Gerbe d'avril
En respirant les jolies fleurs de votre Gfirbe d'AvrI!, revenaient dans ma mémoire les vers d'un poète et d'un musicien, dont les chansons si fortement imprégnées de Vâme de la nature et des senteurs de notre terre bercèrent mon enfance comme celle de tous les fils dé nos rives du Rhône et de la Saône, il y a un demi-siècle :
J'allais cueillir des fleurs dans la vallée. Insouciant comme un papillon bleu, A l'âge où lame à peine révélée Se cherche encore et ne sait rien de Dieu Avec amour je composais ma gerbe Quand, au détour du chemin, l'aspect noir De sapins verts sur un sol sans herbe Me fit prier ainsi sans le savoir !
La poésie de Pierre Dvpont a eu les mêmes inspi~ rations que la vôtre, ''es nymphes de nos ruisseaux et de nos rivières qui vont de leurs eaux faire notre
grand fleuve, les nymphes qui se cachent mystérieusement au fond de nos bois et dans le creux de nos rochers.
Votre gerbe est jeune sœur de la gerbe glorieusement aînée du chantre des Sapin?.
C'est en courant à travers notre bonne et chère terre de Bresse et de Bugey que vous avez glané à travers les plaines et les monts fleurettes et épis si gracieusement groupés en votre gerbe.
C'est en courant à travers nos belles montagnes dAmbéneu, que vous et moi aimons si prof o dément, cest en promenant vos rêveries sur les boyds de notre Albarine, dans les gorges retirées de Douvres et de Vareilles, auprès des sources de Bettan, c'est en vous promenant sous les grands chênes de la forêt de Seillon, que vous avez rencontré les nymphes charmantes qui ont murmuré doux vers à votre oreille et qui ont dégagé de votre cœur la pensée de Vamour des vingt ans, en voilant déjà son visage rosi de la mélancolique rêverie qui fait entrevoir dans le lointain les tristesses et les désillusions humaines !
Comme vous le dites en le Bouquet noyé au milieu de la Gerbe, vous cueilles roses blanches, roses
roses et vous les cueillez à ) oison y vos bras en sont las, et quand vous le reprenez,
Hélas ! un soir, pour emporter, Le vieux bouquet de nos armoires, Pourquoi faut-il le compléter De roses noires ?
Qu importent, mon cher et jeune ami, les tritesses de demain f C'est la vie, c'est la loi inéluctable — Pour le poète comme pour les autres humains : — relisez les vers sublimes de Musset et sous le parfum des roses noires vous apprendrez que le cœur se dilate et que l'âme s'élève par la douleur — que « les chants les plus beaux » sont ceux parés de la guirlande des roses noires / —
Continuez, en la nuit mystérieuse, à consulter la muse qui vous a dicté, aux pâles clartés de la lune :
Regarde 1 infini superbe de lespace
Où s'étale l'immense paix Contemplatrice éternelle du cœur qui passe
Avec ses rêves étoiles.
Vivre, c'est écouter la voix de la nature
Qui chante la sérénité, Vivre, c'est admirer sa parfaite sculpture
Et sa noble simplicité.
Et la nature, comme à Pierre Dupont, vous arrache le même cri de prière
Tu seras si petit sous la voûte si grande Que tu prieras sans t'en douter.
Et que votre prière va à l'éternelle nature, à V éternelle Bonté
Ce Dieu, le solennel et l'éternel ouvrage Que la nature nous donna.
Continuez à parcourir en votre rêverie solitaire les forêts et les plahies inspiratrices : notre terre est la plus belle et les nymphes mystérieuses qui peuplent les profondeurs de ses bois, les bords de ses rivières et de s*s étangs parleront à vous seul, ô poète, pour vous faire cueillir les fleurs magiques de leur jardin : vous Vavez dit vous même :
Car nul. sauf le rêveur, n'a jamais vu chanter. Dans les Ilots de la nuit aux argentines voiles, Courbés sous l'eau dormante où l'amour palpitait, Les nénuphars blanchis sous les pleurs des étoiles !
Et, en suivant la route que votre vieil ami vous souhaite glorieuse, à votre Gerbe d'Avril, vous ajouterez les gerbes de floréal nouant fleurs aux multi-
pies couleurs, celles de messidor étincelantes ; mais quand brumaire aura fait tomber son givre sur vos cheveux — comme il ïa dé/à fait sur les miens — croyez-moi votre première gerbe aura gardé son doux parfum de la jeunesse et vous savourerez encore l'arôme de votre gerbe de germinal
Alexandre BÉRARD.
16 novembre 1909.