne s'arrêtait à quelques imperfections de costume. C'est au fond, ce qu'on appelle à Vienne un bal négligé.

Ne faites pas le fler. Les femmes qui sont là en valent bien d'autres, et l'on peut dire des hommes, en parodiant certains vers d'Alfred de Musset sur les derviches turcs :

Ne les dérange pas, ils t'appelleraient chien... Ne les insulte pas, car ils te valent bien I

La salle est assez grande etpeinte en jaune Les gens respectables s'adossent aux colonnes avec défense de fumer, et n'exposent que leurs poitrines aux coups de coude, et leurs pieds aux trépignements éperdus du galop et delà valse.

Au sortir des cabaretsou des bals, Gérard s'en venait jusqu'à la Seine, jusqu'à ces bords pleins de grâce ou de splendeur,qui sont le charme intime et profond ressenti jusqu'à l'aigu par le vrai parisien, attirance de rêve, évocation des temps passés. . . Souvent, Gérard flânait sur le Pont- Neuf et, peut-être, y reconstitua-t-il ce coin de tableau de Paris au xvir siècle tel que nous le retrouvons dans la Alain enchantée :

Le pont Neuf, achevé sous Henri IV, est le principal monument de ce règne. Rien ne ressemble à l'enthousiasme que sa vue excita, lorsque, après de grands travaux.il eut entièrement traversé la Seine de ses douze enjambées, et rejoint plus étroitement les trois cités de la maîtresse ville.

Ce fleuve de peuple qui croisait l'autre fleuve et s'écoulait avec lenteur d'un bout à l'autre du pont, arrêté du moindre obstacle, comme des glaçons que l'eau charrie, formait de place en place mille tournants et mille remous autour de quelques escamoteurs, chanteurs ou marchands prônant leurs denrées. Beaucoup s'arrêtaient le long des parapets à voir passer les trains de bois sous les arches, circuler les bateaux, ou bien à contempler le magnifique point de vue qu'otï'rait la Seine en aval du pont, la Seine côtoyant à droite la longue file des bâtiments du Louvre, à gauche le grand Pré-aux-CIercs, rayé de ses belles allées de tilleuls, encadrés de ses saules gris ébouriffés et de ses saules verts pleurant dans l'eau ; puis, sur chaque bord, la tour de Nesle et la tour de Bois, qui semblaient faire sentinelle aux portes de Paris comme les géants des romans anciens.

Mais la garde qui veille aux portes de Paris est impuissante contre la Mort qui veut entrer...

Le matin du 26 janvier i855, au petit jour, l'hôtesse d'uû hôtel borgne de la rue de la Vieille-Lanterne ouvrait sa porte ;

âo

son garçon l'aidait. Il faisait très froid ; le long de la muraille, ils aperçurent, dans la lumière indécise de l'aurore un homme gelé.

— Non, dit le garçon, c'est un pendu.

Le pendu remuait encore . On ne coupa pas le cordon qui le tenait étranglé, accroché à la grille haute d'une fenêtre, près

LA RUE DE LA VIEILLE LANTERNE EN l855

d'un escalier qui barrait la rue (i). Un chiffonnier alla prévenir le commissaire ; quand celui-ci fut présent, un agent coupa le lien. Le docteur Pau, prévenu, accourut de l'hôtel de Ville ; croyant percevoir quelque reste de vie il pratiqua une saignée,

I. La rue de la Vieille-Lanterne prolongement de la ruede i'Ecorcherie, se trouvait là où s'élève aujourd'hui le Théâtre Sarah-Bernhardt ; elle commençait au n* 2 de l'ancienne place du Chàtelet et aboutissait à la Vieille Plaee-aux-Veaux. Moins qu'une rue, c'était une ruelle obscure et sale, bordée de bâtisses noirâtres, croûteuses et malodorantes... Gérard se pendit à l'intersection du croisillon, au troisième barreau de la baie grillée, sous le balcon d'entrée de l'hôtel borgne juste, à la descente de l'escalier de la rue. Cet endroit est exactement l'emplacement actuel du trou du souffleur, devant la scène du Théâtre Sarah-Bernhardt .

GERARD DE NERVAL, PARISIEN DE PARIS 3i

soufifla de l'air dans la bouche... Tout fut inutile... Trop tard !... Gérard de Nerval était mort.

Gérard était vêtu d'un habit noir, pantalon de drap gris vert ; il portait des souliers vernis et des guêtres de drap gris. On trouva dans ses poches un passeport pour l'Orient, une lettre, deux reçus d'un asile, la carte de visite d'Asselineau, une pièce de deux sous et les derniers feuillets manuscrits d'Aurélia.

Une légende veut que le cordon de fil écru, dont se servit Gérard pour se pendre, fut la ceinture que portait Mme de Maintenon aux représentations cV Esther à Saint-Gyr.

Tout d'abord, les amis de Gérard ne voulurent pas croire au suicide, l'idée de crime prévalut. Mais, par la suite tout concourut à la vraisemblance de la première hypothèse. On établit que vers trois heures du matin, ce 26 janvier i855, l'hôtesse du logis borgne avait refusé d'ouvrir à un client et que ce client aurait été Gérard de Nerval,

Gérard, alors, se serait cru appelé par le Destin et aurait décidé de finir...

Le 3o janvier, le service funèbre fut célébré, à Notre-Dame. Plus de ti-ois cents personnes, écrivains, journalistes, amis admirateurs, suivirent la dépouille de Nerval jusqu'au Père- Lachaise. On vit a Théophile Gautier, souffrant d'un abcès à la gorge, accompagner son ami, la tête enveloppée d'un foulard jaune qui rendait plus livide encore la pâleur de son teint... »

Et Gérard de Nerval, parisien de Paris, grâce à son ami Arsène Houssaye, repose définitivement depuis le 12 mars 1890, — après plusieurs transferts — auprès de ces autres parisiens, parisiens l'un par la finesse de l'esprit, l'autre par la puissance d'une imagination incomparable, Nodier et Balzac.

Gbarlbs Fegdal.

Imprimerie Jouve et C", i5, rue Racinb, Paris — 4037-19

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