Revue Internationale, mai
2. Après avoir essayé de plusieurs pseudonymes ; M. Beuglant, Aloysius, I ouis Gerval, Gérard se souvient du clos de Mortefoutaine et fixe définitivement sa noblesse de plume : il sera Gérard de Nerval.
Jenny Colon. Jenny ne ressemblait certes point trait pour trait à la jeune châtelaine d'autrefois, mais quelque chose en elle — peut-être une expression de visage, peut-ôtre la chevelure, peut-être un geste furtîf — a lait revivre en Gérard ses inoubliables désirs et ressurgir son impossible idéal d'amour.
Gérard se fait présenter à l'artiste ; il devient plus son admirateur que son amant En mai i835 le premier numéro du Monde dramatique (i) paraît; Frédéric Soulié en est le directeur nominal, mais le véritable fondateur et directeur en est bien Gérard de Nerval qui s'y emploie avec discrétion mais continûment à soigner la gloire de Jenny Colon, à lui préparer un triomphe à chacun de ses nouveaux rôles. Jenny Colon méritait les louanges, elle était alors une des plus jolies femmes de Paris dont la grâce, le sourire, les cheveux légers avaient séduit des artistes comme Léon Noël et Gavarni ; des écrivains comme Téophile Gautier, s'étendaient avec complaisance sur les diverses beautés de cette blonde aux yeux noirs. Attacher à son char un chevalier servant tel que Gérard de Nerval n'était pas un mince succès de vanité ; mais Gérard, distant et rêveur, ne satisfera pas cette vanité comme l'eût voulu Jenny Colon : Gérard poursuit une divine chimère que Jenny ne soupçonne pas, que sa petite cervelle de moineau est incapable de soupçonner.
Jenny Colon était née à Boulogne-sur-Mer en 1808 d'un père et d'une mère artistes lyriques qui faisaient tous deux partie d'une troupe ambulante. A quatorze ans elle débutait àl'Opéra- Comique, dans les Deux Petits Savoyards, puis elle jouait au Vaudeville dans la Laitière de Montfermeil de Paul de Kock. En 1824 elle se mariait, en Angleterre, avec un camarade de tournée ; le mariage durait le temps de la tournée et était annulé dès le retour en France. Ensuite elle débutait aux Variétés en 1827, dans la Semaine des Amours de Dumanoir, et s'enorgueillissait de divers protecteurs qui obtenaient ses faveurs tour à tour ou presque ensemble. Et voilà l'actrice, chanteuse doublement légère, la femme qui devient pour Gérard
1. Les premiers numéros du Monde dramatique contiennent des articles de Berlioz, de Dumas, de Théophile Gautier, d'Alphonse Karr, d'Egmont; les illustrations sont de Camille Rogier, de Gélestin Nanteuil, de Loretz, de Wathier.
de Nerval celle qui ressuscite la fragile vision d'un rêve merveilleux !
Nous sommes en i835, Gérard a quitté le logement qu'il habitait rue des Beaux-Arts avec Camille Rogier ; les deux amis s'adjoignent un autre compagnon, Arsène Houssaye, et à eux trois, louent un grand appartement dans l'Impasse du Doyenné, sur la place du Carrousel. La demeure sera magnifique, quasi princière sinon royale : le grand salon est rétabli avec ses hautes et larges fenêtres à petits carreaux ; les boiseries sont restaurées ; les trumeaux Louis XVI reprennent toute leur beauté; les panneaux sont recouverts de peintures allégoriques par Chassériau, Nanteuil et Emile Wathier. Gérard s'est chargé de meubler le logis ; un soir, il revient avec deux tableaux de Fragonard, le Collin- Maillard et V Escarpolette : il les a payés cinquante francs... sans taxe de luxe ! Peu de temps après, il rapporte de Touraine un grand lit à colonnes, le propre lit de Marguerite de Valois. Enfin, ses dernières acquisitions d'amateur heureux sont une toile de Ribéra, la Mort de St-Joseph, un buffet ancien dit « aux trois femmes et aux trois satyres (i).
C'est le bon temps, on rit, on discute, on écrit, on s'amuse. Gautier, qui habitait à côté, venait souvent chez les trois amis et y passait des jours entiers ; les folles et jolies muses des poètes y venaient aussi ; des artistes Célestin Nanteuil, Auguste de Châtillon, Roger de Beauvoir étaient parmi les hôtes habituels. On se lançait en de grandes discussions d'art, on faisait de la musique, on organisait des fêtes : le Bal des Truands, qu'on y donna certaine nuit, resta fameux dans les annales parisiennes de la bohème galante.
Bientôt, hélas ! l'argent s'épuise ; il ne se renouvelle guère ; il faut aviser. Le grand lit de Marguerite de Valois fut mis chez Gautier puis vendu parce que... il était vraiment trop grand. Les splendeurs de la rue du Doyenné n'ont duré que dix-huit mois.
Le Monde dramatique, qui aurait pu prospérer semble-t-il est loin de procurer le plus mince bénéfice à ses fondateurs ; Gérard est obligé de l'abandonner en y laissant une dette de plusieurs milliers de francs envers un certain Bouchardy son