‹ Gérard ÉdelinckChapitre 9 sur 12 · I. Mémoires inédits, etc., t. II, p. bj · texte numérisé non relu

I. Mémoires inédits, etc., t. II, p. bj

MADELEINE DE LAMOIGNON d'après de Scvc.

KLANDRKS. — GU.\Vl.tUS. GKUaRO KDKI.I.NCK. — <)

Si LES ARTISTES CELEBRES

dans le cours des années précédentes. Plusieurs des planches gravées par lui à cette époque, — le portrait de Blampignon, entre autres, qui porte la date de 1702, et celui de Rigaud, qui parut presque en même temps *, — méritent d'être comptées parmi les plus belles qu'il ait produites. En outre, telles d'entre elles ont, par la nature des sujets aussi bien que par les dimensions, une importance toute particulière : la grande planche si connue, d'après Philippe de Champaigne, le Moïse, à mi-corps, tenant les tables de la loi, est une de celles-là.

Lorsque Édelînck entreprit, en 1699, de graver cette figure, il ne faisait d'ailleurs que continuer, à plus de vingt ans d'intervalle, un travail commencé par un autre. Nanteuil, qui d'abord en avait été chargé, l'avait laissé inachevé, ou plutôt, au moment de la mort du maître, ce travail n'était encore qu'à l'état de simple préparation. Ainsi qu'en fait foi une précieuse épreuve d'essai conservée à la Bibliothèque nationale, la part du graveur primitif dans l'exécution de l'ouvrage se réduit aux indications des contours de la tête, des mains, de la baguette, et, — sans compter le fond et les tables de la Loi, probablement de la main d'un des aides ordinairement employés par Nanteuil, — aux tailles qui modèlent les draperies, sauf dans l'espace compris entre l'épaule droite et le col de Moïse. L'honneur d'avoir mené la tache à bonne fin, on dirait presque de l'avoir accomplie tout entière, revient donc, en réalité, à Edelinck. Si, en raison même du caractère tout moderne et du style un peu effacé de la peinture originale, l'œuvre du graveur a les apparences d'une simple Étude de vieillard plutôt que la signification inhérente à l'image puissamment inspirée d'un prophète, cette œuvre, à ne la considérer qu'au point de vue technique, n'en garde pas moins une valeur assez haute pour justifier, malgré l'insuffisance du modèle, la célébrité qu'on lui a faite depuis tantôt deux siècles dans le monde des artistes et des amateurs.

I. Outre le don mCmc qu'Edclinck rit à Rigaiid de la planche où il l'avait représenté, l'inscription placée au bas du portrait témoigne de rélroite amitié qui unissait le graveur et le peintre. Cette inscription, en cft'ct, se termine par ces mots : Edelinck Eqiics Romanus et Retins sculptor in œs incidit amicum simid et amicitiam consecvaturiis. De son cote, Rigaud a 2:onsacré le souvenir de cette liaison dans un portrait, peint par lui, qui orne aujourd'hui une des salles du département des estampes, à la Bibliothèque nationale. On lit sur cette toile, au-dessus de la tète du graveur, les mots : G. Edelinck calcograplius, et, au-dessous du buste : Amici effigiem pingebat H. Rigaud.

MOiSK d'après Philippe de Chnmpaignc.

C*est ce qu'on peut dire aussi d*une planche ù peu près aussi grande que le Moïse^ qu'Edelinck grava cinq ans plus tard d'après Le Brun, et qui, communément désignée sous ce titre : le Bénédicité^ représente la Vierf^e Marie à table, à côté de son divin fils, tandis que saint Joseph les contemple Tun et l'autre, debout, appuyé contre un socle sur lequel sont inscrits les noms du peintre et du graveur, plus quelques lignes constatant que « le tableau original de cette estampe appartient à Messieurs les compagnons charpentiers de la confrérie de Saint-Joseph, érigée en l'église de Saint-Paul, à Paris ». Heureux temps, soit dit en passant, que celui oïl les ouvriers français s'associaient ainsi pour rendre hommage à la religion et à l'art; oii, comme autrefois les corporations italiennes, ils tenaient à honneur de proclamer leur foi par l'offre, à une église, de quelque généreux ex-voto peint ou sculpté !

Sans doute, l'expression du sentiment religieux, au moins dans ce qu'elle peut avoir de plus pénétrant ou de mieux réglé par le goût, est loin de prédominer dans la composition qu'Édelinck avait à traduire. Celle-ci, comme en général les compositions de Le Brun sur des sujets sacrés, ne se recommande guère que par une certaine majesté dans l'ordonnance ; le graveur, par conséquent, ne saurait être rendu responsable des imperfections ou des lacunes qu'elle présente pour tout ce qui tient au caractère moral de la scène et des personnages qui y figurent, pour tout ce qui devrait y intéresser directement le cœur et que, ù défaut d'un Jean de Fiesole ou d'un Andréa del Sarto, unLesueur aurait su formuler. 11 appartenait seulement à Edelinck — et c'est ce qu'il a fait avec un art singulier — d'atténuer autant que possible les fautes commises ou les licences prises par le peintre, et de vivifier ce style un peu éteint, d'en raffermir les formes un peu molles, à force de largeur et de résolution dans son propre travail. A la différence près des moyens matériels employés et avec une science technique plus profonde, le Denedicite a quelque chose de la mâle franchise qui caractérise les planches de Jean Pcsne d'après Poussin; il ne lui manque, pour comporter une force d'expression égale, que d'avoir eu pour modèle une œuvre plus éloquente en soi et plus sincèrement inspirée.

Le Brun était mort depuis quatorze ans déjà, lorsque Edelinck faisait paraître la dernière planche qu'il ait gravée d'après lui. Edelinck se monirait ainsi fidèle à la mémoire d'un homme qui, de son vivant, l'avait si utilement aidé; mais fallait-il qu'il poussât l'attachement au

M 1 G N A K D d'après une peinture du maitre.

passé jusqu'à rhosiilité contre le présent, jusqu'au refus d'entrer en relation avec l'ancien rival, devenu le remplaçant officiel, du premier peintre du roi? En d'autres termes, fallait-il que le souvenir de la jalousie autrefois excitée chez Mignard par les succès de Le Brun condamnât le vieil ami de celui-ci à ne tenir aucun compte des témoignages de considération, à repousser toutes les avances qui s'adresseraient- à sa personne? Mignard avait fait de son mieux pour qu'il en fût tout autrement. Après avoir peint à son tour un grand tableau représentant la Famille de Darius aux pieds d'Alexandre^ comme pour porter, il est vrai, un défi posthume à son prédécesseur et pour établir d'autant mieux ses propres droits à la succession qui lui avait été dévolue, il s'était mis en tête d'obtenir du graveur qui avait popularisé l'œuvre de Le Brun, qu'il consentît à reproduire également la sienne. Aussi, en vue d'un résultat si intéressant pour son amour-propre, ne marchanda-t-il à Édelinck ni les paroles flatteuses, ni les caresses de toutes sortes. Bref, il finit par avoir gain de cause auprès de lui; et peut-être Mignard aurait-il dû à un nouveau chef-d'œuvre d'interprétation le succès personnel qu*il rêvait, si la mort, en venant interrompre le travail du graveur, n'avait anéanti du même coup les projets et les espérances du peintre ^

Les diverses planches dont nous avons parlé dans ce chapitre furent, comme les nombreux portraits de la même main appartenant à la même époque, gravées par Edelinck aux Gobelins, où le roi lui avait accordé un logement avec une pension de cinquante écus, et où il dirigeait, à titre de « professeur perpétuel », la petite « académie établie pour l'instruction des artistes-tapissiers ». En outre, il avait auprès de lui des élèves venus du dehors pour faire sous ses yeux leur apprentissage de graveurs, et dont les parents lui payaient une rétribution proportionnée à la durée de cet apprentissage ou aux dépenses qu'il pouvait entraîner de la part du maître, suivant que l'élève était ou non logé et nourri par lui. Un acte que M. Jal a retrouvé et publié (Diction^ naire critique^ etc., p. 526) nous donne sur ces mœurs domestiques des détails qui rappellent ce qui, dans des cas semblables, se passait

1. La grande planche en deux feuilles qu'Edelinck avait commence de graver d'après Mignard, et qu'il laissa presque à l'état d'ébauche, fut reprise après sa mort Cl lermine'e, assez médiocrement d'ailleurs, par Pierre Drcvet, chez qui clic se vendait, « rue Saint-Jacques, près Saint-Yves, à l'Annonciation ».

GltR/VRD ÉDELINCK 87

entre les vieux maîtres italiens et leurs gar:{oni. Aux termes de cet acte, véritable contrat passé devant un notaire de Paris, un garçon de quinze ans, « René Devaux, fils de François Devaux, maître cordonnier, rue aux Fèves, décédé, et de Marguerite Collier, sa femme », était reçu comme apprenti par « G. Edelinck, chevalier romain, demeurant aux Gobelins », lequel devait lui enseigner le dessin « et son art de graver sur cuivre ». La durée de l'apprentissage demeurait fixée à cinq années, pendant lesquelles Edelinck s'engageait à « loger et à nourrir » le jeune Devaux et à « lui fournir papier, crayons et cuivre ». De son côté, la mère de celui-ci s'engageait à payer « au chevalier Edelinck la somme de 700 livres, dont jS livres d'avance ». — L'élève, malheureusement, n'était pas destiné à faire honneur au maître. René Devaux ne devint qu'un très médiocre graveur, comme le prouve le triste portrait (TÉde^ linck lui-menic, gravé d'après celte peinture de Tortebat, que Nicolas Edelinck devait reproduire à son tour dans une planche presque aussi faible.

Il ne semble pas, au surplus, que les leçons directement données par Edelinck, si instructives en réalité qu'elles dussent être, aient souvent rencontré, chez ceux qui les recevaient, des germes de talent naturels, des dispositions vraiment heureuses à développer. Sauf les deux frères du maître et, à la rigueur, Trouvain % qui tous trois se ressentent parfois dans leurs ouvrages de la bienfaisante influence qu'ils avaient subie, on ne trouverait guère à citer quelque graveur d'un sérieux mérite parmi ceux dont l'apprentissage s'était fait sous la direction immédiate d'Edelinck. En revanche, les plus habiles graveurs français de la fin du xviic siècle, quelque maître qu'ils aient eu dans leur jeunesse, ont tous étudié de près ses ouvrages et mis à profit ses exemples. Gérard Audran lui-même, malgré sa grande importance personnelle et l'indépendance magistrale de son talent, Audran ne faisait pas difficulté de s'incliner devant l'autorité d'Édelinck et, à l'occasion, de prendre les avis d'un homme qui, de son côté, le traitait avec raison comme un égal. On

I. Antoine Trouvain, né à Montdidicr en i636, mort k Paris en 1708, un an seulement après sa re'ception à TAcadcmie royale de peinture, a laisse plusieurs planches d'histoire estimables, entre autres, la Majorité de Louis XIII, d'après le tableau de Rubens, qui fait partie de la suite dite Galerie de Médicis. Trouvain a gravé aussi un assez grand nombre de portraits, parmi lesquels ou peut citer ceux des peintres Jouvenet et Nouasse, de l'architecte Robert de Cotte et du graveur Pierre Simon,

88 l-ES ARTISTRS CEr.KBRI£S

raconte que, mécontent du travail ù rcau-fortc pure qui devait lui servir de préparation pour une de ses planches, le Triomphe d'Alexandre, Audran soumit à Édelinck les résultats de ce premier travail, et qu'il ne se décida à poursuivre la tâche commencée que sur les instances et les encouragements formels de celui qui entrevoyait déjà la promesse d'un chef-d'œuvre lu où lui-même ne démêlait encore que les signes précurseurs d'une œuvre manquée et la menace d'un échec.

Ces hommages unanimement rendus à Kdelinck par ses confrères, ces témoignages d'admiration pour son talent et de haute estime pour sa personne qu'il recevait chaque jour des membres les plus éminents de l'Académie, aussi bien que des artistes encore au début de la carrière, les personnages de la cour ou les étrangers de marque présents à Paris ne les lui marchandaient pas davantage. Bien souvent, la porte du modeste logement que le graveur occupait aux Gobelins s'ouvrait à des visiteurs de haut rang, jaloux d'approcher le maître dans le milieu même où il produisait ses ouvrages, et, comme disait l'un d'eux, de « le surprendre, les armes à la main ». Un jour, c'était le ministre Villacerf qui venait s'enquérir auprès de lui de l'état d'avancement où se trouvaient les planches destinées au recueil des Médailles sur les principaux événements du règne de Louis XIV; un autre jour, c'étaient des ambassadeurs qui ne voulaient pas, disaient-ils, quitter la France sans en emporter le souvenir d'un des hommes qu'ils avaient été le plus curieux de connaître; un autre jour enfin, le duc d'Orléans lui-même, le futur régent de France, passait plusieurs heures dans l'atelier d'Edelinck, à examiner les travaux que l'artiste avait en train et à s'entretenir avec lui : après quoi, suivant les termes mêmes du récit qui nous a été conservé de cette visite, « ce grand prince parut très satisfait de l'avoir entendu». Et pourtant, ajoute loyalement ou, si l'on veut, un peu ingénument le narrateur, « si les discours lui plurent, ce ne fut pas par la beauté du langage. M. Edelinck ne sut jamais bien parler français; mais, né vif et spirituel, il s'était fait un jargon de flamand francisé qui, dans sa bouche, avait des grâces infinies ' ».

Les derniers jours d'Edelinck furent aussi calmes que l'avait été sa vie. La maladie à laquelle il succomba mina peu à peu ses forces, sans agitation, presque sans souffrance, et quand la mort, qu'il avait vue venir en chrétien, le frappa, le 2 avril 1707, il sut, comme aurait dit

Page 1