I. Mcmoircs inédits, cic, t. II, p
LE DUC DE BOURGOGNE d'après de Troy.
Gctngle
go LES ARTISTES CÉLÈBRES
Bossuet, être « doux devant elle », parce que sa foi lui avait appris de longue main à n'en redouter ni les approches, ni les suites. Le lendemain, il était inhumé dans l'église de Saint-Hippolyte, paroisse des Gobelins, en présence de son fils, ainsi que le constate Pacte mortuaire, de son frère Gaspard-François*, et de ses deux gendres, Grégoire Dupuis et Jean Chaufourier. Enfin, lorsque, quelques jours plus tard, son mobilier fut mis en vente, les burins dont il s'était servi produisirent, dit-on, à eux seuls, une somme aussi forte que tous les autres objets réunis. Par une sorte de confiance superstitieuse dans la vertu des instruments que le maître avait maniés, nombre de graveurs français ou étrangers s'en disputèrent à prix d'or la possession, comme s'ils espéraient, en les acquérant, s'approprier aussi l'art même et la science du maître. Mieux eût valu, sans doute, pour essayer de les continuer Tune et Pautre, en chercher ailleurs les secrets et demander aux œuvres sorties de ces prétendus outils magiques les enseignements qu'elles étaient si bien capables de fournir. En tout cas, ce sont elles qu'il convient aujourd'hui d'interroger, si ce n'est pour en tirer des leçons pratiques à l'usage seulement des graveurs de profession, au moins pour honorer à bon escient le talent qui nous les a léguées et pour en mesurer, s'il se peut, Pétendue.
Quand on parcourt l'ensemble des ouvrages laissés par Edelinck, la première impression est celle de Pétonnement en face des témoignages d'une pareille fécondité et, nous ne saurions trop le redire, d'une souplesse aussi rare dans les formes du talent. Contrairement à la coutume des autres maîtres graveurs, à quelque temps ou à quelque école qu'ils appartiennent, Edelinck n'a pas, à proprement parler, une manière, — j'entends une méthode d'exécution fixe, procédant d'un goût et d'un sentiment immuables, d'une doctrine une fois adoptée. Il a le don de se renouveler en proportion de la diversité des tâches qu'il accepte. Part de subordonner au sens exprès de ses modèles non seulement les opérations de son intelligence, mais jusqu'aux procédés dont il use. Sans doute, la nature de ces procédés est forcément invariable. Edelinck, comme tout graveur au burin, ne dispose d'autres moyens d'expression pour sa pensée, d'autres ressources pour rendre les tons ou les formes, que de tailles à creuser plus ou moins profondément dans le cuivre ou
I. Son an^re frère, Jean Edelinck, n'existait plus depuis vingt-sept ans. Quant & la femme d'Édelinck, Madeleine Regnesson, elle était morte en 1686,
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à entrecroiser de plus ou moins près; mais il sait si bien féconder ces arides éléments de travail, les amener à produire des résultats si imprévus et, suivant les cas, des effets si brillants ou si simples; il sait, en un mot, selon les caractères du modèle, varier avec un tel ù-propos ses intentions et ses calculs, qu'on oublie presque, en voyant ses ouvrages, l'uniformité des moyens matériels auxquels on les doit. C'est le même artiste, mais, en apparence, est-ce le même art qui a pu nous donner la Sainte Famille de François /«•■ et le portrait de Philippe de Champaigne, le portrait de Sainte^Marthe et celui de DesjardinSy et ne croirait-on pas, en face d'œuvres si manifestement dissemblables, qu'elles ont été exécutées à l'aide d'outils et de procédés différents? Il n'y a de différence pourtant que dans la manière dont ces procédés sont employés, ou plutôt tout provient ici de l'extraordinaire flexibilité intellectuelle et de la clairvoyante impartialité du graveur.
Edelinck a donc avant tout ce grand mérite, — mérite qu'aucun des graveurs antérieurs n'avait eu, au moins au même degré, — de s'identifier, par ses combinaisons pratiques aussi bien que par le fond de son sentiment, avec l'esprit et le style des originaux qu'il reproduit. Et que l'on ne prétende pas expliquer une pareille facilité de transformation par un désintéressement naturel résultant, chez le traducteur, de la stérilité de ses facultés inventives, de son impuissance à composer quoi que ce soit pour son propre compte : combien d'autres qui, sans être Mantegna ou Albert Durer, c'est-à-dire sans avoir le droit de donner aux travaux de leur burin le caractère uniforme des modèles peints ou dessinés par eux, — combien de graveurs appelés à rendre les pensées d'autrui, qui n'ont fait en réalité que les marquer à leur propre effigie et que leur attribuer ainsi, malgré tout ce qu'elles pouvaient avoir de particulier et de personnel, une physionomie invariable, une sorte de livrée commune! Les plus habiles eux-mêmes ne laissent pas de prêter aux reproches sur ce point. Les graveurs flamands formés par Rubens, traducteurs excellents des œuvres de leur maître, ont le tort de se souvenir obstinément de celles-ci en face des modèles qui en diffèrent le plus, si bien que sous leur burin, plus docile que de raison à la méthode une fois prescrite, un tableau peint à Florence ou à Rome prend les apparences d'un tableau qui aurait été peint à Anvers. De même, les plus belles estampes de l'école hollandaise dénoncent la nationalité de ceux qui les ont faites beaucoup plus clairement qu'elles ne nous révèlent
ivi LES ARTISTES CELEBRES
les origines des modèles reproduits. Que Corneille Visschcr par exemple grave d'après Corrôge ou d'après quelque petit maître des Pays-Bas, c'est du même point de vue qu'il envisage les deux lâches, c'est de la même manière qu'il les accomplit. Plusieurs des planches qu'il a signées
— le Vendeur de mort aux rats entre autres ou le portrait de Doittma
— sont assurément des chefs-d'œuvre, et l'on doit les admirer comme tels; mais à la condition de s^en tenir aux beautés de la gravure même, de ne voir dans le travail du graveur que ce qui le constitue absolument et de n'y chercher rien de plus que les témoignages d'une perfection matérielle en dehors de toute aspiration vers l'idéal.
Enfin, si pour assigner à Kdelinck sa juste place dans l'histoire de l'art, on choisit comme termes de comparaison les œuvres de la gravure allemande ou de la gravure italienne aux meilleures époques, comment ne pas être frappé, en même temps que des qualités qui les caractérisent, de l'uniformité des intentions qu'elles expriment et du goût inflexible avec lequel elles sont traitées ? Les planches gravées en Allemagne par les contemporains ou les successeurs d'Albert Dlucr et de Lucas Cranach brillent, comme celles qu'ont laissées ces deux maîtres, par l'extrême précision du dessin et du faire, par une rigueur dans l'analyse des formes que ne déconcertent pas même les réalités les moins séduisantes ; mais, sauf la différence des sujets, ces planches se ressemblent au point de permettre la confusion entre les talents qui les ont produites. Qu'elles aient été gravées par Aldegrever ou par Hans Burgmair, par Albert Altdorfer ou par Hans Baldung GrOn, qui en a vu une les a vues tout;:s, pour ainsi dire ; et quant aux estampes italiennes les plus justement renommées, y compris même celles de Marc-Antoine, c'est, à l'exclusion de tout le reste, par la majesté du dessin et du style qu'elles commandent l'admiration. Quoi de plus naturel d'ailleurs? Marc- Antoine, on le sait, travaillait non d'après des tableaux, mais d'après des originaux tracés au crayon ou à la plume, d'après de simples croquis quelquefois, et dès lors il ne pouvait viser à faire pressentir l'opulence ou les délicatesses du coloris, de l'effet, de tout ce qui relève expressément des conditions et des procédés de la peinture. Ses ouvrages, si exceptionnellement beaux au point de vue de la forme pure, offrent à peu près l'équivalent de ce que seraient des reproductions au burin de bas-relicfs ou de statues; ce sont en réalité des dessins sur cuivre plutôt que des estampes, c'est-à-dire des imitations achevées de modèles
GURARD liDKLINCK u'i
cxccuics eux-mêmes avec toutes les ressources dont le pinceau dispose.
Édelinck au contraire n'omet rien, ne répudie rien de ces ressources qui, matériellement, ne sont pas les siennes, mais qu'il réussit à s'assimiler à force de sagacité dans Tinterprétation des exemples fournis et d'habileté dans l'emploi des moyens propres à les traduire. Il rivalise avec la peinture, tout en n'en rendant forcément que par analogie les tons et les nuances, tout en n'usant que du blanc et du noir pour simuler les variétés infinies du coloris : et cependant, nous avons eu l'occasion de le dire déjà, Edelinck n'entend nullement donner le change sur l'étendue du rôle qui lui est assigné et sur la fonction qu'il exerce. Il ne vise pas plus à tromper le regard par ses ruses qu'il ne se compromet ou ne se désavoue lui-même par d'ambitieux essais d'émancipation; il ne veut en un mot être et se montrer que graveur, et même un graveur si exactement fidèle à sa tâche, si scrupuleux dans la pratique du métier, qu'il s'interdit jusqu'à ces mélanges de procédés, d'ailleurs fort légitimes, auxquels Gérard Audran et d'autres maîtres ont habituellement recours. Même pour la préparation de ses planches, Edelinck ne se sert jamais de la pointe et de l'eau-forte : c'estavecle burin seul qu'il attaque le cuivre tout d'abord, c'est avec le burin qu'il poursuit son travail et qu'il l'achève.
Est-il besoin au surplus d'insister sur ces particularités toutes techniques? Le mérite principal et la véritable originalité du maître ne sont pas là. L'une et l'autre consistent dans la réunion chez lui des qualités que les meilleurs graveurs des divers pays et des diverses époques n'ont possédées chacun qu'isolément, dans ce triple talent dont il a fait preuve en toute occasion et en face des modèles les plus variés, de fin dessinateur, de coloriste puissant et de praticien aussi sobre qu'habile. Les œuvres d'Edelincksaiisfontexcellcmmcnt à toutes les conditions de la gravure : il n'y aura donc que stricte justice à considérer celui qui les a faites, sinon comme le premier, au moins comme le plus harmonieusement organisé et le plus complet des graveurs.
BIBLIOGRAPHIK KT CATALOGUE
Sauf le mcnioirc aitribuu à Guillct de Saint-Gcorgcs que nous avons plusieurs fois cite' dans le travail ci-dessus et qui remplit une quinzaine de pages dans le deuxième volume des Mémoires publiés en 1834 par MM. Dussieux, Soulic, de Chennevièrcs, Mantz et de Montaiglon, sur la vie et les ouvrages des membres de V Académie royale de peinture et de sculpture, aucune notice de quelque étendue n'a été, que nous sachions, consacrée jusqu'ici à Gérard Êdelinck. C est donc aux articles insérés dans les recueils biographiques ou aux livres traitant de l'hisioirc générale de la gravure ou enfin aux catalogues des pièces gravées par le maître qu'on est forcé de recourir pour obtenir quelques indications relatives à sa vie ou à ^es travaux successifs. Parmi ces ouvrages diversement instructifs, nous nous contenterons de mentionner les suivants :
Abecedario de Mariette, t. Il, p. 31 1 et suivantes.
Biographie universelle. Paris, Michaud, 1811-18.28.
A liiographical and Critical Dictionary ofpainterj and «•M^'/-fli/t»rjby Michael Bryan. Londres, i853.
Souvelle Biographie générale publiée par MM. Didot frère.», sous la direction de M. le D' Hœfer. Paris, i853 et années suivantes.
Dictionnaire critique de biographie el d'histnrc^ par A. Jal. Paris, i8<i7.
Le Peintre-Graveur français ^ par Robert-Dumesnil, t. VII ci XI.
Manuel de l'amaleur d^estampcs, par Ch. Leblanc, t. II. Paris. i.S.'.ij.
Histoire de la gravure en France, par G. Oupicssis. Paris, iSôi.
Les Graveurs de portraits en France, par A. V. Uidui, t. I. Paris, 1873- 18 77.