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Gérard Édelinck

Depuis que la photographie et les pcrfeciioiinemcnis continus des procédés qui en dérivent ont, en matière de reproduction pittoresque, popularisé le goût ou le besoin de Teffigie pure, de l'exactitude mécanique, fatale, pour ainsi parler, qui de nous n'a entendu dire, qui n'entend répéter chaque jour que la gravure n'est plus qu'un art suranné, un souvenir du passé sans écho dans le présent, un témoignage désormais inutile de traditions et de coutumes anéanties par le progrès? Comment se fait-il pourtant que les anciens produits de cet art si définitivement abrogé, à ce que Ton prétend, soient maintenant plus recherchés qu'ils ne l'ont été à aucune époque? D'où vient qu'on se les dispute dans les ventes publiques avec une passion que nos pères ne connaissaient pas, qu'en un mot, par le temps qui court, de confiance dans l'autorité du fait brut et de la vérité toute matérielle, on montre tant d'empressement à

posscder des œuvres résultant en réalité d'un travail d'interprétation et nécessairement subordonnées par cela même à rintclligcnce ou au sentiment de ceux qui les ont faites ?

Il y a là en apparence une singulière contradiction : au fond, tout se concilie et s'explique. Qui sait même ? Peut-être, aux yeux des partisans les plus déclarés de la photographie appliquée à la reproduction de modèles d'un certain ordre, la stricte mais inerte véracité inhérente à ce mode de fabrication a-t-elle pour effet d'en démontrer l'insuffisance au point de vue esthétique et de faire ressortir d'autant mieux les conditions privilégiées, les secrets avantages de l'art proprement dit ; peut-être ceux qui célèbrent le plus volontiers les bienfaits de la découverte due à Niepce et à Daguerre sentent-ils instinctivement qu'elle ne saurait satisfaire à tout, et que, si féconde qu'ils la jugent et qu'elle soit effectivement dans le pur domaine des faits, ils doivent, pour ce qui tient à l'expression d'un idéal quelconque, chercher à se pourvoir, sinon à se dédommager ailleurs. De là, malgré les préjugés de Topinion contre la gravure et les graveurs contemporains, malgré ses faveurs irréfléchies dans bien des cas pour les produits de l'industrie mécanique, l'intérêt qu'inspirent les estampes des maîtres appartenant à tous les siècles et à tous les pays : depuis les planches publiées à une époque voisine de la période des Incunables jusqu'à celles qui ont paru sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, depuis les œuvres sévèrement éloquentes de Martin Schongauer ou de Mantegna jusqu'aux œuvres spirituellement disertes des graveurs de Watteau ou de Boucher, de Gabriel de Saint-Aubin ou de Morcau.

Ceux qui attachent un si haut prix à la possession de pareilles pièces les recherchent-ils simplement à titre de curiosités? N'entendent-ils les recueillir que parce qu'elles marquent la différence entre les mœurs du temps où elles ont paru et les nôtres, et que, comme les sabliers ou les fusils à rouet comparés à nos chronomètres ou à nos armes modernes, elles démontrent par le contraste quelles conquêtes nous avons su faire et quels progrès nous avons accomplis? Le plus probable, le plus sûr même, c'est que, dans ce goût opiniâtre chez beaucoup d'entre nous pour les anciennes œuvres de la gravure il y a au fond un désaveu, conscient ou non, des erreurs accréditées de nos jours sur l'excellence absolue des procédés photographiques et sur l'opportunité en toute occasion de leur emploi.

POUTUAIT DK GKRARD 1% D F. L I N C K par son fiU Nicolas.

Suit-il de ce qui précède que nous prétendions dénier inexorablement à la photographie le droit d'opérer d'après des tableaux? Telle n'est pas notre pensée. Ce que nous voulons rappeler seulement, c'est que, là oïl elle a pour objet la représentation des œuvres de la peinture, la photographie n'aboutit et ne peut aboutir qu'à une ressemblance chétive et bornée, à une image de l'original figée en quelque sorte, tandis qu'il appartient à la gravure d'en donner une imitation animée. Assurément on ne saurait soutenir que la gravure, quelle qu'elle soit, d'un tableau l'emporte nécessairement sur une épreuve photographique. Tout le contraire peut arriver, et nous n'avons pas besoin de dire qu'en accusant l'insuffisance du procédé, nous n'entendons sacrifier ses produits qu'aux témoignages du talent. Il est clair que de bonnes photographies d'après les Stan\e de Raphaël ou la Cène de Léonard, seraient moins compromettantes pour la gloire des deux maîtres que les estampes de Volpato et de Morghen, et nous préférerions de grand coeur, à ces imitations trompeuses, à ces travaux d'un burin débile ou volontairement infidèle, des images qui offriraient au moins la garantie d'une exactitude mathématique; mais que l'on s'informe ailleurs et en meilleur lidu, que l'on rapproche une belle planche d'après quelque peinture de Raphaël, — la Vierge de Franqois /*'', d'Édelinck, par exemple, — et une photographie d'après le même tableau : on comprendra que la contrefaçon toute matérielle n'est pas, tant s'en faut, l'unique but à atteindre, l'abnégation absolue du copiste le dernier mot de l'art de copier. Ce qui demeure ici à l'état de résultat servile se montrera là sous une apparence plus digne du modèle. D'un côte, le fac-similé brutal, sans sacrifices, sans les modifications que commandaient le changement des dimensions et l'indigence d'un coloris forcément réduit à deux tons; de l'autre, la ressemblance obtenue par des comparaisons scrupuleuses, par un sentiment réfléchi des beautés originales et des moyens particuliers au mode de reproduction; en un mot, l'analogie morale au lieu de la conformité inintelligente, un travail d'art au lieu d'un décalque.

Parmi les graveurs dont le talent serait le plus propre à faire sur ce point justice de nos méprises et à prévenir toute confusion entre les combinaisons savantes et les opérations fortuites, celui que nous nommions tout à rhcurc, Gérard Edclinck, mérite mieux qu'aucun autre de figurer au premier rang. La plupart des estampes qu'il a laissées sont

de véritables chefs-d'œuvre auxquels on ne trouverait à opposer, parmi les travaux appartenant à la même époque, que les planches d'histoire gravées par Gérard Audran et les portraits de Robert Nanteuil. Et quant aux gravur.es produites à des époques antérieures, les meilleures paraîtront en comparaison imparfaites, à ne les considérer qu'au point de vue de l'exécution et sans tenir compte des mérites de l'invention même. Il est bien certain que, s'il fallait apprécier ces mérites en même temps que la valeur relative du travail technique, des scènes comme la Mise au tombeau composée et gravée par Mantegna, la Mélancolie d'Albert Durer ou le Calvaire de Lucas de Leyde, feraient bien autrement d'honneur au génie de chacun des trois peintres-graveurs que les plus belles planches exécutées par Édclinck d'après les œuvres d'autrui n'en pourraient faire à son imagination personnelle. Entre de tels maîtres et lui, il y a la même distance qu'entre des poètes directement inspirés et un traducteur, quelque habile qu'il soit; mais Édelinck, dans ce rôle de simple traducteur, s'est montré si supérieur à ceux qui l'avaient pris déjà ou qui devaient le prendre après lui, il en a si parfaitement rempli les conditions, si judicieusement compris les exigences, si admirablement pratiqué les lois spéciales, qu'il n'y aura que justice à le regarder comme le plus complet de tous les artistes qui ont gravé.

Edelinck, en effet, est par excellence, et dans la plus stricte acception du mot, un graveur; j'entends un homme dont les travaux ne participent nullement des inspirations ou des procédés d'où sont nés des travaux d'un autre ordre, un homme dont le talent a pour moyen d'expression unique et nécessaire, non le crayon, non le pinceau, mais le burin. Il n'en est pas toujours ainsi, même chez les graveurs les plus éminents. Au point de vue des facultés caractéristiques, des intentions secrètes et de la manière de les traduire, ne pourrait-on dire, sans offenser la gloire de ces grands maîtres, qu'il y a du peintre chez Audran, du sculpteur chez Marc-Antoine, du mathématicien chez Albert Durer? Par les conceptions de l'intelligence comme par les pratiques de la main, Edelinck, au contraire, demeure en toute occasion étranger ù ce qui n'est pas expressément du domaine de la gravure. Aucun alliage, aucune arrière-pensée d'usurpation ne vient se mêler dans ses œuvres à l'emploi des ressources particulières de l'art dont elles sont issues. Ces œuvres, enfin, sont un spécimen achevé de toutes les qualités qu'ont possédées isolément les différents maîtres-graveurs. Si celui qui les a faites n'est pas le premier

de tous, en ce sens qu'il n'a pas eu, comme tel d'entre eux, l'autorité imprévue d'un initiateur, l'importance que prend du jour au lendemain le fondateur d'une école, comme tel autre le don de se créer une manière ouvertement personnelle, on peut dire de lui qu'il est unique.

Son originalité consiste dans la perfection même, dans l'incomparable correction de son talent, et aussi dans l'aisance singulière avec laquelle il l'approprie à la traduction des modèles les plus opposés par les caractères pittoresques ou par le style. Pour ne citer que des exemples relativement modernes, Bolswert, Vorsterman, Pontius et les autres graveurs flamands formés à l'école de Rubens, ne réussissent guère à comprendre et à transporter sur le cuivre, — admirablement, il est vrai, — que les ouvrages de leur maître; la mâle habileté de Jean Pesne ne se montre dans toute sa force que lorsqu'elle s'applique à

Cl,ç^ ô'

SIGNATITUF. d'|':DELINCK.

l'interprétation des tableaux de Poussin; Nantcuil n'a gravé que dcs/7ortraits, soit d'après ses propres dessins, soit d'après Le Brun, Mignard et quelques autres peintres français contemporains; Ëdelinck, au contraire, a su avec un égal succès traiter tous les sujets, reproduire des modèles de tous les genres. Suivant qu'il a eu à rendre la grâce souveraine d'une Vierge de Raphaël ou la majesté un peu fastueuse d'une composition de Le Brun, le style sobre et grave d'un portrait de Philippe de Champaigne ou le style flamboyant d'un portrait de Rigaud, il s'est en quelque sorte renouvelé en face de chaque tâche et assoupli aux conditions spéciales qu'elle impliquait, avec une puissance de pénétration et une facilité d'analyse dont on ne trouverait pas ailleurs des équivalents.

Un artiste d'un talent aussi considérable à tous égards mérite donc d'être mis au rang des maîtres, malgré ce que peut avoir de dépendant et de secondaire l'art qu'il a pratiqué. Toute proportion gardée entre la

GKRARD KDELINCK o

nature môme de ses travaux et la nature des œuvres qui les ont inspires, entre les facultés d'assimilation qui sont le lot du graveur et les qualités plus hautes, les facultés inventives que comporte l'organisation intellectuelle d'un peintre ou d'un sculpteur, Edelinck est de ceux qui ont le plus de droits au souvenir reconnaissant de la postérité. Les pages qui suivent n'ont d'autre objet que de rappeler ces titres et de raviver ce souvenir. Puîsse-t-on y trouver des raisons suffisantes pour honorer de meilleur cœur un grand talent, et comme nous le disions en commençant, pour ne plus être tenté de confondre la fonction d'un art procédant du sentiment, du goût, de la pensée humaine en un mot, avec l'action mécanique d'un appareil forcément incapable de rien réviser, de rien omettre de ce qu'on lui présente, et qui, dans son impartialité sans merci, exagère et, pour ainsi parler, matérialise la réalité même !

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SIGNATURE d'|':DRLINCK daiifi le» dernières années de »n vie.

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