PEINTRES
LES ARTISTES CELEBRES
la haute société de son époque. S’il n’a pas créé le genre dans lequel il s’est rendu célèbre, il y a excellé. Les émules qu’il y compte sont cependant redoutables. Sans recourir, comme Pieter de Hooch, aux jeux variés de la lumière; sans chercher, comme le fait Vermeer de Delft, à composer certaines harmonies rares ou à faire vibrer quelques tons éclatants, c’est par les moyens les plus simples que Ter Borch se distingue de ses rivaux. Un seul parmi eux, Metsu, a mérité de lui être comparé. Mais si, au Salon carré du Louvre, à les juger par deux tableaux voisins, on peut hésiter entre eux, il ne faut pas oublier que l’œuvre de Metsu est pour lui d’une supériorité presque exceptionnelle. Ter Borch au contraire — et il avait précédé Metsu — en a produit bien d’autres de valeur au moins égale, sans même parler de cette variété, de cette souplesse de talent qui, à côté de scs Conversations, lui ont permis de peindre des ouvrages aussi différents que la Famille de rémouleur , la Rixe et la Paix de Munster.
La perfection chez Ter Borch est constante et complète. Pour savoir ce que vaut chez lui la science du dessin, cette science accomplie dont a si bien parlé Fromentin, « cet art qui se plie au caractère des choses, ce savoir qui s'oublie devant les particularités de la vie », regardez cette esquisse que nous empruntons à la collection Albertine, esquisse enlevée d’un trait si sûr et qui semble si plein d’abandon que Watteau seul nous paraît avoir eu, en face de la nature, autant d’élégance et de décision. Et quand vous aurez admiré ces qualités, notamment dans le charmant croquis que le Louvre doit à la libéralité de M. His de La Salle n° 224', ou dans les remarquables crayons que possède le musée Teyler, voyez dans les tableaux du maître ce qu’une étude poussée plus avant y ajoute encore de finesse et de pénétrante expression.
Comme son dessin, sa couleur et son exécution sont bien à lui. Il sait, quand il le veut, donner à ses intonations un éclat et une puissance extrêmes ; mais d’ordinaire il se plaît aux harmonies délicates et modérées, nuancées avec un art exquis, très franches cependant grâce à la constante justesse des valeurs. Sa pâte est généreuse, ni trop abondante, ni trop mince; par sa façon de l’étendre et de la manier, il rend comme la substance même des objets et sa touche achève d’en exprimer la réalité, tant elle est souple et variée dans le rendu des détails. Bien qu'elle ait une précision singulière, cette touche n’est jamais sèche; elle ne s’égare jamais en de vaines parades et répudie comme trop banal le facile entrain
de la virtuosité. En tout on sent un esprit pondéré, servi par un œil prodigieusement subtil, et par une main dont la docilité est absolue.
Pour quiconque est sensible à ce que vaut l’art de peindre, c'est un sujet d’émerveillement toujours renouvelé que l’examen prolongé des œuvres de Ter Borch. Le mot trop prodigué de perfection reprend avec lui toute sa signification; seul il peut embrasser tout ce qu’il entre de qualités diverses dans son talent, leur complexité et leur union si intime qu’il serait difficile d’en signaler une qui prédomine. On ne serait pas embarrassé pour citer dans l’histoire de l’art des peintres de plus haut vol, plus libres dans leurs allures, plus nobles dans leurs visées : on n’en découvrirait aucun d’un talent aussi équilibré, aussi accompli, aussi exigeant pour lui-même. Sans impatience, sans fatigue, d’un pas toujours égal, Ter Borch marche droit au but. Il l’atteint toujours parce qu’il sait exactement ce qu'il veut et qu’il le dit d’une manière excellente. Sans prétendre que les sujets soient chose indifférente, nous nous intéressons à ceux qu’il a traités : fussent-ils encore plus modestes, ils ne cesseraient pas de nous captiver tant il y a mis de science et de vie.
Cette expression de la vie est chez lui si pleine et si juste que, non contents d’admirer ses œuvres, bien des écrivains, et Gœthe tout le premier, dans ses Affinités électives, ont cherché à côté de leur mérite d'art ce qu’elles pouvaient suggérer d’anecdotes plus ou moins romanesques. Ter Borch ne saurait être responsable de ces belles imaginations. Après lui, chez Netscher, son élève, et chez ses indignes imitateurs, les Mieris, les Lairesse et les Van der Werlf, ces intentions littéraires seront appuyées, soulignées à satiété. Artistes médiocres, ceux-ci ne pensent pas pouvoir être compris à demi- mot. Ils veulent qu'on leur sache gré de tout l’esprit qu’ils croient avoir, et c’est avec un luxe de commentaires blessant pour le spectateur qu’ils lui expliquent lourdement, gauchement toutes leurs finesses. Ter Borch n’a pas besoin de recourir à ces expédients. Ses œuvres se suffisent et, quand on les compare à celles de ses successeurs, on voit trop bien qu’après avoir si puissamment contribué à l’éclat de l’école hollandaise, il a été l'un des rares survivants de cette riche floraison qui allait disparaître avec lui.